« Clique sur J’aime si tu as un côté libertin. »

Réponses :

« Ça te dirait une petite soirée liberticide avec moi ? »

« Est-ce un rêve, un mirage, une hallucination, une

apparition ? »

Deux jours plus tard, agrémenté d’une photo de Marika en

bikini rouge à rayures blanches et transparentes :

« Libérée sexuellement. Aime ce post et je mets ta photo en couv'

pendant deux heures et je choisis une personne au hasard demain ! »

Pas de réponse.

Le surlendemain, Marika revint à la charge : « Est-ce qu’il y a des mecs

intéressés pour faire une visio ? » Des likes, des commentaires, des réflexions

salaces, des pères de famille partants, avec la bouille de leur

gamin en guise de photo profil, mais pas de touche concrète.

En revanche, l’accroche « Journée pourrie et moral pourri !

Heeeeelp !!! Besoin d’un bon massage relaxant ! » fit mouche.

Des mecs, il en plut. Une avalanche d’index levés :

« Moi ! Moi ! » Avant que les commentaires ne virent de bord :

« C’est du vent !

– Grave ! On perd notre temps avec elle vu qu’elle ne

répond pas ; elle est maître des publications mais elle ne sait

pas répondre !

– Je ne crois pas qu’on va la revoir après cette publication…

– C’est clair, et ce n’est pas une grande perte vu qu’elle ne

sait qu’allumer, mais y’a plus personne après. »

Elle ne se démonta pas. Expérience suivante :

 « J’aimerais être dans votre cerveau pour savoir si vous me

trouvez sexy…

– Ooooh oui !

– Ohhhh ouiiii, très sexyyy…

– Tout simplement OUI. »

Puis, il y eut : « Les filles aussi aiment le X ! »

Au bout du compte, Marika tint une myriade de

réactions masculines face à des exhortations cash agrémentées

de photos dénudées prises dans des chambres d’hôtel. Elle

avait tout juste vingt et un an et avait piégé des centaines

d’hommes dans le but de préparer…

son mémoire de sociologie !

L’idée avait germé avec la complicité de son petit

ami de l’époque qui s’était prêté de très bonne grâce au jeu en

suggérant les séances de shooting. L’expérience avait diverti

Marika et son petit ami et apporté l’air de rien quelques

compléments de réponses aux questions existentielles

qui la turlupinaient depuis l’enfance. Pourquoi cette hypersexualisation

de la femme brocardée dans toutes les strates de

la société depuis la chute du communisme, pourquoi les filles

grandissaient désormais avec une sorte de panneau publicitaire

autour du cou tels ces hommes et femmes-sandwiches

des réclames ? Elle n’avait pas ressenti ça durant son

enfance, avant que les codes de la société ne changent

radicalement en l’espace de quelques années. Que dire des

films où le vêtement féminin est souvent une peau d’orange,

une pelure, tandis que celui de l’homme fait corps avec

le fruit ? Elle ne retrouve guère plus trace dans la société

actuelle des références féministes d’autrefois dont ces

écrivaines occidentales passées au travers du mur et qui n’en

étaient que plus fortes, parfois même auréolées d’une caution

ultime : celle d’être validée par le régime, aux côtés des

œuvres de Romain Rolland, d’Henri Barbusse, d’Émile Zola

ou de Louis Aragon. Elle pense à Simone de Beauvoir en

particulier, dont elle a longtemps ignoré la désolidarisation

précoce. L’idéologie officielle resta bloquée sur les récits

dithyrambiques rapportés de son voyage de 1954, aux côtés

de Jean-Paul Sartre.

À l’entrée dans l’adolescence, Marika avait basculé dans

un autre monde et sa puberté comme occidentalisée avait

balayé sa supposée précocité, ses références culturelles, ses

convictions de parfaite jeune promue soviétique ; en réalité,

même à l’est, la sexualité se montrait officiellement au grand

jour et sur un pied d’égalité dans des camps de vacances

en République démocratique allemande, mais le discours

ambiant consista à dissocier deux formes d’expression de la

sexualité : une expression valorisante blanchie par le régime,

une autre dégradante noircie par l’Occident.

Marika eut l’amère sensation de régresser dans ses valeurs,

d’être poussée vers un trouble décuplé. À ses pulsions

sexuelles nouvelles et imparables, à son entrée dans l’adolescence,

se surajoutait une autre inconnue à gérer : la déferlante

érotico-pornographique de l’ère numérique postsoviétique

puis, stade ultime, la banalisation des réseaux sociaux et leur

accès illimité aux fantasmes des internautes de tous pays

et de tous âges. Alors qu’elle se pensait sûre d’elle et de ses

valeurs, elle en vint, à la fin de son adolescence, à totalement

douter du bien fondé de ses principes éducatifs et de toutes

ses convictions infantiles.

L’hyper-sexualisation de la femme était-elle constitutive du

genre humain moderne ou seulement du capitalisme ?

Le communisme de sa tendre enfance lui avait-il inculqué

des valeurs positives et justes, ou au contraire avait-il fait se

dresser des barrières psychologiques, un conditionnement

idéologique jusque dans les codes mêmes de la sexualité ? Sa

soutenance lui avait tout d’abord fait lever le coeur, puis elle

s’était jetée avec gourmandise dans ce jeu de la provocation

découvrant au fond d’elle une évidence : oui, elle aimerait

être dans le cerveau des hommes pour savoir s’ils la

trouvaient sexy. Ce constat dérangeant faisait vaciller un

certain nombre de convictions féministes… Sauf si, au fond,

penser cela était féministe.

La jeune postsoviétique était intimement persuadée que

si elle avait été un personnage de roman, l’auteur aurait

commencé sa présentation par une référence à son

apparence physique ou à sa sexualité ! Quant aux références

féministes en question, elle dut convenir que l’Occident était

resté loin d’elle. Pour revenir à Simone de Beauvoir, Marika

se souvenait avoir étudié Le Deuxième sexe, et se troubla au

souvenir d’une affirmation qui l’avait marquée à jamais :

« On ne naît pas femme, on le devient. » Et de se faire

aussitôt rattraper par une autre problématique sociétale

moderne : l’effacement des générations. Comme si tout

n’était plus qu’instinct, maelstrom, confusion, raccourci.

L’étudiante en sociologie, à une époque de transition et

de grande confusion, se souvenait avoir bien accroché sur

l’étude d’un ouvrage de l’écrivaine allemande Ingrid Galster,

Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Soudain, Marika

abandonna son écran d’ordinateur pour se plonger dans

sa bibliothèque murale. Elle retrouva aisément son Galster

en question et ses marque-pages blanchis par le temps. Elle

sourit en tombant au chapitre compilant articles de presse et

autres critiques littéraires sur un passage vénéneux signé de

la main de la croqueuse de biographies, Dominique Aury :

« De honte ou de gêne, chrétienne ou non, pas la moindre

trace chez Simone de Beauvoir. À sa parfaite liberté d’esprit

se joint un acharnement très féminin de bonne ménagère

qui ne veut pas laisser de poussière dans les coins. Elle épuise

toutes les questions. Elle ouvre toutes les fenêtres tout grand,

elle allume partout les lampes à la fois dans toutes les pièces.

Et que voit-on ? Eh bien, ce n’est pas beau. Physiquement,

psychologiquement, « tota mulier in utero » : une petite fille

qui prend conscience de l’être par un manque, et que chaque

étape de sa vie marque d’une douleur et d’une humiliation,

que le premier sang écœure et épouvante, une adolescente

que la première nuit d’amour révolte, une femme que la

première grossesse plonge dans l’angoisse. Désaxée par

l’amour, mais plus encore par le vide de sa vie quand elle ne

rencontre pas l’amour, terrifiée par la crainte de l’enfant, par

la peur de l’abandon, par l’approche de la vieillesse, à quel

moment de sa vie trouve-t-elle son équilibre ? »

Elle sourit tout en éprouvant un sentiment de jouissance

et de honte mêlées, jouissance aux réminiscences de lectures

profondes, honte à celles de ses propres travaux d’étude

épistolaires d’une valeur incomparablement plus triviale. Les

filles aussi aiment le X… N’était-ce pas avec ce mémoire

de sociologie croqueuse d’hommes qu’elle avait obtenu son

ticket d’entrée dans un data center de la région de Moscou

(pas grand-chose à voir avec la sociologie, d’autant qu’elle

œuvrait au service des approvisionnements), puis au sein du

service de sécurité de cette même multinationale ?

Tout ça pour enfin intégrer les services d’une société de

renseignement privée… pro-ukrainienne.

Où mène le crime.

Elle renoua alors avec la toile avec, certes, moins de

fougue, mais assurément plus de professionnalisme. Oubliés

les projets de reprise d’étude, de thèse, de doctorat, Marika

était entrée de plein pied dans le monde de la veille et

pensait exfiltrer, sur les réseaux et ailleurs, un maximum

d’informations sur les parties engagées en Ukraine...