C’est un fait, le succès du lancement de l’euro ne va pas de soi. La presse quotidienne économique n’a de cesse de nuancer chacune des (rares) prises de position explicitées dans ses lignes. Tout engouement, tout parti-pris est un pari risqué que personne ne veut prendre, au-delà de la quête d’objectivité qu’exige la déontologie journalistique. Et à juste titre. Au demeurant, en rappelant ci-dessus à quel point la viabilité de l’euro repose sur un certain nombre de conditions sine qua non, on mesure bien combien il est difficile de prendre position sans établir de pronostic. Cette réserve, la presse quotidienne économique la dépasse, la transcende, en livrant en revanche un certain nombre de clefs à ses lecteurs. D’un article à l’autre, la presse esquisse une certaine vision, une ligne rédactionnelle plus cohérente qu’il y paraît, mais laisse le soin au lecteur de se forger sa propre opinion et de se prononcer en conscience. A force de nuancer chaque prise de position, de rapporter les propos contradictoires de tel ou tel homme ou femme politique, de tel spécialiste, chef d’entreprise ou universitaire, se constitue un ensemble d’éléments patents, tangibles, ce qui permet de dégager certaines conclusions et enseignements.

Il est intéressant de remarquer que ces enseignements ou conditions exposées, nécessaires à la bonne marche de l’Union monétaire, font du reste l’unanimité. Les mêmes craintes sont exprimées : risque de fracture politique, tensions fiscales et sociales… En croisant les points de vue, en effectuant ce travail de synthèse, se dégagent plusieurs séries d’arguments solides. Il y se dégage au travers de ces analyses émanant de journaux de différentes sensibilités un point de vue dominant, une certaine unicité même d’analyse : oui, l’euro est un projet crédible et viable, mais faut-il encore que sa mise en place parvienne à éviter certains écueils, déjà évoqués et abordés plus encore dans le chapitre suivant.

L’analyse des différentes problématiques abordées précédemment permet de dégager plusieurs points de convergence, nées de prises de position au fond plus ou moins explicites.

L’euro n’est pas perçu comme un simple objet de conjecture, mais d’ores et déjà comme une réalité, dont les répercussions mêmes de sa mise en place se font déjà sentir. La création de la communauté européenne puis la mise en place du Système monétaire européen et l’instauration d’une monnaie de réserve (6) préfigurent déjà de l’avenir. En effet, la construction monétaire européenne ne date pas de la signature du Traité de Maastricht, en 1992. La presse quotidienne économique ne se pose plus la question : l’euro doit-il exister ? Cela est acté, acquis. Le véritable enjeu est de savoir si la monnaie unique est viable, à moyen et long terme, et utile à l’Europe, si l’instauration de cette devise supranationale ne va pas compromettre les grands équilibres économiques sur le continent.

A cette question fondamentale, la presse quotidienne économique répond unanimement par l’affirmative, tout en subordonnant cette approbation à plusieurs conditions : ce « oui mais » s’articule autour des enjeux suivants :

Quatre mises en garde

1. Il est nécessaire de tout faire en sorte pour éviter que l’euro ne soit source de tensions politiques graves entre les Etats membres aux intérêts parfois contradictoires. La monnaie unique doit emporter la plus large adhésion possible, des gouvernements comme des peuples. La fiabilité et la stabilité d’une monnaie ne repose pas seulement sur des critères objectifs comme le niveau des taux d’intérêt et de l’inflation ou comme le poids des déficits et des dettes publics. Pour être crédible, il faut par définition, inspirer confiance. Or, cette confiance repose naturellement sur ses utilisateurs, qu’il s’agisse des investisseurs institutionnels, des Etats, des entreprises et de chaque individu pris individuellement comme consommateur. La réussite de la transition monétaire en ex-Allemagne de l’Est en 1991 n’a été possible que parce que les ex-Allemands avaient le sentiment de véritablement gagner au change. Sans consensus politique entre chacune des composantes de la société européenne (Etats, institutions, population civile…), l’avenir de l’euro est compromis.

Dans un article publié le 13 février 1997 par le Figaro économie, Jean-Jacques Rosa rapporte ainsi que Wim Wanthoor (7) a déjà judicieusement établi une rétrospective historique de toutes les tentatives d’union monétaire en Europe, depuis 1848. Qu’il s’agisse des tentatives (réussies ou non) d’Union monétaire de la Confédération helvétique (1848), de l’unification italienne (1861), de l’Union latine entre la France, la Belgique, la Suisse et l’Italie (1865-1926), de l’Union monétaire austro-allemande (1857-1865), du Reich allemand (1871) ou encore de l’Union monétaire scandinave (1872-1931), il apparaît clairement, indique Wim Wanthoor, que les seuls exemples d’unions monétaires réussies, pérennes, sont celles qui ont succédé à la construction d’une véritable union politique. La presse quotidienne économique semble partager cette analyse au vu des éléments abordés.

2. L’euro n’est viable qu’à la condition expresse que la future Banque centrale européenne tienne compte à l’avenir du contexte économique de l’ensemble du continent. On ne peut garantir le maintien de l’euro à un cours à la fois fort, stable et souple (pour éviter par exemple toute poussée inflationniste, tout en évitant de nuire à la compétitivité de l’Europe en laissant la monnaie unique s’apprécier à outrance face aux autres devises internationales) sans se préoccuper de la situation économique et politique globale. Or, l’indépendance de la BCE, si on se base sur le modèle du mark allemand, risque de couper totalement la gestion de l’euro des réalités économiques en ne se souciant que de certains indicateurs pris dans l’absolu, comme le taux d’inflation. Rappelons simplement que la politique de la Banque fédérale américaine, indépendante que d’une façon relative, est pour beaucoup responsable dans la bonne tenue actuelle de l’économie américaine. En effet, en laissant le dollar se déprécier progressivement sur le marché des changes, en pleine période de récession, et en baissant conséquemment les taux d’intérêt, la Fed a favorisé la compétitivité des produits américains à l’extérieur tout en favorisant l’investissement industriel sur le marché domestique américain.

3. L’euro n’est viable que si l’Union monétaire met en place un certain nombre de garde-fous à l’encontre des pays européens n’adhérant pas à la monnaie unique et qui seraient tenté d’user de l’arme de la dévaluation compétitive. Pour que l’euro ne nuise pas durablement à l’ensemble des entreprises exportatrices de l’Union, des liens puissants doivent être établis entre la future zone euro et les monnaies satellites de l’Europe.

Ainsi, si la livre sterling reste à l’écart ou si la lire ou la peseta ne se sont pas intégrées dès 1999 à l’euro, il s’avérera indispensable de les arrimer en les maintenant au sein du Système monétaire européen. En les contraignant à fluctuer de fait entre certaines limites, l’Union monétaire s’auto-préserverait ainsi de toute menace de dévaluation compétitive, comme ce fut le cas entre 1992 et 1995. Inutile de dire que le maintien de tels garde-fous ne pourra pas voir le jour sans la signature d’accords politiques bilatéraux.

4. Enfin, l’euro ne serait viable, de façon unanime, qu’à la condition d’écarter toute tentative de dumping fiscal et social (voir Du dumping fiscal au dumping social). Là encore, difficile de contraindre par essence les gouvernements les plus attachés au « laisser-faire » sans accord bilatéral solide. Autrement dit, sans intégration politique, il sera très difficile de trouver un consensus, assurant les intérêts vitaux de chaque pays et la pérennité du système. Pour dissuader les Etats tentés de démanteler leurs systèmes de protection sociale et pour compenser le fait que ces gouvernements ne pourront plus user de l’arme monétaire à leur guise, il apparaît clairement que l’euro ne pourra pas durablement exister sans réelle intégration politique de chacun de ses membres.

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(6) L’ECU (European curency unit) fait actuellement office de monnaie de réserve en Europe. Traitée sur les marchés financiers mondiaux, l’ECU précède de fait la mise en place de l’euro, programmée entre 1999 et 2002.

(7) Wim F. V. Vanthoor est directeur de la section historique de la Nederlandsche Bank d’Amsterdam et auteur de l’ouvrage European monetary union since 1848 : a political and historical analysis, Edwar Elgar, 1996, lire (annexe 7).