Voilà, en somme, les clefs de la réussite. Une

interprétation de ce qu’attendent de vous des tuteurs en

mal de sujets de recherche originaux, et une bonne dose de

culot mâtinée d’un indestructible talent à retourner à son

avantage les situations les plus confondantes… Et voilà sans

trop de peine, Marika propulsée directrice adjointe ! N’est-ce

pas la preuve que le crime paye ? Et que le conformisme tue.

C’était bête à dire, mais Marika en était intimement

persuadée, d’autant qu’on n’imagine pas la pression

qui s’abattait, comme un couvercle sur une marmite en

ébullition, sur les femmes. La pression était sur elles.

Maintenant que leurs aînées leur avaient inculqué le goût du

sang, elles pensaient comme des louves ! Pauv’dinde.

Une louve.

Pourquoi maman s’était-elle ruinée en Barbie achetées à

ses risques et périls, en toute clandestinité ? Pour apprendre

à devenir une vraie petite occidentale ? Le pire, c’est que les

Barbie n’avaient pas de pistolet ni de panoplie militaire. Mais

on inculquait à présent aux filles les mêmes valeurs que celles

des hommes, les pistolets et la panoplie en moins. D’où la

pression. Pour s’en sortir, deux solutions : armer les poupées

Barbie ou démilitariser les jeux crétins de tous ces mectons,

et alors oui, on pourrait parler d’égalité entre les sexes. C’est

comme le désarmement pendant la guerre froide.

*

En attendant d’œuvrer à son tour à l’endoctrinement de

ses enfants, Marika jonglait entre objectifs professionnels et

crises allergiques sans comprendre que les deux étaient liés.

Elle qui adorait le printemps regrettait à présent la blanche

banquise de la Sibérie septentrionale. Marika avait découvert

les allergies sur le tard. Pas un souci jusqu’à l’âge adulte, puis

depuis quelques années les rhumes des foins, les allergies aux

graminées… et même l’allergie au xylophène, utilisé dans le

traitement des bois, avaient fait leur apparition dans sa jeune

vie morve ! Et ce n’est pas tout : horreur absolue, elle allait

découvrir bientôt qu’elle était allergique aux bouleaux ! Nul

n’est prophète en son pays. Marika était donc mal dans

sa Russie. Elle se dit qu’elle avait migré trop au sud, quand un

choc à l’Amoxicilline vint contrecarrer ses belles convictions

romantiques et nationalistes.

Le choc anaphylactique s’avéra sévère avec tremblements,

vomissements, diarrhée, chute de tension, fièvre de cheval à 41°c.

Le médecin de garde (c’était un dimanche) l’envoya directement aux

urgences du sud de Moscou. Pas les pires du pays, mais pas une sinécure

non plus. Le système de santé a souffert de l’effondrement

de l’URSS.

Ce qui faisait la fierté du pays est devenu une

verrue.

On lui recommanda de porter en permanence sur elle,

une seringue d’adrénaline, ce qu’elle ne fit jamais. À ce

choc anaphylactique, s’ajouta une réaction aux diffuseurs

anti-moustiques, en Russie ! En cause, une allergie à la

pyréthrine (son allergologue avait bien bossé, la plupart

ne trouvait rien et vous collait sous Aérius sans plus de

précautions). La pyréthrine, substance à base de chrysanthème,

dont l’utilisation est très répandue dans l’agriculture

intensive, contre les pucerons et les chenilles ! Désormais,

Marika regardait les fruits comme des ennemis potentiels :

a-t-il été gavé de pyréthrine, celui-là ?

Depuis le printemps, elle faisait même des crises

d’urticaire. [yébat’] ! De l’urticaire, maintenant !

Eh bien, c’est à cette époque qu’elle avait sombré dans l

’hypocondrie numérique. « Encore une invention de l’Ouest ! ».

Internet. Le mal absolu. Clic, clic, t’es mort ! Ton foie est foutu. Et

ta thyroïde, idem. Ton hypophyse, itou. L’hypothalamus,

tout pareil. Mais l’allergologue russe lui assure que tout est

normal. Il ne comprend pas pourquoi ces jeunes moscovites

se mettent à tourner le dos aux bonnes vieilles recettes

traditionnelles, et même à l’alcool.

« Vous allez somatiser comme des bêtes, à l’Occidentale ! »

Marika travaillait pour un data center au sein de la filiale

d’une multinationale. Elle se savait traquée, épiée sous toutes

les coutures par le gouvernement central mais ne pouvait

s’empêcher de penser comme une Russe née du temps de

l’URSS malgré tout. Pour elle, l’Occident était responsable

de la montée en puissance de ses crises d’allergies,

sentiment amplifié depuis qu’elle avait lu sur le Net qu’une étude

réalisée à grande échelle et entreprise sur les populations de

l’ex RFÀ et de l’ex RDÀ, à la chute du mur de Berlin, avait

conclu qu’il y avait deux fois plus d’allergiques à l’ouest qu’à

l’est...

*

Ainsi va la vie, avec ses contradictions.

Marika pensait parfois… enfin… souvent : « Je suis une femme, j’aime

les hommes, mais Dieu que les hommes sont cons ! », de

la même façon qu’elle se disait : « Je suis Russe, j’aime les

Occidentaux, mais Dieu que les Occidentaux sont cons... »

Moralité, de la même manière que Marika se disait qu’elle

n’aimait pas les hommes, mais un homme. Il devait exister

sur terre un Occidental au-dessus de tout soupçon et sans

effet allergisant. Un mec. Un vrai. Un beau. Un fringant.

Un antihistaminique mâle sur pattes. Déconnecté du Net.

Occidental quand même, parce que vraiment… ici, c’est

une catastrophe. Un peu bête et gaffeur, pourquoi pas ? Pour

son côté humain, imparfaitement parfait. Ou parfaitement

imparfait plutôt, mais ne rêvons pas. De toute façon, sûr que

les mecs ne se disent pas : « Je rêve d’une fille. Une vraie.

Une belle. Une fringante. Une antihistaminique femelle sur

pattes ». Non, ne rêvons pas. Ils ne se disent pas ce genre

de choses. Ce sont des mecs. Pour un peu que cette histoire

soit écrite d’une main masculine à la première personne du

singulier, et alors je suis sûre qu’il ne lui viendra jamais à

l’esprit de présenter son personnage masculin par cette

sempiternelle aspiration : « Je m’appelle Martin et je rêve

d’une fille. Mon idéal féminin serait une fille comme Marika.

Je suis un gaffeur invétéré. Je suis mal dans ma peau, mon

enfance a été éprouvante. Pourquoi ? Pour une sombre

histoire de traumatisme indigne d’un homme, d’un mâle.

Une sombre histoire de… nouveau-né. »

 

(à suivre)