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Après la Suisse, l'Allemagne, le Royaume-Uni et la Belgique, un petit tour par la Tchéquie. C'était en décembre 1993. Un séjour d'une semaine avec une incontournable compagnie de voyages en car qui a dû transporter des bataillons et des bataillons de touristes français à Prague. Un quasi monopole, en tout cas à l'époque !
Le Rideau de fer était tombé depuis peu. Dans les esprits, c'était encore assez perceptible. A la frontière, les douaniers tchèques n'avaient pas encore dégrafé l'étoile rouge de leur képi. Une Tchèque en tenue d'apparat avait examiné nos papiers avec un zèle et un autoritarisme révélateurs d'une certaine époque. Les vestiges de l'ère communiste étaient encore bien visibles. A commencer par le tramway rouillé et troué de Pilsen, à mi chemin entre la frontière allemande et Prague, ou encore par le métro de la capitale tchèque et ses effigies à la gloire de l'amitié soviéto-tchècoslovaque (cf mon album photo ci-contre).
L'hôtel où nous étions hébergés venait tout juste d'être rebaptisé Hôtel Tourista (tout un programme). Mais sur les cartes et à la station de bus la plus proche, c'était encore l'Hôtel Motorlet. Un établissement qui fleurait bon le collectivisme avec ses toilettes mixtes SANS PORTES. Vue imprenable sur le WC du voisin (et prière de fournir le papier toilette)... Les chambres, elles, grouillaient de cafards. Jusque sous l'oreiller.
Il flottait encore quelque chose de suranné, même si l'on sentait déjà le basculement vers l'économie de marché. Les affiches 4x3, les bureaux de change à foison, les voitures occidentales et japonaises, déjà fort nombreuses, les hordes de touristes dans les rues de Stare Mesto.
Les Tchèques, eux, semblaient se chercher entre ces deux modes de société. Entre une jeunesse déjà reconvertie, en particulier sur le plan vestimentaire (et sur celui du maquillage s'agissant des filles) et des générations plus âgées quelque peu déboussolées. Déboussolées, circonspectes et méfiantes vis à vis des Occidentaux, dont certains n'hésitaient pas à critiquer leur manque d'hospitalité. Sans forcément se mettre à leur place : les Tchèques passant à marche forcée d'une économie à une autre, avec les difficultés que cela entraîne, et voyant débouler ces touristes occidentaux, jadis ennemis - et donc sur qui l'on avait dit tant de mal - avec leurs Deutsch-marks, leurs Traveler-chèques...
A l'évidence, quinze années après, la donne a considérablement changé. Preuve en est, ces mêmes Occidentaux fustigent le hold-up des délocalisations, en particulier en Tchéquie. Voilà que l'on observe, envieux, leur taux de chômage, leur croissance du PIB... Pourtant, on était bien content d'ancrer l'Europe de l'Est à notre modèle. On fantasmait sur ces millions de nouveaux consommateurs. Les multinationales allemandes, autrichiennes ou françaises se sont ruées vers l'Est en s'emparant de pans entiers de leur économie.
On a eu ce que l'on voulait.
Et voilà que l'on vient aujourd'hui s'indigner, blâmer ces maudits Européens de l'Est qui nous piquent notre travail.
Ah, si seulement ils avaient pu rester à la remorque de l'Europe de l'Ouest avec juste assez d'argent pour acheter nos produits...