Un autre danger est également mis en exergue par la presse quotidienne économique, en particulier par Les Echos et La Tribune. L’article publié par cette dernière le 26 avril 1997 résume à lui seul le problème suivant : si la monnaie unique est instaurée et réunit la plupart des pays membres de l’Union européenne dès la première phase, la différence entre les prix de vente des biens de chaque pays sera, pour l’essentiel, fonction des seuls coûts de production. Les écarts de TVA entre pays, par exemple, auront de fait une incidence sans commune mesure avec aujourd’hui. Au niveau de taxation des marchandises s’ajoutera un autre facteur discriminant : les pays ayant les coûts salariaux les plus élevés seront également pénalisés. Autrement dit, l’avènement de l’euro risque fort d’inciter certains gouvernements à baisser largement les charges ainsi que les seuils de TVA et d’impôts sur les sociétés.

Si de tels mouvements de décélération de la pression fiscale et des charges sociales plaident en faveur d’une plus grande efficacité et d’une plus large rentabilité des entreprises, il n’en reste pas moins que ces derniers se traduiront également par une diminution inévitable de la protection sociale. Comment peut-on baisser substantiellement les recettes de l’Etat sans être contraint de réduire les dépenses publiques dans des proportions semblables, surtout quand on sait que l’euro condamne toute augmentation des déficits publics (et que les Etats membres sont privés de l’arme de la dévaluation compétitive) ? L’euro risque donc d’encourager les gouvernements les plus libéraux à user de la seule arme restante : celle du dumping fiscal et, inéluctablement par voie de conséquence, du dumping social.

Des garde-fous sont indispensables

Une telle politique a certains revers, note toutefois La Tribune. L’euro ne condamne pas d’emblée les Etats à fort niveau de protection sociale, comme l’Allemagne, la France ou le Danemark. L’exemple du Royaume-Uni et, dans une certaine mesure, des Etats-Unis montrent les limites de ce type de pratique macro-économique. D’une part, en baissant fortement les charges sociales et fiscales, il ne faut pas oublier que le Royaume-Uni a, du coup, perdu en productivité. En se reposant sur les baisses des coûts de production, les entreprises ne font plus nécessairement d’effort pour développer des produits à plus forte rentabilité et/ou valeur ajoutée. D’autre part, en finançant leur système de protection sociale par l’organisation volontaire de la consommation privée, les Etats-Unis n’ont pas pour autant réduit la part des dépenses de santé dans le Produit intérieur brut. Bien au contraire, le ratio y demeure plus élevé qu’en Europe, France incluse, pour des résultats moins bons, en terme de mortalité.

La mise en place de la monnaie unique fait donc réellement courir à l’Europe un certain nombre de dangers, de gravité variable. Aussi, la perspective d’une indépendance totale de la future Banque centrale européenne, le risque de tensions politiques majeures entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud, de dévaluations compétitives (en amont du moins) ou encore de dumping fiscal et social exigent la mise en place d’un certain nombre de garde-fous. Ils sont indispensables pour assurer la prospérité de l’ensemble des Etats membres de l’Union européenne.