S’il est bien une menace qui plane sur l’avenir de la monnaie unique, avant même que celle-ci ne soit promulguée, de l’avis de la presse économique, c’est avant tout celle d’une fracture Nord-Sud (voir Le risque d'une Europe à plusieurs vitesses). Le deuxième enseignement retenu de façon unanime est certainement le plus explicite : l’euro ne se fera pas sans large adhésion. Exclure d’emblée certains pays, malgré des efforts tout à fait méritoires, peut favoriser un euroscepticisme virulent dans une Europe du sud jusqu’ici très attachée à la cause européenne. Qui plus est, repousser l’Europe du sud, c’est indiscutablement renforcer la zone mark et accentuer les écarts de taux de change dans le sens d’une dépréciation de la lire italienne, de la peseta voire de la livre sterling face à la zone mark et au franc, en position intermédiaire. Quand on se souvient des ravages causés par la sortie simultanée de la lire, de la peseta et de la livre sterling en 1992 et de ses effets désastreux, jusqu’en 1995, sur les entreprise françaises et allemandes, du coup moins compétitives, on peut imaginer à quel point une mise à l’écart durable des pays du Sud de l’Europe risque de menacer à nouveau l’économie française et allemande.

Le spectre de nouvelles dévaluations compétitives

A travers l’analyse détaillée des différents thèmes abordés par la presse quotidienne économique, on peut remarquer que, d’une façon unanime, celle-ci demeure passablement marquée par les dévaluations successives de la plupart des monnaies européennes (lire italienne, peseta espagnole, livre sterling, couronne suédoise, marka finlandais) à partir de septembre 1992 et donc de la quasi implosion du Système monétaire européen. Non pas parce que ces spéculations remettaient en cause l’avenir de la construction européenne et donc la mise en place de la monnaie unique, mais surtout parce cette période de fortes tensions monétaires s’est soldée par de nombreuses dévaluations (dites compétitives) qui ont, par la suite, sérieusement mis à mal l’industrie des pays n’ayant pas dévalué, comme l’Allemagne et surtout la France.

Or, ces dévaluations massives, responsables dans certains secteurs de nombreuses faillites d’entreprises, constituent toujours une menace bien réelle. En refusant l’adhésion de certains pays comme l’Italie, l’Espagne ou le Portugal, l’Union européenne risque d’ouvrir les portes à de nouvelles réactions des marchés financiers, estimant de fait que ce non à l’euro met une fois de plus en relief le manque de stabilité de certaines monnaies et donc leur faiblesse. Or qui dit faiblesse dit cours surévalué. On peut imaginer avec quelle facilité de nombreux spéculateurs pourraient à nouveau pousser la lire, la peseta ou pourquoi pas la livre sterling à dévaluer de nouveau. Avec derechef le risque d’une implosion du SME et de profonds déséquilibres entre les pays membres de l’euro qui verraient le prix de leurs biens et services perdre encore en compétitivité face aux pays dévaluateurs.

Le choix de la dévaluation pourrait également s’avérer être un choix politique et tactique des pays mis ainsi à l’écart. En laissant leurs devises se déprécier peu à peu (ou en amplifiant même le mouvement), les gouvernements italiens ou espagnols pourraient très bien sanctionner l’Europe et refuser de rester dans l’antichambre de l’euro, en gagnant au passage de substantielles parts de marché.