Daïk, chapitre V

UNNEK – 11–

  

L’ENFANT.

— Chante-moi la série du nombre onze.

 

LE DRUIDE.

— Onze guerriers armés, venant de Vannes avec leurs épées brisées ;

Et leurs robes ensanglantées ; et des béquilles de coudrier ; de trois cents il ne reste qu'eux onze.

 

 

DAÏK EST ALLONGÉ AU-DESSUS DE SON LIT ET LÉVITE MOLLEMENT

SOUS LA COUPOLE. Du coin de l’œil, il épie les alignements

d’artefacts posés sur plusieurs dizaines de plateaux translucides

qui s’empilent jusqu’au firmament de verre. A chaque RT II-versaire, tout enfant

se voit attribuer dix artefacts d’un monde vivant. Lui en possède

déjà près d’une centaine, dont cette fameuse planète Terre située

dans la Voie lactée, en univers IV. Il se plaît à les observer en temps réel,

en accéléré, au ralenti, zoome parfois à la surface ou même jusqu’au

noyau afin d’en étudier la composition chimique. Par exemple,

il peut dire qu’à l’époque des deux mille cinquante trois explosions

nucléaires artificielles, la Terre possédait un noyau solide,

composé de fer à quatre-vingt pourcent et de nickel enrobé,

comme un bonbon inversé par une sorte de pâte fondante et liquide.

A l’intérieur du noyau solide, se trouve un autre noyau semblable

à une graine d’amande, lui-même entouré d’une enveloppe.

A cet instant, l’idée d’une expérience scientifique traverse l’esprit

de Daïk. Les êtres vivants sur cette planète n’ont-ils pas essayé

d’appliquer bêtement la méthode sismique dans une forme archaïque

consistant à créer des ondes de choc au travers du noyau afin

d’en détecter les déformations ? Cette technique ancestrale

permet de déterminer les caractéristiques du noyau, ce qui est

un élément central de la compréhension des civilisations. Toutes les espèces

vivantes avancées connues à ce jour sont passés par cette phase

d’appropriation de leur propre univers avant d’explorer l’espace.

L’étude du champ magnétique est d’autant plus déterminante dans

le cas de la Terre qu’il est créé par les courants électriques qui parcourent

le noyau externe en fusion, lequel circule lui-même autour du noyau

en fer. C’est ce mouvement de rotation qui crée un puissant effet

dynamo. Mais Daïk s’interroge. Il existe tant d’autres moyens de détecter

les déformations d’ondes de choc sismique au travers d’un noyau,

des méthodes a fortiori indolores pour des espèces vivant à la surface !

Ces êtres sont-ils aussi stupides que ce que semblent sous-entendre

ses parents ? On apprend aux enfants dès leur plus jeune âge

à décoder les principes élémentaires de la cosmologie. On rabâche sans cesse

qu’il est impossible de réussir dans la vie sans avoir développé

un sens aigu de l’observation astronomique et astrophysique.

Et voilà que Daïk se sent tiraillé pour la première fois de sa vie :

l’artefact de la planète Terre, rangé sur ses étagères entre ses voisines

bleues et rouges, à environ trois T.A. cinquante au-dessus

de sa tête, est sous embargo, comme s’il s’agissait d’une relique des antiques

cartomanciens.

Cette planète est reléguée au rayon des subversives sciences occultes

primitives : à l’âge proto-atomique, les peuplades y jouent

avec le feu et pratiquent sans le savoir la pire des magies noires...

Et puis, pourquoi ces tirs #2 et #3 sur des êtres humains ? Les peuples

de cet archipel situé près du vaste océan principal l’auraient-ils trouvé

ou tenté de le détruire ? D’autres peuples se seraient-ils élevés

contre et ils les auraient punis ? Mais la punition est une survivance

de tels comportements archaïques, il le sait trop bien ! Ses parents

viennent de le punir, croyant l’empêcher d’aller observer cette planète

qui reste néanmoins à sa portée (le mental d’un enfant est supposé

être assez puissant pour résister à la tentation à partir

d’une demi-douzaine de RT-II d’existence). Seigneur, il en a près de dix !

Mais Daïk avoue avoir très envie de s’emparer de nouveau du bocal.

C’est la première fois que cela lui arrive. La Tentation est aussi

archaïque que le châtiment, cela aussi fait partie des marqueurs ancestraux.

Les contes sont peuplés de barbarismes de la sorte : les êtres les moins

évolués de tous les univers sont ceux qui détruisent, cèdent à la tentation,

déjouent les principes éducatifs et moraux, se révoltent. Voilà

ce qu’on lui a toujours inculqué. Alors quoi ? Les intentions des déclencheurs

d’explosions atomiques relèveraient de la sorcellerie et Daïk serait tombé

par hasard sur la représentation physique la plus aboutie du mal

dans tout ce qu’il a pu voir : ce qui n’est jamais arrivé nulle part ailleurs

à sa connaissance ! Cette série apocalyptique semble s’être arrêtée net,

et c’est heureux, mais que de dégâts causés, aux conséquences climatiques

insoupçonnées…

Daïk comprend mieux cette omerta qui règne sur cette planète et la gêne

immense qui s’est emparée de ses parents quand il a parlé de cette série

d’événements désastreux, cataclysmiques. Daïk est peut-être à ce jour

le seul être à avoir touché du doigt l’expression du mal.

Il tient la preuve formelle que le mal n’est pas qu’une légende, un repoussoir.

Le mal a existé.

Les récits des anciens sont fondés.

L’extradolescent redoute d’autres malheurs à la surface de cette planète

maléfique. Il observe l’espace infini derrière sa coupole translucide. Daïk

se sent vaciller… Il se sent attiré, happé. Parce qu’il a fondamentalement

envie d’aller voir ce qu’il ne devrait pas. S’il fait ça, il sait que rien ne l’empêche

d’aller observer l’origine du monde depuis un autre point de la galaxie

selon le vieux principe suivant : plus l’œil du télescope porte loin, plus

il regarde une image animée du passé comme si l’observateur

se jouait du temps que la lumière met à parcourir l’espace.

S’il le veut, Daïk peut très bien remonter au monde des prophètes

de sa propre civilisation, mais à une seule condition : la quitter.

Changer d’univers en traversant un trou noir.

-ENCORE UN MODÈLE DU GENRE !

-Sacrée tempête ! Tu vois, il était grand temps de s’occuper du solin.

-Oui, chérie, tu avais raison...

-Allez, fiston, rentre vite ! Ta petite sœur a fini sa sieste.

Nathan referme la porte fermière en évitant, cette fois,

de se coincer les doigts entre le battant et le dormant.

-Je crois qu’il n’a toujours pas compris comment ça marche. La poignée

du haut sert exclusivement à ouvrir la fermière. Tu l’oublies, parce que

non seulement tu ne refermes pas la porte d’entrée mais tu ouvres

tout grand la fenêtre fermière et je te signale que ça fait des courants

d’air et que je n’ai pas envie que ta sœur entre d’aussi bon pied

dans l’infernale saison des rhumes et des virus ! Compris fiston ?

-Oui, papâââ.

-Ya, tadig, dit Koupaïa.

Le couple tente l’expérience des classes bilingues français-breton

avec un certain zèle, au désespoir des grands parents qui se demandent

quelle mouche les a piqués alors qu’il n’a même pas grandi ici. Joss

a beau leur expliquer que tous les lieux-dits sont bretons ici et qu’il aime

savoir qu’il va se promener au Coin du champ ou au Bois de la roche ou

bien encore dans le hameau-qui-inonde, en référence à Pen er prad,

Koad ar roc’h ou à la ville d’Is, toutes ces sortes de choses d’apparence

inutile mais poétiques, ils le regardent avec des yeux ronds,

de ces yeux qui scannent vos relevés bancaires à distance sur le mode :

-C’est pas votre breton qui va nourrir votre famille, fils...

-Papy, mamie, j’y crois, c’est important, OK ? Je n’ai pas envie

que mes enfants se réveillent un beau jour dans un monde

d’extraterrestres acculturés qui ne reconnaissent même plus le monde,

tiens, qui baragouinent CSS, HTML, SEO et anglicismes à tout bout de champs.

-Ca serait plus utile et rudement pratique pour converser avec tes voisins anglais, dit son père.

-Eh, papa. C’est à lui d’apprendre le français... et le breton s’ils le veulent !

-Et tes enfants plus tard, ils feront quoi ? Ils vendront du chouchenn au coin du bois ?

-Ils feront ce qu’ils voudront, mais au moins ils sauront où ils habitent...

Ils sauront faire des ponts entre les langues. Les enfants seront

aussi à l’aise en anglais qu’en breton ou en arménien s’ils le veulent.

-Eh bien en attendant, ton fils ne comprend pas grand-chose à l’anglais

je trouve, répond la grand-mère. Moi, de toute façon, je ne vous comprends plus...

-Parce que vos parents vous comprenaient quand vous décidiez

de partir vous entasser en banlieue parisienne en délaissant tout ce patrimoine

là, même qu’il n’y a plus de boulot et que si vous aviez poursuivi

l’œuvre familiale, toute la famille aurait un fantastique outil de travail ?

-Ah elle est pas mal celle là ! Parce que tu serais prêt à retourner à la ferme ?, s’offusque

son père.

Et pourquoi pas, songe Joss. 

Et voilà, en substance, l’échange type. Enfin, disons plutôt l’échange

type d’avant la période « refroidissement des relations diplomatiques »,

comme du temps de la guerre froide. Puis a suivi l’entente cordiale. Et désormais,

ils filent tranquillement vers la Glasnost. Non le dégel : il confond glasnost

et permafrost ! La glasnost, c’est la transparence… Et ils n’en sont pas là,

heureusement. Avoir l’impression que ses parents scannent en permanence

l’état de vos finances juste pour insinuer qu’on ne sait pas y faire suffit...

Joss redoute qu’en vieillissant il rentre à son tour dans le rang

et abandonne ses principes en concédant qu’ils reposaient avant

tout sur un besoin de se différencier. Comme si la quête d’indépendance

était impossible sans ce processus un peu rustre. Heureux les héritiers

qui embrassent la cause de leurs aïeuls, Joss a la faiblesse de croire

qu’il se comporte ainsi parce que ses parents eux-mêmes se sont

inscrits en faux devant leurs propres parents. Au bout du compte, il se dit

parfois qu’il vit un peu comme ses grands-parents comme s’il avait

opéré un fantastique lob au-dessus de leurs têtes.

Hélas, il doit désormais corriger le tir pour ne pas sortir du terrain : « Faute ! »

Peut-être qu’un jour, ses propres enfants lui reprocheront ce bilinguisme

précoce et qu’ils penseront comme ses parents :

« Papa, c’est quoi ce relevé de banque ? »

Il répondra alors entre ses dents :

-C’est un relevé de banque d’un type qui est né avec la crise,

a grandi avec la crise et t’élève avec la crise, fils. Que les Dieux économiques

te préservent !

Ses enfants appendront les cycles de Kondratiev et sauront

qu’ils durent entre cinquante et soixante ans et donc qu’il y a

tout lieu de croire que, sa vie entière, Joss passera pour un type

qui n’arrive pas à tenir son budget aux yeux des générations ascendantes

comme descendantes ! Ainsi va la vie, ainsi va l’ordre du monde... Le sien s’appelle récession,

obstruction. Le leur s’appellera peut-être, il le leur souhaite, espoir, audace, voire

conquête spatiale, qui sait, comme aux grandes heures des Trente glorieuses...

 *

Fin de la conversation. Le baromètre plonge tout à coup. L’aiguille fonce

droit vers les limbes, sous la ligne des neuf cent soixante quinze hectopascals :

-J’espère que les Anglais ont ramassé les cannettes de bières qu’ils laissent traîner

dans leur jardin, ça va voler !

Joss les a surpris un jour, l’été dernier, fort embarrassés (mais moins

que lui finalement). Il était allé les voir pour emprunter un sécateur électrique.

Il les avait vus à l’œuvre et c’était tout de même rudement plus pratique...

Las, il avait découvert leur jardinet de derrière jonché de cadavres à l’heure

du barbecue, alors qu’ils se tenaient (leurs voisins, pas les cadavres)

en compagnie d’un couple d’amis, des Irlandais. Disons plutôt un couple d’amis

avec plus de 2,1 enfants par femme. Trois, quoi. Les parents, un grand brun

baraqué et une petite rousse, lui avaient expliqué que c’était une pratique

assez répandue en Irlande que de balancer les canettes autour de soi

le temps que dure toute la divine beuverie. La leur devait durer depuis plusieurs jours.

Koupaïa sourit, approuve. Elle aussi avait trouvé le rite assez curieux.

Ils ne s’attendaient pas à être démasqués de la sorte en pleine déviance barbare.

-Tu sais qu’ils trouvent qu’on leur ressemble en plus sobre ?, dit Joss à sa femme.

Nathan vient se poster près de la fenêtre et contemple ses constructions

menacées par les premiers soubresauts du temps. Joss, lui, pense plutôt

à son solin et jette un œil à cet ogre de cheminée qui engloutit six à dix

buches par jour, loin des ratios imposés par les nouveaux diktats qui vont

transformer le patrimoine breton en nouveau cimetière si l’on écoute

encore et toujours ce qui a été décrété dans des bureaux parisiens. Fuyez

les lotissements, je vous en supplie, fuyez les lotissements ! Et kaoc’h

[m... en breton] d’ar bilan énergétique ! Même les Irlandais ne sont pas

fous et ne viennent pas sous leurs latitudes à cette saison. Robert

Smith lui a confié l’autre jour qu’il a une guerre de retard parce que

ses compatriotes trouvent que l’hexagone ne vaut plus le coup :

-Tu radotes, Robert. Tu sais ce que je crois ? Tu rêves de t’expatrier à nouveau, toi aussi !

-Moi ? God heaven, pour rien au monde ! Je ne bouge plus.

-Allons… Le soleil, les palmiers, les filles en bikini..., renchérit Koupaïa.

-Chérie, tu veux juste jouer avec mes nerfs et me tenter toi aussi ?

-Hmmm, ce n’est pas ta Bretonne qui va sortir son deux-pièces à cette saison, c’est sûr.

-Sous les yeux de nos voisins, en plus.

Après avoir pris congé de leurs amis insulaires, leur conversation se poursuivit à huis-clos :

-De toute façon, soleil ou pas soleil, je n’ai plus une minute de répit dans ma vie…

-Oh, pauvre amour !

-Quoi, je n’ai pas raison ?

-Arrête, cette fois, c’est toi qui va jouer avec mes nerfs. Tu les as voulus comme moi, nos petits

anges, hein ?

-Ca frise le double tutorat à plein temps. On a plus le temps de rien faire et ça nous coûte

les deux bras !

-C’est le syndrome des hommes : jamais assez de sexe, toujours trop de taxes !

-Bon ben sur ce, je vais faire un tour…

-C’est ça. Euh... par ce temps ?

-T’inquiète. ‘Vais juste vérifier l’état du solin.

Une violente bourrasque vient s’opposer à la tentative d’évasion paternelle.

Force onze à douze, pressions en chute libre. Koupaïa s’inquiète, et

elle a raison. Mais ce n’est qu’une tempête comme ils en subissent

tant d’autres et le premier test grandeur nature avant le passage

en force de l’homme au bonnet et au teint aviné qui se prend pour

Dieu une fois par an et pour un parfait loser alcoolisé le restant

de l’année. Joss se ramasse une violente volée de pluie dans la figure,

hasarde quelques pas chancelants, rase le mur de la longère,

constate que la descente de gouttière nantaise vibre dangereusement

mais semble tenir bon. Arrivé au pied du pignon, il se décide

à prendre du recul sinon comment voir quoi que ce soit ? Il  mesure

l’incongruité de cette sortie inutile : il n’y a aucun moyen d’apprécier

à l’œil nu l’étanchéité de l’ouvrage, c’est à l’intérieur que tout se joue !

La perspective d’une joute aussi verbale qu’inutile avec madame a été

le prétexte à cette séance rafraichissante parce qu’il aime sentir

le vent et la pluie qui lui fouettent le visage. Il aime cette sensation

de marcher à contre sens, de faire du surplace. Peut-être va-t-il s

e prendre la souche de cheminée dans la figure, il se pose la question !

D’ailleurs, c’est bien l’intérêt même d’écrire que de pouvoir poser

des questions qu’on aimerait bien que les autres nous posent :

-Mais Jossy, que deviens-tu ?

-Où es-tu, ma pomme ? Tu nous manques, tu sais.

-Oui, que fais-tu, nous nous languissons de le savoir !

Jossy alias me-unan, my self, aussi unique que les statistiques de ses articles.

Normal que celles-ci soient hautement confidentielles en ce moment, ‘faut dire.

Il ne se foule pas trop pour aller gonfler un peu les stats des autres…

C'est comme la croissance, les articles. Les sujets, il faut les chercher

avec les dents. Certes, il a bien un vieux stock qui lui assure un fond de

roulement (parce qu'il est comme ça - tout petit, il écrivait déjà des articles

sur ses playmos). Mais pas de quoi flamber. Bref. Donc question. Que fait-il,

hormis aller vérifier ses coups de truelle par très gros temps ? Et bien, il

vous informe que Joss va daigner répondre, las de tant de sollicitations :

Primo, Joss a la grippe (bon, ça, c'est pour justifier des dernières journées

d'absence sur son écran, c'est déjà ça de fait). Deuxio, il a réactualisé

sur Internet ses statistiques sur les produits intérieurs bruts par habitant

des régions de France. C'est hyper important, des statistiques sur les régions

de France qui sont redécoupées, en plus. Il aura fait tout ça pour rien,

mais ça lui est parfaitement égal. Tertio, Joss s’est acheté un ordinateur

tout neuf, et même qu'il faut le lancer entre deux et trois fois chaque matin

pour qu'il daigne ouvrir les yeux ! Il paraît qu'il a quatre cerveaux.

Sauf qu'en fait, ça fait quatre crétins à réveiller chaque matin :

-Eh oh, n° 1, debout, réveille-toi !

-Eh oh, n° 2, Houhou, debout feignasse !

-Hop hop, n° 3, on se réveille, j'aimerais bien lire mes mails, connard.

-Cher n° 4, aurais-tu l'aimable gentillesse d'ouvrir tes jolis yeux d'ordi encore

gorgés de sommeil ? Je sais qu'il est tôt (10 h 30), mais il serait peut-être

opportun de daigner sonner le tocsin auprès de tes amis W. Vista

et autre Bit defender. D'avance, merci.

C'est un peu comme les machines à laver. Avant, vous étiez tranquille pour

une génération. L'ordi précédent lui a tenu dix ans, Internet compris. Le nouveau,

censé être au moins deux cent cinquante fois plus puissant, a commencé

à faire son istribilh au bout de trois mois ! Joss a l’impression qu'il mène sa vie

d'ordi à lui tout seul. Il balance des alertes quand ça lui chante (c'est-à-dire

sans arrêt), refuse de s'éteindre le soir. « Et noooon, désolé. Je veux paaaaas. » 

Il repense alors aux multiples tentatives d'allumage du matin et il fulmine de nouveau.

C'est devenu comme un jeu entre eux deux.

Bref, Joss, c'est une friche industrielle à lui tout seul.En ce sens, Joss s’entend

assez bien avec son voisin britannique. En fait, ils sont un peu sur la même longue

d’onde du travail précaire et du télétravail. L’un comme l’autre ont l’illusion

de bosser, mais en fait, ils savent pertinemment au fond d’eux qu’ils

s’opposent au diktat ambiant par pur confort social : ils sont deux ours

de la pire espèce, l’un a grandi sur la rive nord de la Manche, l’autre

un peu plus loin sur la rive sud, mais ils ont l’un comme l’autre trouvé

dans cette verte campagne un cadre taillé sur mesure idéal pour

se faire oublier. Se faire oublier, c’est tout de même la meilleure invention

du paresseux social, non ?

Il a bien dit social, parce que Joss n’est pas un paresseux tout court.

L’auto-construction comme la pige ne sont en aucun cas des sinécures,

ajoutez à cela l’apprentissage d’une langue « étrangère », autre point

commun entre him (l’anglais qui apprend le français) et lui (le français

qui apprend le breton) et vous avez peut-être même de quoi choper

un nouveau burn-out, sauf que cette fois c’est sans véritable compensation

pécuniaire à la fin du mois. En fait, le drame de leur vie d’homme libre

consiste à ne pas vivre comme les autres et de ce fait à ne pas avoir ni

l’impression de gagner leur vie ni celle de marquer des points. Pourtant,

ils cheminent, apprennent un tas de choses, bidouillent quelques trucs

pour rentabiliser leurs vieilles pierres… mais ils se surprennent à penser

à l’argent aussi souvent que lorsqu’ils étaient d’horribles salariés

capitalistes vénaux, prêts à toutes les compromissions.

Oui, force est de reconnaître qu’ils se sentent gagnés par une sorte

de doute égotiste et nombriliste horrible. Une partie d’eux, tapie dans

l’ombre de leur cerveau de libertaire, leur intime même l’ordre

de se fabriquer de nouvelles chaînes pour faire comme tout le monde...

-Eh mais… c’est en contradiction totale avec nos préceptes de vie !

Je ne vais jamais faire ça ou alors je ne suis plus crédible, ni envers

mon entourage familial ni envers mon entourage… euh… quel entourage ?

Professionnel ? A part quelques chefs de rubrique que je ne fréquente que par

mails interposés, long processus insidieux de déshumanisation des relations matérialistes

et de dématérialisation des relations humaines... Seigneur tout puissant !

Joss est gagné par des envies de normalité ! Il voudrait que tout soit

comme avant et en même temps, il n’a aucune envie que son environnement

immédiat ne change, pour rien au monde. Il les aime bien, lui,

ses voisins, ses vieilles pierres, ses routes de campagne, ses bords de mer,

ses tempêtes, sa petite porte fermière, son ordi postmoderne qui ne décolle pas

du lit numérique les jours où il se pose des questions existentielles.

Après la métaphysique, la bétaphysique. C’est la même chose, mais avec

la bêtise artificielle...

 

Trempé comme un crouton à l’ail dans une bonne soupe iodée, Joss

retourne à la maison, actionne la porte d’entrée qui se refuse à lui.

Fermée à double tour !

-C’est quoi cette poignée que j’ai moi-même posée ?!

Il est ruisselant (la façade est orientée sud-ouest) et là, il voit, derrière

la porte fermière, la frimousse de sa petite rejetonne démoniaque grimpée

sur une chaise ou sur la pointe des pieds et qui le nargue, un sourire

de triomphe aux lèvres ! Elle lui fait coucou ! Joss a la très désagréable

impression d’être le méchant-loup (en plus humide) qui essaye en vain de

souffler sur la maison en pierre ou en brique, il ne sait plus, de toute façon

l’idée est là : cette longère en granit lui résiste et la petite l’a bien compris !

Il ne lui lira plus aucun conte de la sorte pour lui donner d’aussi mauvaises idées

parricides, car derrière l’histoire du méchant, c’est la symbolique de l’adulte mâle, non ?

Joss sonne, frappe aux carreaux, autant dire que sa petite hystérique va

entendre parler du pays s’il advient que cette porte de malheur daigne s’ouvrir un jour !

Mais d’un coup, il voit la petite décoller de sa chaise, sa mère l’arrache

par les aisselles, et vlouf, « numéro deux » atterrit sur ses deux jambes

et maman déverrouille la porte fermière, sermonne l’enfant pendant

que le père se précipite sur le paillasson aussi liquide que fumant.

-Qu’est-ce qui t’a pris, non mais ! On ne fait jamais ça !

La petite blondinette le dévisage, angélique, fait celle qui ne comprend pas.

Oh que oui. Elle fait celle qui ne comprend pas ! La diablotine

se transforme en victime sitôt le forfait accompli.

Et le pire, avec un peu de chance, c’est qu’elle a déjà oublié

la motivation première de ce tour de clef malicieux...

 

 

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Daïk, chapitre IV

 

  

 

Daouzek miz, daouzeg arouez

Unnek belek houarneset
Dek lestr tud gin a welet
Nao dornik gwenn
Eiz avel
Seiz heol
C’houec’h mabik great e koar
Pemp gouriz ann douar
Pevar mean higolin
Tri rann er bed
Daou ejenn
Heb rann, ar Red heb-ken
Ankou, tad ann anken
Netra kent, netra ken.

  

Douze mois et douze signes

Onze guerriers armés

Dix vaisseaux ennemis

Neuf petites mains blanches

Huit vents

Sept soleils

Six petits enfants de cire

Cinq zones autour de la terre

Quatre pierres à aiguiser

Trois parties du monde

Deux bœufs

Point de série pour le nombre un ; la Nécessité unique

Le Trépas, père de la douleur

Rien avant, rien de plus.

 

 

ON RACONTE QUE LES ANCIENS PARLAIENT cette langue étrange

venue d’un autre monde. Ils l’avaient emportée dans leurs bagages,

cette langue inconnue. D’où venait-elle ? L’enfant l’ignorait. D’un coin

reculé de l’espace sans doute. Pars à la découverte de cette langue

et peut-être comprendras-tu ce que signifie ce mot effroyable

et incompréhensible : le néant.

La nécessité unique. Le Trépas, père de la douleur…

Bouleversé, Daïk retourne à ses capteurs et surtout à son univers

à échelle réduite. Il chasse l’angoisse culpabilisante d’avoir laissé

ses parents alors que c’est eux qui l’ont laissé (!) et il se dit, le ventre noueux :

-Je dois comprendre pourquoi toutes ces explosions nucléaires

en si peu de temps. Deux mille cinquante explosions, puis plus rien ! Pourquoi ?

L’enfant se repasse les enregistrements en boucle et en toute

désobéissance, dénombrant les explosions nucléaires comme on dénombrerait le contenu

d’un sac de billes :-Voyons, une première explosion dans le désert ; une deuxième

puis une troisième sur des humains peuplant un archipel... Puis la quatrième.

Et là, la cinquième, à l’autre bout de l’océan qui borde l’archipel... Puis, encore

trois dans ce même océan... Et, soudain, une nouvelle explosion en une zone

vierge jusqu’alors de toute flambée hydrogénée, quelque part en plein désert

dans cette vaste partie du monde terrestre continental,

à mi chemin entre le pôle et le plus petit des trois océans !

Daïk se prend à rêver de miniaturisation et de voyage vers ce monde

étrange dont il ignore les mœurs et les milliers d’idiomes tombés dans l’oubli.

Cette terre n’est qu’une terre parmi d’autres et ses propres aïeux

n’ont gardé que des bribes de son histoire. Quel dommage... Leur tâche est exclusivement

tournée vers l’exploration astronomique et métaphysique. Tous les outils

auxquels ses parents ont recours sont voués à énumérer, recenser, trier les molécules,

à calculer les distances, les densités, les forces de gravité, à explorer les trous noirs...

De son aire de jeu sidéral, il peut toucher les astres et cela est

la grande affaire des adultes, mais lui, l’enfant  aimerait comprendre ce monde qui n’intéresse plus personne.

Pourquoi s’agitent-ils ainsi autour de leur étoile ? Etudier ces peuples

ne vous intéresse-t-il donc plus, vous les adultes, qui vous passionnez

pour les univers multiples ?

Mais personne ne lui répond.

A l’heure des valises et de dire au-revoir à ses parents, l’enfant était revenu

à la charge. Sa mère, feignant de comprendre, lui avait dit alors :

-C’est donc pour cela que tu n’as rien mangé ? Pour cette espèce humaine archaïque ?

Elle ne pouvait pas le sermonner plus que ça puisque le jeûne

n’était en aucun cas répréhensible dans le monde immortel. Le qualificatif

archaïque l’étonna néanmoins. Et il sent du mépris dans les paroles de sa mère,

cela ne lui ressemblait pas. Elle s’était presque emportée...

Seigneur, cela ne lui était encore jamais arrivée !

-Ne joue plus à ce jeu stupide, tu comprends ?! Pour l’amour des cieux, Daïk !

Oublie ce monde, jette-le, jette-le loin de toi ! Oublie cette histoire d’explosions !

-Maman, on me cache des choses et je n’aime pas ça.

-Oublie, chéri, oublie tout ça…

Ce n’est pas de ton âge.

Ce n’est plus du nôtre.

Cela ne l’a jamais été et le ne sera jamais.

 

Une étoile filante traverse le ciel entre deux constellations du troisième univers.

Juste à côté : une belle supernova. Le ciel zébré, constellé de galaxies figées pour

des milliers et des milliers d’années, fait tapisserie dans sa chambre à coucher.

Il serait adulte que presque rien n’aurait changé sous la coupole

de son enfance... Amer, Daïk soupèse son bocal puis le tourne dans tous les sens

entre ses doigts. Puis, il se résigne à dégrafer les électrodes reliées à cet univers

étrange et le range sur ses étagères vitrées au milieu de tous ses artefacts.

De tous ses mondes, le monde terrien est indiscutablement

le plus intriguant. La planète Terre a toujours été un monde intriguant.

Combien d’enfants sont en train de jouer en ce moment même avec un artéfact 

galactique comparable ? Des milliers, des millions peut-être ! Mais combien

ont figé le temps sur ce point précis de l’humanité terrestre et ont déjà observé

cette série sidérante d’explosions nucléaires artificielles à la surface

d’une planète ? Probablement personne ! Daïk est le seul à être tombé sur un tel spectacle,

il en est convaincu. Son intuition lui dit que c’est une découverte aussi

incroyable que de découvrir une nouvelle dimension ! Ces adultes passent

leur temps à regarder au loin, le plus loin possible et tous ces univers

leur montent à la tête. Lui, il aimerait figer son regard et le temps sur

cette découverte d’un autre temps. Daïk a toujours été un enfant différent, l

unaire diraient les esprits chagrins. D’aucuns dira qu’il ne fera jamais rien

de son éternité, qu’il contemplera l’infini sans jamais conquérir ne serait-ce

qu’un système ! « Avoir l’éternité devant soi pour ne pas cueillir la moindre

année-lumière carrée, c’est absurde. Cet enfant est absurde... » C’est ce

qu’ils pensent tous de lui, hein ? Daïk se sent mal. Il ne s’est jamais

senti aussi mal de sa vie. On lui cache des choses alors qu’on lui a

toujours dit qu’il n’y avait rien à cacher, que rien n’était inatteignable.

On lui cache ce que personne n’aurait jamais dû voir depuis l’espace...

Aucune espèce vivante évoluée, jamais. Deux milles cinquante trois secondes

perdues dans un océan de cent quarante deux millions de milliards de secondes

à l’instant où cela s’est produit, soit une chance sur soixante-neuf

mille trois cents milliards de le découvrir !

Et cet enfant s’appelle Daïk.

 

 

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Daïk, chapitre III

DAOUZEK – 12 –

 

L’ENFANT.

Chante-moi la série du nombre douze, jusqu'à ce que je l'apprenne aujourd'hui.

 

LE DRUIDE.

— Il y a douze mois et douze signes ; l'avant-dernier, le Sagittaire, décoche sa flèche armée d'un dard.

Les douze signes sont en guerre.

La belle vache, la vache noire à l'étoile blanche au front, sort de la forêt des dépouilles ;

Dans la poitrine le dard de la flèche ; son sang coule ; elle beugle, tête levée ;

La trombe sonne : feu et tonnerre ; pluie et vent; tonnerre et feu ; rien ; plus rien ; rien, ni série !

 

PENDANT CE TEMPS, DAÏK,, LUI, SONGE À L’ORIGINE du monde.

Aux théories du big-bang.

Il sait qu’il y a, dans l’infini né du chaos originel, d’innombrables civilisations

douées de conscience. Rien ne prouve à ce jour que l’être humain

ne soit l’invention d’une espèce extra-terrestre férue, comme la sienne,

de manipulations génétiques, l'observant depuis une autre dimension.

Pour lui, l’être humain pourrait bien évoluer dans un bocal créé de toutes pièces

par une intelligence supérieure pour qui l’univers

serait de la taille d’une urne funéraire tenant dans une main.

 

Daïk s’imagine libérant une sorte de menthe religieuse affamée,

sortie d’un autre récipient. Ses pattes crochues sont sur le point de se poser

sur la surface de la Terre, prêtes à perforer la stratosphère. Avec un peu de chance,

l’irruption de l’insecte anéantira toute forme de vie avant même

que l’enfant n’ait le temps de jouer au Godzilla géant... 

Une première patte s’enfonce comme si on enfonçait un jouet contondant

dans un ballon d’anniversaire. La peau se tend, résiste, puis… soudain…

une voix venue de l’au-delà s’élève et hurle :

-A TAAAAABLE !!! N’oublie pas que nous devons partir en campagne, nous sommes

déjà en retard !

C'est sa mère.

Et l’intelligence supérieure de renoncer à perforer l’atmosphère terrestre par peur

de se faire gronder.

Daïk range son Godzilla dans son bocal. L’enfant songe aux jouets minuscules

des êtres humains et s’étonne de leur caractère inanimé :

-Ça doit être d’un ennui ! Les pauvres ! Et dire qu’ils n’ont pas songé un seul instant

à donner vie à leurs playmobiles et autres barbies surannés…

Les enfants humains semblent dépourvus d’émotions et se contentent

de jouer avec des macchabés, voilà bien un marqueur d’une civilisation dépassée !

Daïk ne croit pas à la théorie de l’élève dépassant le maître. Ce n’est pas l’ordre des choses,

même s’il concède quelques idées de génie. Leur perfectionnisme guerrier

l’a toujours sidéré. L’invention de la bombe atomique, par exemple !

Daïk se souvient avec émotion avoir vu un jour la surface terrestre se consteller

de champignons miniatures comme des pets... Une analyse un peu plus fine du

phénomène lui permit de constater qu’il s’agissait en fait d’armes de guerre :

les êtres humains venaient d’inventer l’arme de destruction massive absolue...

A l’échelle de leur espace temps, les irruptions s’étaient déroulées

de façon assez espacées. D’abord, il y eut une multitude d’explosions depuis

un prototype tiré dans l’atmosphère. Un premier tir fut expérimenté en conditions réelles

dans une région désertique puis, à plusieurs reprises, sur des êtres humains entassés

sur un petit archipel très éloigné du premier impact en plein désert... Ces deux impacts

funestes se situaient au large cette fois de la zone la plus peuplée du monde terrestre.

Vu de l’espace, il y avait de quoi s’interroger sur le phénomène : les êtres humains

visaient-ils délibérément la zone la plus densément peuplée pour toucher le plus

de monde possible et si oui, pourquoi ?

Cela répondait-il à une autre tournure d’esprit, inconnue vue depuis l’extérieur,

comme lorsqu’on ne comprend pas les logiques d’une famille tant

qu’on n’en fait pas partie ?

Le jeune extradolescent en référa à ses parents qui étudièrent le phénomène

au moyen de capteurs posés sur le bocal. Ils en conclurent que l’intention

consistait bien à viser le groupe d’êtres humains vivant sur cette île.

De nouvelles explosions, plus petites mais bien plus nombreuses, secouèrent

une autre région du monde située à mi distance entre le premier tir atomique

et la deuxième salve. En clair, c’est comme si on avait d’abord pilonné une zone

avant de changer de secteur pour tester de nouvelles armes beaucoup plus puissantes

à l’autre bout du globe !

-Pourquoi ? Pour TUER ?

-Stop ! Tais-toi !

Ses parents ont toujours tu le mot tuer ainsi que le mot détruire, parce que cela

ne doit pas faire partie de leur vocabulaire. D’ailleurs, il est formellement interdit d’aller sur

cette planète de fous furieux.

L’incompréhension resta donc de mise. Pour ses parents, autant il était aisé d’identifier

les molécules et les processus chimiques à l’œuvre, autant la logique humaine

leur échappait totalement.

Ses parents s’empressèrent de le mettre en garde sur ce point :

-Chéri, les manipulations atomiques, c’est très dangereux ! Formellement interdit,

d’accord ? Tu ne joueras pas à ça pendant notre absence ! Tu attends sagement notre retour

de campagne, promis ?

-Oui, mamaaaan.

L’enfant en vint à la conclusion suivante : plus de deux mille cinquante explosions

atomiques avaient retenti sur la Terre, la plupart sous l’eau ou en sous-sol,

et tout de même cinq cents directement dans l’atmosphère. Un truc énorme 

sur une échelle de temps aussi ridicule ! Sur ces deux mille cinquante explosions,

« seuls » les deuxièmes et troisièmes tirs (parce qu’il s’agissait bien de tirs) ciblèrent

des populations terrestres ! Daïk en retourna à son bocal en bougonnant :

-La planète Terre tourne autour d’une étoile d’une façon frénétique et constante,

comme c’est souvent le cas dans les systèmes solaires classiques. OK.

Si l’on décompose ces révolutions par un effet de ralentissement extrême,

on peut donc en conclure que ces deux mille cinquante-trois explosions

nucléaires se sont produites sur une période de l’ordre de cinquante révolutions

autour de l’étoile mère, alors que la planète existe depuis quatre milliards

et demi de révolutions ! Paaaapa, mamaaaannnn, j’ai besoin d’aide !!!

-Quoi encore, chéri ?

-J’ai un exercice de maths, là, et je ne suis pas très sûr de moi !

Oh, tiens, ça mord ! Papa-maman se prêtent illico au jeu des vérifications :

-Bon... Si c’est pour un exo de maths... Ben... Cinquante révolutions sur 4,6 milliards...

Oui, c’est bien... Tes calculs sont justes... Mais tu ne nous as pas écoutés !!! Tu arrêtes ça !!!

-Mais c’est grave !, s’emporte Daïk. Je crois que les êtres humains

sont devenus fous comme si le temps passant, ils s’étaient attelés à

l’expérimentation de nouvelles méthodes de saccage. (Il avait bien veillé à ne pas utiliser

le mot destruction formellement interdit). Pourquoi ces peuplades se comportent

comme des barbares ?

Gros yeux à facettes :

-Tu AR-RÊ-TES avec ça ! C’est compris ?

-Boh, pô juste !

Tout le repas suivant, le dernier avant que ses parents ne partent en campagne,

l’enfant bouda. Ses parents ne firent pas grand cas de ses turpitudes

et mirent ce peu d’entrain gustatif sur la teneur moléculaire du repas, 

probablement déséquilibré à +-0,2 % près : trop pauvre en zinc, pas assez de fer,

trop de sucre, pas assez d’acides gras, jamais comme il faut, quoi ! Question d’habitude...

Bon, il mangera mieux dès lors qu’il aura percé le mystère.

Faudrait pas le connaître, le petit chéri...

 *

Une légende prétend que les espèces connaissent toutes une période appelée

L’âge de l’enfant terrible. 

Curieuse expression... Alors, si tel était le cas, l'âge terrible des humains allait s’accompagner

de bouleversements biochimiques altérant jusqu’à l’équilibre environnemental global.

Outre les radiations, les teneurs en dioxyde de carbone mais aussi en métaux lourds

promettaient de s’élever de façon immaîtrisable. Des capteurs pointaient déjà d’importantes

perforations de la stratosphère près des pôles... 

Au moins, toutes ces questions avaient le mérite de lui éviter

de penser au départ imminent de ses parents. Puissent les humains se croire au bout

de la chaîne, seuls au monde ? Puissent-ils croire encore en un univers monoplan,

sans passerelles et linéaire depuis le big-bang originel ?

Et les trous noirs ?

Et l’antimatière ?

Pour la première fois de toute sa vie, l’enfant se senti borné.

Et il se dit que cela ne devait pas être une mince affaire que d’être

un simple mortel.

Daïk crut ainsi ressentir la peur de MOURIR. Ils ne se comporteraient pas de la sorte

si la mort n’existait pas. L’idée de tuer ne leur traverserait même pas l’esprit .

Non, tuer n’existerait pas, cela ne ferait pas partie de leur psyché.

Comment peut-on faire quelque chose que nous sommes incapables d’imaginer ?

L’enfant frémit à l’idée que la mort existe depuis qu’il a assisté à cette série

d’explosions atomiques. Deux ont fait mouche, il l’a vu tout de suite.

Il sait très bien pourquoi ses vieux n’ont pas insisté pour qu’il termine son repas :

un peu de télépathie, que diable ! Bien sûr qu’ils savaient pourquoi

il n’était pas dans son assiette. Mais ils ne pouvaient pas comprendre

qu’il avait compris que la mort existait pour d’autres et ce que pouvait

signifier le mot tuer, un terme méso-extraterrestre dont il avait

déjà entendu parler en laissant traîner ses oreilles indiscrètes dans les Sphères

pour adultes...

Aussi incroyable que cela puisse paraître, la vie n’avait pas toujours été éternelle.

Une mort avec rien avant, rien après, est-ce de cela dont voulaient parler les anciens ?

Le néant ?

Pour la première fois aussi, Daïk se surprit à redouter

sa séparation d’avec ses parents.

Une éternité allait s’annoncer...

 

-Tu es sage, hein ? Tu as tout ce qu’il faut à la maison. De toute façon nous serons

toujours là...

-Oui, bien sûûûûr.

-Tu n’hésites pas à nous envoyer un rush en cas de souci, d’accord, chéri ?

 

Après les recommandations d’usage, et sitôt la porte de la capsule refermée,

Daïk pleura.

 

 

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Lecture croisée : Daïk, chapitre I et II

 

ISBN n° 979-10-96086-12-2

http://www.francodeport.org

(c) Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation et de représentation

réservés pour tous pays.

 

- I -

 

-CHÉRIE, J’AI ENCORE FAIT UN RÊVE STUPIDE.

-Super chéri !, répond Koupaïa depuis la salle de bain.

C'est vraiment une spécialité chez Josselin, comme rêver de son cousin

qui se fait retirer des défenses d'éléphant à la place des canines.

Et bien, cette nuit, « Joss » a rêvé qu’il visitait une maison

dans la région des Abers après l'avoir achetée sans la voir,

et il découvrait sur place, horrifié, des fuites partout. Au faîtage,

des ballons de baudruche avaient été placés pour boucher les trous.

Le problème, c'est qu’ils se dégonflaient deux fois par jour. Du coup,

l'agent immobilier allait les regonfler façon Sisyphe.

Il était très doué pour ça. Joss était fort impressionné.

-A propos, tu as pensé à la fuite, entre le mur et la souche de cheminée ?,

s’époumone Koupaïa.

-Oui, eh bien c’est le solin en ciment qui est mort !

Joss aime ce genre de réponse, qui est une façon de se préserver

de l’effort. Comme si formuler la nature du problème revenait déjà

à solutionner le problème. Mais d’ordinaire, cette technique

de résolution para-métaphysique ne fonctionne guère plus

de deux jours. Miss revient à la charge le troisième : « Alors, la

cheminée, tu as pu regarder ? »

Regarder, litote féminine ! Comprendre : tu as pu sortir l’échelle télescopique,

le nec plus ultra de l’échelle de couvreur, potasser internet pour comprendre

comment on pose la bête, préparer un ciment, euh… un mortier,

non, un ciment avec un adjuvant hydrofuge, virer les ardoises pour

fixer l’échelle en priant le ciel que Mistinguett saura le conduire

sans paniquer aux urgences distantes de trente kilomètres - une bagatelle -,

grimper jusqu’au faitage avec un seau en équilibre précaire posé

entre deux barreaux, avancer marche par marche, redescendre

parce qu’on a fait tomber la truelle, se dépatouiller du seau

plus encombrant encore que durant la montée, réitérer la menace

et la prière, se contorsionner autour de la souche de cheminée

avec la truelle, prendre le parti de refaire un solin sur l’ancien

sans trop savoir s’il convient plutôt de le virer, tant pis, trop tard,

le coup est parti, on n’en parlera pas à madame… et redescendre en vie.

Et dire à la miss, suspicieuse :

-Ça y est, j’ai regardé !

Et là, comme par enchantement, le terme mute.

-T’as regardé ou t’as refait le solin ?, s’enquiert-t-elle.

Adieu litote, bonjour fermeté, c’est l’heure du contrôle qualité.

Et pas un mot sur l’exploit héroïque. Chérie, je suis sain et sauf, là,

tu m’as vu ? Non, normal, sinon elle aurait demandé au voisin de le faire.

L’anglais qui a une tête de plus que Joss et le nargue tous les étés

le torse nu devant la maison. Il s’installe dans le jardin sous leurs fenêtres

alors qu’il pourrait très bien faire la même chose derrière chez lui.

Tu parles de Robert Smith ? Tu rigoles, t’as vu comment ils bricolent,

les Engliches ? Ils ruinent nos longères bretonnes ouais ! Les agents

immobiliers s’arrachent les cheveux pour revendre leurs merdes

innommables une fois qu’ils se sont aperçus que la vie était

tout de même moins chère au Portugal ou dans les Carpates

parce qu’eux, ils y comprennent quelque chose à la belle finance

mondiale ! Ils se jouent des parités monétaires, sortent du brouillard

londonien comme le loup du bois quand la livre sterling est à leur

avantage... Non, tu vois, je l’ai fait, OK ? Il n’y a rien de plus

insupportable que ce genre de remerciement post-mortem :

-Non, mais sinon j’aurais demandé à…

Eh oui. La retape, c’est aussi une preuve d’amour et un éternel

recommencement, surtout lorsqu’on entame un énième chantier

assorti d’une énième ligne de crédit… Ah l’éternelle jeunesse,

comme c’est beau ! En viendra-t-il un jour à bout de cette manie ingrate

de repartir à zéro ? C’est quoi son problème ? Tenez, prenons un autre

exemple : le travail. Un éternel recommencement, là encore. Joss se la

raconterait bien un peu, tiens, pendant que Mistinguett a le dos tourné.

Deux enfants par femme, taux de natalité le plus élevé d’Europe mais

un demi-job par génération. Hé, de quoi il se plaint ? C’était il y a une

bonne quinzaine d’années. Aujourd’hui, c’est nettement pire ! Joss va-t-il

pouvoir seulement devenir stable un jour comme une bernique ?

Tout cela n’existait pas enfant dans ses études socio-playmobiliennes.

Les belles mécaniques économique et géopolitique y figuraient jusqu’au constat

cynique, mais de relations humaines... Disons plutôt des avatars de relations,

un artefact du monde.

En dépit de quelques calques intéressants, la transposition du modèle

playmologique s’est avérée très éloignée des règles socio-économiques

du monde réel. Auto-construction (ça, c’est plutôt pratique), scénarisation

de la vie (pratique, si on est édité), stéréotypie des relations humaines (déjà

très moyen), approche démiurge de la vie en société (carrément nul) !

Il a fallu une femme et un deuxième enfant pour mesurer le pouvoir

d’abstraction induit par ces petits personnages exploités à l’extrême

jusqu’à un âge bien trop tardif pour lui permettre de grandir au même

rythme que les autres. Alors, plus le temps passe et plus l’évidence

s’impose : les playmobiles ont eu le mérite d’être un retardateur

à emmerdements. Ils vous préservent de la dureté de la vie, de la maltraitance

collective. C’est excellent pour schématiser voire idéaliser les relations

humaines, excellent pour développer une approche logique de ce

qu’elles devraient être avec ses enchaînements et ses propres syllogismes

(exemple : si le playmo black fait de la politique il ne deviendra pas

chef des playmos parce qu’il n’y a pas beaucoup

de playmos black), mais en apparence, rien n’est logique.

C’est comme comprendre la signification des Rannoù, le chant des Séries.

Une révolution dans la vie de Josselin comme bientôt dans celle de Daïk.

Et il avait bien besoin de ça pour ne pas mourir d’épuisement dans

cette course stérile orchestrée par la nouvelle société régie

par l’hémisphère cérébral gauche qui est... directement connecté au majeur droit !


- II -

 

JOSSELIN CONSIDÈRE SON FILS JOUANT SOUS LA PLUIE EN PLEIN VENT,

en digne héritier. Il est surpris de constater à quel point l’histoire se répète :

sous ses yeux, son playmologue junior sarcle un immense bac à sable

peuplé de licornes, de personnages articulés et chimériques avec

ses vestiges de maison alsacienne, son château médiéval revisité,

ses mâchicoulis, son chemin de ronde, ses oriflammes, ses tourelles faites

de récupération agrémentées de fragments de tipis appalachiens... 

Le petit a même bâti un moulin et creusé un petit étang de ses propres

mains parachevant son œuvre une parka sur le dos. Puis, l’enfant s’est tourné

vers le soleil rasant sur le point de se faire engloutir par la tempête, et

ses mains ont glissé le long du tuyau d’arrosage, qu’il a laissé courir

entre ses doigts froids et, comme la pluie de cette fin octobre n’a pas suffi,

il a tourné le robinet du potager.

Et le petit démiurge a inondé les douves de sable humide et glacé.

Aussitôt, des excavations nouvelles se sont formées autour

de la citadelle assiégée par le nouveau déluge cataclysmique. Les basses terres

ont disparu sous les eaux. Et les eaux ont empli le bac à sable ceint

d’une muraille en ciment, œuvre fondatrice du père.

L’enfant lui dit alors que sa ville d’Ys allait résister aux assauts destructeurs

et que la ceinture maçonnée, plus solide que l’univers de sa jeune création,

était comme les limites du monde.

 

Un jour, pressentant peut-être la mort créatrice de l’enfance, il a dit à son père

qu’il y avait sûrement quelque part, sur une autre sphère, des esprits supérieurs

contemplant son œuvre et retranscrivant l’Histoire de ses peuples !

Il a la conviction qu’il y a autant d’univers que de bacs à sable,

autant de peuples que d’histoires inventées par les enfants sur Terre.

Et puisqu’il y a une fin pour tout, un jour viendra ses peuples

s’éteindront comme les Babyloniens ou les Romains se sont éteints…

Josselin saute sur l’occasion pour lui dire qu’il en sera probablement

ainsi de la mondialisation.

Son fils fait des yeux ronds.

On ne peut pas arrêter Joss dans ces cas-là, c’est plus fort que lui :

-L’uniformisation n’est que l’expression d’une bascule d’un modèle

de société vers un autre avec ses codes, en aucun cas universels,

seulement d’une contingence différente. La mondialisation n’est même pas

mondiale ni globale, elle se joue des frontières et des barrières pour

mieux en créer de nouvelles, ce qui permet de

les imposer avec d’autant plus de facilité, et c’est le but.

-Euh… Oui, papa.

Et encore, Joss s’est gardé d’enfoncer le clou : cette civilisation porte

en elle les germes de sa disparition future. Un tel discours n’est guère

motivant, mais Joss craint de toute façon que Nathan ait parfaitement

saisi son état d’esprit depuis le temps qu’il le pratique. Peut-être se doute-t-il

même que ses théories, d’un optimisme béat, donnent sur l’oreiller avec sa mère :

-L’être humain va s’éteindre, rongé par le stress qui n’est que la manifestation

biochimique d’une forme de dé-synchronie mentale. Moi je te le dis,

le stress va dévaster le monde ! Pour moi, l’homme technologique est perdu

d’avance !

-Aaaah ouiii ? C’est bien ça ! Bonne nuit, chéri…

Pauvre Koupaïa. Dans le même genre, Joss a prédit aussi le retour en force

des druides et des Pictes avec leurs tatouages et leurs rites ésotériques,

dans l’esprit du chant des Séries. Tous zébrés et chantant :

 

Daik, mab gwenn drouiz ore

Daik, petra fell dit-te ?

Petra ganin me dit-te ?

Kan din eus-a ur rann, ken a oufenn bremañ !!!…

 

Tout beau, bel enfant du Druide ; réponds-moi ; tout beau,

que veux-tu que je chante ?

Chante-moi la série du nombre un, jusqu'à ce que je l'apprenne aujourd'hui.

 

C’est la première strophe des Rannoù (Le chant des Séries),

ce fameux chant breton collecté par Théodore Hersart de la Villemarqué

dit Kervarker (in Barzaz Breiz, 1846). Il s’agit de l’une des pierres angulaires

du patrimoine oral druidique évoquant l’enseignement

spirituel et philosophique d’un enfant par un druide.

Eh bien, Joss kiffe le Chant des Séries.

 

-... ♪ Et les Indiens et les Pygmées referont surface avec leurs cheveux

colorés et leurs corps dénudés, et avec tout plein d’autres rites encore ! 

-Essaye de dormir un peu, chéri, tu veux... ?

 

*

 

Dans la foulée de l’emménagement dans leur nouvelle longère bretonne,

Nathan a très vite conquis le jardin familial.

Il y prospère dans l’allégresse et érige des châteaux gigantesques.

Nathan a déjà une autre idée derrière la tête : « Un jour, je bâtirai

d’autres structures avec du sable de grand et du ciment ! »

Ses parents n’ont jamais entravé cet élan créateur, n’en déplaise

aux esprits qui voudraient le voir grandir plus vite que les autres.

En fait, ils sont assez convaincus qu’il est très conscient de ce qu’il entreprend.

Le discours des parents type est de considérer qu’ainsi va la vie

et que l’enfance est l’âge d’or du monde, le sel philosophique.

Son cortex cérébral est encore protéiforme, limite en bordel,

mais c’est une chance, car le petit ne s’est pas encore acharné

à privilégier cette petite partie du cerveau concentrationnaire

qui est sollicitée par les tenants de l’hyperspécialisation. La révolution

qui se profile, celle de la mondialisation et des nouvelles technologies,

n’exige-t-elle pas une concentration de la matière grise dans un point

précis du cerveau avec le risque de se retrouver exclu, de fait, le jour

où il conviendra de suivre la dernière mode comme sortie d’un chapeau ?

Dernière norme qui décrètera, du jour au lendemain,

qu’il convient de cultiver le champ d’à côté sur l’ode suivante :

« Hé les mecs, à trois, tout le monde change de cerveau ! »

... (sic) ! 

De la même manière, Nathan craint de devoir sacrifier l’étendu

de son cortex au profit d’une sorte d’hyper-culture d’un tout petit territoire

cérébral aussi glorieux qu’aliénant. Il pense qu’il ne sera jamais le meilleur

en rien, jamais le premier ni le dernier. Pour lui, cette quête est impossible.

Il confesse déjà à ses parents qu’il préfère renoncer à ce qui fait

pourtant le triomphe des espèces : l’ambition et le manque d’humilité.

 

*

 

Le château résiste, malgré la pluie et le vent. Joss emboîte le pas

à l’enfant qui boutonne sa parka sous l’œil de sa maman. Elle se garde

de le presser de rentrer à la maison parce qu’elle a compris que c’est

sa vie et qu’il la passera à explorer ce territoire sans autre approche

qu’une sorte d’intuition ascientifique.

Et sa douce maman se dit parfois qu’elle doit être aussi folle que son père

pour le laisser faire ça...

 

 

daïk l'extradolescent ok

 

 

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Chapitre VI

Voilà, en somme, les clefs de la réussite. Une

interprétation de ce qu’attendent de vous des tuteurs en

mal de sujets de recherche originaux, et une bonne dose de

culot mâtinée d’un indestructible talent à retourner à son

avantage les situations les plus confondantes… Et voilà sans

trop de peine, Marika propulsée directrice adjointe ! N’est-ce

pas la preuve que le crime paye ? Et que le conformisme tue.

C’était bête à dire, mais Marika en était intimement

persuadée, d’autant qu’on n’imagine pas la pression

qui s’abattait, comme un couvercle sur une marmite en

ébullition, sur les femmes. La pression était sur elles.

Maintenant que leurs aînées leur avaient inculqué le goût du

sang, elles pensaient comme des louves ! Pauv’dinde.

Une louve.

Pourquoi maman s’était-elle ruinée en Barbie achetées à

ses risques et périls, en toute clandestinité ? Pour apprendre

à devenir une vraie petite occidentale ? Le pire, c’est que les

Barbie n’avaient pas de pistolet ni de panoplie militaire. Mais

on inculquait à présent aux filles les mêmes valeurs que celles

des hommes, les pistolets et la panoplie en moins. D’où la

pression. Pour s’en sortir, deux solutions : armer les poupées

Barbie ou démilitariser les jeux crétins de tous ces mectons,

et alors oui, on pourrait parler d’égalité entre les sexes. C’est

comme le désarmement pendant la guerre froide.

*

En attendant d’œuvrer à son tour à l’endoctrinement de

ses enfants, Marika jonglait entre objectifs professionnels et

crises allergiques sans comprendre que les deux étaient liés.

Elle qui adorait le printemps regrettait à présent la blanche

banquise de la Sibérie septentrionale. Marika avait découvert

les allergies sur le tard. Pas un souci jusqu’à l’âge adulte, puis

depuis quelques années les rhumes des foins, les allergies aux

graminées… et même l’allergie au xylophène, utilisé dans le

traitement des bois, avaient fait leur apparition dans sa jeune

vie morve ! Et ce n’est pas tout : horreur absolue, elle allait

découvrir bientôt qu’elle était allergique aux bouleaux ! Nul

n’est prophète en son pays. Marika était donc mal dans

sa Russie. Elle se dit qu’elle avait migré trop au sud, quand un

choc à l’Amoxicilline vint contrecarrer ses belles convictions

romantiques et nationalistes.

Le choc anaphylactique s’avéra sévère avec tremblements,

vomissements, diarrhée, chute de tension, fièvre de cheval à 41°c.

Le médecin de garde (c’était un dimanche) l’envoya directement aux

urgences du sud de Moscou. Pas les pires du pays, mais pas une sinécure

non plus. Le système de santé a souffert de l’effondrement

de l’URSS.

Ce qui faisait la fierté du pays est devenu une

verrue.

On lui recommanda de porter en permanence sur elle,

une seringue d’adrénaline, ce qu’elle ne fit jamais. À ce

choc anaphylactique, s’ajouta une réaction aux diffuseurs

anti-moustiques, en Russie ! En cause, une allergie à la

pyréthrine (son allergologue avait bien bossé, la plupart

ne trouvait rien et vous collait sous Aérius sans plus de

précautions). La pyréthrine, substance à base de chrysanthème,

dont l’utilisation est très répandue dans l’agriculture

intensive, contre les pucerons et les chenilles ! Désormais,

Marika regardait les fruits comme des ennemis potentiels :

a-t-il été gavé de pyréthrine, celui-là ?

Depuis le printemps, elle faisait même des crises

d’urticaire. [yébat’] ! De l’urticaire, maintenant !

Eh bien, c’est à cette époque qu’elle avait sombré dans l

’hypocondrie numérique. « Encore une invention de l’Ouest ! ».

Internet. Le mal absolu. Clic, clic, t’es mort ! Ton foie est foutu. Et

ta thyroïde, idem. Ton hypophyse, itou. L’hypothalamus,

tout pareil. Mais l’allergologue russe lui assure que tout est

normal. Il ne comprend pas pourquoi ces jeunes moscovites

se mettent à tourner le dos aux bonnes vieilles recettes

traditionnelles, et même à l’alcool.

« Vous allez somatiser comme des bêtes, à l’Occidentale ! »

Marika travaillait pour un data center au sein de la filiale

d’une multinationale. Elle se savait traquée, épiée sous toutes

les coutures par le gouvernement central mais ne pouvait

s’empêcher de penser comme une Russe née du temps de

l’URSS malgré tout. Pour elle, l’Occident était responsable

de la montée en puissance de ses crises d’allergies,

sentiment amplifié depuis qu’elle avait lu sur le Net qu’une étude

réalisée à grande échelle et entreprise sur les populations de

l’ex RFÀ et de l’ex RDÀ, à la chute du mur de Berlin, avait

conclu qu’il y avait deux fois plus d’allergiques à l’ouest qu’à

l’est...

*

Ainsi va la vie, avec ses contradictions.

Marika pensait parfois… enfin… souvent : « Je suis une femme, j’aime

les hommes, mais Dieu que les hommes sont cons ! », de

la même façon qu’elle se disait : « Je suis Russe, j’aime les

Occidentaux, mais Dieu que les Occidentaux sont cons... »

Moralité, de la même manière que Marika se disait qu’elle

n’aimait pas les hommes, mais un homme. Il devait exister

sur terre un Occidental au-dessus de tout soupçon et sans

effet allergisant. Un mec. Un vrai. Un beau. Un fringant.

Un antihistaminique mâle sur pattes. Déconnecté du Net.

Occidental quand même, parce que vraiment… ici, c’est

une catastrophe. Un peu bête et gaffeur, pourquoi pas ? Pour

son côté humain, imparfaitement parfait. Ou parfaitement

imparfait plutôt, mais ne rêvons pas. De toute façon, sûr que

les mecs ne se disent pas : « Je rêve d’une fille. Une vraie.

Une belle. Une fringante. Une antihistaminique femelle sur

pattes ». Non, ne rêvons pas. Ils ne se disent pas ce genre

de choses. Ce sont des mecs. Pour un peu que cette histoire

soit écrite d’une main masculine à la première personne du

singulier, et alors je suis sûre qu’il ne lui viendra jamais à

l’esprit de présenter son personnage masculin par cette

sempiternelle aspiration : « Je m’appelle Martin et je rêve

d’une fille. Mon idéal féminin serait une fille comme Marika.

Je suis un gaffeur invétéré. Je suis mal dans ma peau, mon

enfance a été éprouvante. Pourquoi ? Pour une sombre

histoire de traumatisme indigne d’un homme, d’un mâle.

Une sombre histoire de… nouveau-né. »

 

(à suivre)

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Chapitre V

La déliquescence de la société civile et du système

éducatif postsoviétique a eu un impact direct sur le mental

des gens. Pour perdre confiance en soi, il n'y a pas mieux

qu'une bonne déliquescence collective. Elle fera toujours

illusion. L'honne est ainsi fait qu'il croira toujours

en premier lieu être le problème - et consultera un prétendu

expert ad-hoc - avant de réaliser que le problème

est ailleurs, qu'il vient du groupe.

A ce propos, il suffit de considérer les Français d’aujourd’hui

pour voir combien les "baguettes fraîches" sont parfois 

persuadées d’être devenues le pain rassis du monde.

 

 Eh bien, la Russie de l’époque, c’était la France

d’aujourd’hui dans la tête des gens.

 Pauvre Marika... Elle n'avait pas besoin de ça.

« Cette fille, elle a un poney sous le lave-vaisselle ! »,

ne dit pas son boss d'elle d'ailleurs un jour ? Marika ne sut jamais

comment interpréter cette réflexion. Cela signifiait-elle qu’elle était

à ses yeux une pauv’dinde ou qu’elle était… chaude ? Bonnasse ?

Qu’un potentiel sexuel hors du commun sommeillait sous

le capot ? 

C’était d’autant plus difficile à comprendre qu'elle n'avait pas

de lave-vaisselle.

Un lave-vaisselle… Non mais ! Ou alors... ce type 

insinuait-il qu’elle était une ménagère sauvage ???

En même temps, un poney ce n’est ni un étalon ni une jument. Un

poney, c’est... gentiment sauvage. Ouais, cette fille, c’est une

mijaurée, une midinette ! Ouais, ça devait plutôt être un truc

dans le genre, l’enflure !!! Parce que son patron de l’époque,

son premier employeur, était quand même un sale type qui comptait

ses tâches de rousseur dans son décolleté...

On rêve toutes du sale type, soit, mais d’un sale type beau

et parfaitement éduqué. Enfin... bon, d'accord. Un peu schizophrène, en fait.

Genre double personnalité avec un super vernis social, un air

propre sur lui : il ne va pas vous sauter dessus, mais vous

désirera dans un coin très, très reculé et vachement profond de

son cerveau. Parce qu’il vous désire du cerveau, lui !

Bref, on rêve d'un type très intelligent, mais juste un tout petit peu

moins que soi. Pour ne pas être vexant au quotidien. Il faut juste

qu’il soit brillamment idiot, savamment bestial, socialement

unique, mais pas ours, non, dans le sens désocialisé.

Il faut que ce soit un être social différent.

 

Pour continuer à vous brosser le portrait de Marika, sa mère disait

à l’envi qu’elle avait bronzé au travers d’une passoire. Parce que Marika

était couverte de tâches de rousseur. Un peu comme un dalmatien, mais marron.

Ses tâches de rousseur avaient tendance à s’estomper depuis

l’âge adulte. Ce qui la complexait adolescente s’effaçait, et

maintenant qu’elle avait envie de les assumer eh bien elles

disparaissaient. ебать ! [yébat’] ! Merde ! Maintenant que ça

ne me complexe plus, eh bien… j’ai des tâches de vieillesse

précoces qui apparaissent à la place ! À moins qu’il ne s’agisse de mélanomes

super malins de la mort, en plus !

Bref, Marika était un tout petit peu hypocondriaque, en fait.

En découvrant Internet, sur le tard (comme un Cro-Magnon

avec ses gros doigts), elle avait « appris » (désappris)

au fil de ses recherches compulsives, que l’hypocondrie

se nourrissait toute seule par le seul fait de lancer

des requêtes sur le Net !

« Vous faites une recherche sur votre santé ? Vous êtes malade

et condamnée d’avance », lui répondait son ordinateur.

Saleté d’Internet ! En l’occurrence, ses premières tâches de vieillesse

allaient très vite la conduire droit chez les pompes funèbres,

car elle avait appris que passé cinq millimètres, un mélanome

était déjà mal barré.

Donc, comme elle avait deux tâches d’un centimètre sur

le visage, elle s’imaginait déjà deux fois condamnée.

Non, attendez, quatre fois, en fait, parce que deux fois deux fois cinq

millimètres égalent quatre cancers, c’est mathématique !

 

OK. Marika était l’archétype de la cérébrale,

avec tout plein de questionnements intérieurs et deux

mains gauches. Pauv’dinde n’était d'ailleurs pas spécialement fière

de l’épisode fâcheux qui allait suivre, un souvenir encore frais

qui remontait à 2005 mais qui avait son importance pour

toute sa carrière à venir. Elle sortait de ses études et avait

signé son premier contrat de travail pour une entreprise

occidentale implantée à une petite centaine de kilomètres

de Moscou. Un data center de taille moyenne dans une

ville d’environ cinquante mille habitants. Elle gardait, au

demeurant, un excellent souvenir de cette expérience.

Et c’est, à vrai dire, incognito qu’elle avait commis son

premier forfait.

On venait de lui confier son premier déplacement

d’importance chez un fournisseur. L’une des sous-chefs du

service des approvisionnements lui avait prêté sa voiture de

fonction, une petite Volkswagen noire, se souvenait-elle. Ne

lui demandez pas le modèle ni la série, elle s’en cognait des

bagnoles. La pauvre dinde venait tout juste d’obtenir son

permis de conduire (il était temps à 23 ans…) et manquait

encore d’un brin d’assurance au volant, ce qui la

condamnait à une mort certaine dans un pays où les

automobilistes étaient majoritairement des psychopathes

légalisés.

Qu’à cela ne tienne, la voilà partie dans une ville

inconnue avec le stress du premier rendez-vous seule ! Et

voilà qu’elle se perd en route, enchaîne demi-tour sur demi-tour,

tandis que l’heure tourne. Elle risque tout bonnement

de rater son rendez-vous crucial auprès d’un fournisseur en

bureautique. L’angoisse. In-en-vi-sa-gea-ble. La panique

la gagne quand, soudain, elle reconnaît l’endroit. Bon

sang, c’est là ! Elle vient juste de passer devant et elle doit

avoir déjà une bonne vingtaine de minutes de retard ! Ni

une ni deux, elle fait demi-tour mais pas un demi-tour au

carrefour, naaan. Un demi-tour en plein boulevard, limite

au frein à main. Des voitures arrivent des deux côtés, quand

elles ne créent pas des doubles files là où il n’y en avait pas à

l’origine. « Faut que je me tire de là ! Marche arrière toute

pour entamer mon demi-tour non homologué ». Et BANG,

Marika recule dans une vieille Lada en stationnement.

Pas le temps ! Pas maintenant !!! « Faut que j’y aille, à ce

rendez-vous ! ». Elle enclenche la marche avant et, voyant une

voiture arriver plein pot, accélère.

Nouvelle collision.

Cette fois, c’est un quatre-quatre Nissan garée dans l’autre sens

de la route qui est embouti au niveau de la portière avant.

Elle passe la marche arrière, se place enfin dans le sens de

circulation. Las ! Résultat sans appel : trois voitures

écornées ! Ce n’est pas le casse du siècle, un peu de tôle

pliée et enfoncée, elle n’est certainement pas la première en

Russie, mais elle ne demande pas son reste. Elle ne fait aucun

constat (hein ? un quoi ?) et rentre bien sagement au centre

en sifflotant, l’air de rien, sans sa commande, arguant qu’il

convient de changer de fournisseur :

 Cette société a des connexions avec l’espionnage industriel russe,

je l’ai flairée à… des kilomètres ! Leurs visios ne sont pas conformes,

leurs caméras non plus !

L’information remonte au siège et son boss l’appelle un mois plus tard :

– Bravo, ma petite ! Vous avez débusqué une authentique

boîte véreuse avec connexions mafieuses ! On a besoin de gens

comme vous, qui connaissent le terrain. Ce n’est pas facile

pour nous autres, Occidentaux (son boss est un Bavarois). Voilà

deux ans qu’on travaille avec cette boîte et personne n’avait

soupçonné quoi que ce soit ! Vous avez lu les journaux ce

matin ?

– Non… enfin, si…

– Vous avez vu ce qui est arrivé aux concurrents qui

travaillent avec cette entreprise ?

Et voilà.

Voilà comment elle obtint sa titularisation et devint, deux plus tard, directrice

adjointe d’un service de renseignement et de prévention des

risques interne nouvellement créé au sein du groupe, et qui

fut son tremplin vers les services secrets.

Enfin... si on peut appeler ça comme ça...

 

 

Posté par ar valafenn à 22:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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Chapitre IV

Un corps sur les bras, Martin n’a d’autre choix que

d’attendre la relève pour se libérer du piège. Il a le

temps de méditer sur l’opportunité de casser la figure du

ponte du Centre anti-suicide à l’origine du stratagème, même

s’il doute qu’il soit assez stupide pour venir présenter sa bobine.

 

Pas manqué. C'est une équipe de secours qui arrive finalement : 

un clic d’arme automatique libère Martin par la grande

porte, sans qu'il n'ait pu trouver la dérobée... Martin tente d'en savoir plus :

« On vous expliquera plus tard ! »

Piètre esprit d’équipe ! Ses compagnons secouristes sonnent

aussi faux que leur serment d’Hypocras ! Équipe médicale mixte

en l’occurrence, un couple mal assorti avec beaucoup d’écart d’âge :

« Ouais. Une bombe slave avec un vieux vicelard !, songe Martin. La bave doit

lui coller à la barbe, celui-là ! Sa jeune collègue, elle, par contre,

est furieusement spumescente... »

Martin contemple ses mains, de grosses mains avec du

sang sur les doigts. Lui qui croyait avoir tout nettoyé ! Cette

séance de ménage est comme sa vie, un ménage pas assez fin

laissant les aspérités polluer tout ce qu’il entreprend.

 « Ils vous instrumentalisent, vous aussi ? Attention, c’est un traquenard ! »,

lance-t-il à la jeune femme, profitant d’un face à face éphémère

tandis que le vieux se tourne vers le corps inanimé.

Pfff... Ils vous instrumentalisent vous aussi… Bravo Martin,

superbe entrée en matière !

Il regrette déjà ses propos. Il aurait mieux fait de clamer :

« Enchanté, chère collègue, ravi de faire votre connaissance ! ».

Mais non. La fille a droit à un plan séduction digne des pires

années du monde...

 

Fut un temps, on récitait de la poésie amoureuse sur un

champ de mine. À quoi s’adonnaient les Poilus transis, dans les

tranchées ? À écrire des lettres d’amour et des poèmes. Mais

aujourd’hui, la violence crasse est partout et nulle part. Les

esprits chagrins n’ont guère plus de raison de mourir mais ils

critiquent, mangent avec les doigts, se masturbent derrière leurs

écrans qui en voient des vertes et des pas mûres, s’abrutissent,

zonent, errent, glandent, procrastinent, tartinent, dévorent,

avalent, se blindent, boursicotent, tuent le temps, gobent

les mouches, plient les cheveux en quatre, achètent à prix

coûtant, twittent, facebouquinent, compilent, et quand

il leur reste encore un peu de temps, avalent des livres de

psychologie pour leur expliquer comment lâcher prise…

Lâcher prise ? aaaarrrrrgggghhh ! Vous voyez ce que je veux

dire ? Un bon compteur à zéro et les lettres d’amour pleuvront

à nouveau comme des madeleines sur des ruines peuplées

d’écrans gras et cariés, de cadavres numériques qui ont englouti

comme des trous noirs la moelle de millions de vie pendant une

génération entière, et pendant ce temps, des types

s’embringuent en Syrie pour apprendre à mourir parce

qu’ils ont tellement perdu leur humanité qu’ils ne voient plus

comment la reconquérir sinon par la confrontation au néant

comme source d’inspiration du bonheur…

 

Ah, le bonheur... Transformé en camp retranché masochiste !

Et le pire, avec un peu de chance, c’est qu'il

maudit cette société,  il la maudit alors qu'il n'a rien

fait pour la changer de l’intérieur, parce que ça commence

toujours comme ça. Par l’intérieur. Il a pris la première

tangente et il va même croire revivre ce que ses ancêtres ont

vécu, comme s'il avait kiffé leurs récits glauques des deux guerres.

Eh bien, au Cas, c’était visiblement pareil. Ils ont dû kiffer

l’Afghanistan, la Tchétchénie, tous les bourbiers de la terre

qui n’étaient pas chasse gardée américaine,  pour le coup.

Au Cas, il n’y avait pas d’Américains, pas que Martin

sache, en revanche, il y avait beaucoup d’Ukrainiens, ce qui

en soit l’avait rassuré sur les motivations démocratiques

du réseau. Il semblait bien que le commanditaire privé n’avait

pas de connexions avec les mouvements prorusses ou

islamistes. Il avait accepté le job, bien rétribué, mais sans n’avoir jamais

reçu la preuve formelle qu’aucun lien ne les unissait à des mouvances

anti-occidentales... Du reste, comme n’importe quel salarié du

privé qui bosse pour une multinationale car ces employeurs

ne délivrent jamais de certificat de bonne conduite

ou de moralité. 

C’est toujours à vous de montrer patte blanche.

 

 

Posté par ar valafenn à 17:23 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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Chapitre III

« Clique sur J’aime si tu as un côté libertin. »

Réponses :

« Ça te dirait une petite soirée liberticide avec moi ? »

« Est-ce un rêve, un mirage, une hallucination, une

apparition ? »

Deux jours plus tard, agrémenté d’une photo de Marika en

bikini rouge à rayures blanches et transparentes :

« Libérée sexuellement. Aime ce post et je mets ta photo en couv'

pendant deux heures et je choisis une personne au hasard demain ! »

Pas de réponse.

Le surlendemain, Marika revint à la charge : « Est-ce qu’il y a des mecs

intéressés pour faire une visio ? » Des likes, des commentaires, des réflexions

salaces, des pères de famille partants, avec la bouille de leur

gamin en guise de photo profil, mais pas de touche concrète.

En revanche, l’accroche « Journée pourrie et moral pourri !

Heeeeelp !!! Besoin d’un bon massage relaxant ! » fit mouche.

Des mecs, il en plut. Une avalanche d’index levés :

« Moi ! Moi ! » Avant que les commentaires ne virent de bord :

« C’est du vent !

– Grave ! On perd notre temps avec elle vu qu’elle ne

répond pas ; elle est maître des publications mais elle ne sait

pas répondre !

– Je ne crois pas qu’on va la revoir après cette publication…

– C’est clair, et ce n’est pas une grande perte vu qu’elle ne

sait qu’allumer, mais y’a plus personne après. »

Elle ne se démonta pas. Expérience suivante :

 « J’aimerais être dans votre cerveau pour savoir si vous me

trouvez sexy…

– Ooooh oui !

– Ohhhh ouiiii, très sexyyy…

– Tout simplement OUI. »

Puis, il y eut : « Les filles aussi aiment le X ! »

Au bout du compte, Marika tint une myriade de

réactions masculines face à des exhortations cash agrémentées

de photos dénudées prises dans des chambres d’hôtel. Elle

avait tout juste vingt et un an et avait piégé des centaines

d’hommes dans le but de préparer…

son mémoire de sociologie !

L’idée avait germé avec la complicité de son petit

ami de l’époque qui s’était prêté de très bonne grâce au jeu en

suggérant les séances de shooting. L’expérience avait diverti

Marika et son petit ami et apporté l’air de rien quelques

compléments de réponses aux questions existentielles

qui la turlupinaient depuis l’enfance. Pourquoi cette hypersexualisation

de la femme brocardée dans toutes les strates de

la société depuis la chute du communisme, pourquoi les filles

grandissaient désormais avec une sorte de panneau publicitaire

autour du cou tels ces hommes et femmes-sandwiches

des réclames ? Elle n’avait pas ressenti ça durant son

enfance, avant que les codes de la société ne changent

radicalement en l’espace de quelques années. Que dire des

films où le vêtement féminin est souvent une peau d’orange,

une pelure, tandis que celui de l’homme fait corps avec

le fruit ? Elle ne retrouve guère plus trace dans la société

actuelle des références féministes d’autrefois dont ces

écrivaines occidentales passées au travers du mur et qui n’en

étaient que plus fortes, parfois même auréolées d’une caution

ultime : celle d’être validée par le régime, aux côtés des

œuvres de Romain Rolland, d’Henri Barbusse, d’Émile Zola

ou de Louis Aragon. Elle pense à Simone de Beauvoir en

particulier, dont elle a longtemps ignoré la désolidarisation

précoce. L’idéologie officielle resta bloquée sur les récits

dithyrambiques rapportés de son voyage de 1954, aux côtés

de Jean-Paul Sartre.

À l’entrée dans l’adolescence, Marika avait basculé dans

un autre monde et sa puberté comme occidentalisée avait

balayé sa supposée précocité, ses références culturelles, ses

convictions de parfaite jeune promue soviétique ; en réalité,

même à l’est, la sexualité se montrait officiellement au grand

jour et sur un pied d’égalité dans des camps de vacances

en République démocratique allemande, mais le discours

ambiant consista à dissocier deux formes d’expression de la

sexualité : une expression valorisante blanchie par le régime,

une autre dégradante noircie par l’Occident.

Marika eut l’amère sensation de régresser dans ses valeurs,

d’être poussée vers un trouble décuplé. À ses pulsions

sexuelles nouvelles et imparables, à son entrée dans l’adolescence,

se surajoutait une autre inconnue à gérer : la déferlante

érotico-pornographique de l’ère numérique postsoviétique

puis, stade ultime, la banalisation des réseaux sociaux et leur

accès illimité aux fantasmes des internautes de tous pays

et de tous âges. Alors qu’elle se pensait sûre d’elle et de ses

valeurs, elle en vint, à la fin de son adolescence, à totalement

douter du bien fondé de ses principes éducatifs et de toutes

ses convictions infantiles.

L’hyper-sexualisation de la femme était-elle constitutive du

genre humain moderne ou seulement du capitalisme ?

Le communisme de sa tendre enfance lui avait-il inculqué

des valeurs positives et justes, ou au contraire avait-il fait se

dresser des barrières psychologiques, un conditionnement

idéologique jusque dans les codes mêmes de la sexualité ? Sa

soutenance lui avait tout d’abord fait lever le coeur, puis elle

s’était jetée avec gourmandise dans ce jeu de la provocation

découvrant au fond d’elle une évidence : oui, elle aimerait

être dans le cerveau des hommes pour savoir s’ils la

trouvaient sexy. Ce constat dérangeant faisait vaciller un

certain nombre de convictions féministes… Sauf si, au fond,

penser cela était féministe.

La jeune postsoviétique était intimement persuadée que

si elle avait été un personnage de roman, l’auteur aurait

commencé sa présentation par une référence à son

apparence physique ou à sa sexualité ! Quant aux références

féministes en question, elle dut convenir que l’Occident était

resté loin d’elle. Pour revenir à Simone de Beauvoir, Marika

se souvenait avoir étudié Le Deuxième sexe, et se troubla au

souvenir d’une affirmation qui l’avait marquée à jamais :

« On ne naît pas femme, on le devient. » Et de se faire

aussitôt rattraper par une autre problématique sociétale

moderne : l’effacement des générations. Comme si tout

n’était plus qu’instinct, maelstrom, confusion, raccourci.

L’étudiante en sociologie, à une époque de transition et

de grande confusion, se souvenait avoir bien accroché sur

l’étude d’un ouvrage de l’écrivaine allemande Ingrid Galster,

Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Soudain, Marika

abandonna son écran d’ordinateur pour se plonger dans

sa bibliothèque murale. Elle retrouva aisément son Galster

en question et ses marque-pages blanchis par le temps. Elle

sourit en tombant au chapitre compilant articles de presse et

autres critiques littéraires sur un passage vénéneux signé de

la main de la croqueuse de biographies, Dominique Aury :

« De honte ou de gêne, chrétienne ou non, pas la moindre

trace chez Simone de Beauvoir. À sa parfaite liberté d’esprit

se joint un acharnement très féminin de bonne ménagère

qui ne veut pas laisser de poussière dans les coins. Elle épuise

toutes les questions. Elle ouvre toutes les fenêtres tout grand,

elle allume partout les lampes à la fois dans toutes les pièces.

Et que voit-on ? Eh bien, ce n’est pas beau. Physiquement,

psychologiquement, « tota mulier in utero » : une petite fille

qui prend conscience de l’être par un manque, et que chaque

étape de sa vie marque d’une douleur et d’une humiliation,

que le premier sang écœure et épouvante, une adolescente

que la première nuit d’amour révolte, une femme que la

première grossesse plonge dans l’angoisse. Désaxée par

l’amour, mais plus encore par le vide de sa vie quand elle ne

rencontre pas l’amour, terrifiée par la crainte de l’enfant, par

la peur de l’abandon, par l’approche de la vieillesse, à quel

moment de sa vie trouve-t-elle son équilibre ? »

Elle sourit tout en éprouvant un sentiment de jouissance

et de honte mêlées, jouissance aux réminiscences de lectures

profondes, honte à celles de ses propres travaux d’étude

épistolaires d’une valeur incomparablement plus triviale. Les

filles aussi aiment le X… N’était-ce pas avec ce mémoire

de sociologie croqueuse d’hommes qu’elle avait obtenu son

ticket d’entrée dans un data center de la région de Moscou

(pas grand-chose à voir avec la sociologie, d’autant qu’elle

œuvrait au service des approvisionnements), puis au sein du

service de sécurité de cette même multinationale ?

Tout ça pour enfin intégrer les services d’une société de

renseignement privée… pro-ukrainienne.

Où mène le crime.

Elle renoua alors avec la toile avec, certes, moins de

fougue, mais assurément plus de professionnalisme. Oubliés

les projets de reprise d’étude, de thèse, de doctorat, Marika

était entrée de plein pied dans le monde de la veille et

pensait exfiltrer, sur les réseaux et ailleurs, un maximum

d’informations sur les parties engagées en Ukraine...

 

 

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Chapitre II

Martin reste sans voix, le corps de Pavel à ses pieds. Et il

ne comprend pas. Le gaz se déverse et, comme par magie, Martin

survit. 

Il mesure l’étendue du carnage, tourne sur lui-même puis considère

ses mains. Pas de gants. Par chance, il déniche sous l’évier des produits

ménagers, puis attaque un époussetage doublé d’un coup d’éponge.

En quoi a pu constituer sa mission, au-delà

de cet homicide indirect ?

Il y a un sens derrière cette opération funeste.

Il y a une raison d’État qui le dépasse. 

Décemment, il y a une raison.

Ou alors c'est cette satanée 'porte' de Pandore...

 

 

Posté par ar valafenn à 22:55 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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Chapitre I

 

Hôtel Ukrainia, Moscou. Première mission à l’étranger.

La chambre est simple, sommaire, mais débouche,

telle une valise à double fond, sur une suite

plus spacieuse. Pavel lui explique que le personnel

de service ne sait même pas qu’une telle chambre double existe.

– Comment est-ce possible ?

– L’étage a été cédé à une société privée. Les propriétaires

de l’hôtel sont persuadés qu’il appartient en sous-main à

un émir du Golfe. En réalité, ce sont bien nos services qui

sont derrière. Rares sont ceux qui ont connaissance de cette

suite à double fond. Le Cas n’est répertorié par aucune

organisation officielle et ne figure sur aucun organigramme.

Contrer les faux suicides inexpliqués est son fond de

commerce. D’ailleurs, le Cas est un surnom « maison » pour

centre antisuicide...

– Charmant. Et quand a été créée cette petite merveille ?

– Au début des années 2010, à partir d’un noyau dur

d’éléments ayant servi dans les années 80-90, lui explique

Pavel.

Pavel n’a de slave que le pseudo. Son allure d’athlète

trapu au visage olivâtre fait plutôt penser à un Caucasien

du sud. Martin n’ose imaginer le parcours qui a pu le mener

jusqu’aux succursales obscures de l’hôtel Ukrainia, au coeur

de Moscou. Depuis le milieu des années 80, les alliances ont

bien changé. Le rideau de fer s’est levé sur un autre rideau

tout en clair-obscur. Les Nouveaux Russes ont succédé

aux Soviétiques. Le monde arabe a redoublé d’ébullition.

L’argent du pétrole a changé de drapeau. Le vent des ventes

d’armes a viré de bord aussi. Les flux sont nouveaux mais les

acteurs n’ont pas tous changé de visage, loin s’en faut.

– Ces éléments ont connu tous les conflits de l’époque,

j’imagine.

– Oui, bien entendu. Comme l’Afghanistan, le conflit Iran-

Irak, la crise des euromissiles… Moi-même, je ne connais

pas l’histoire du Cas dans ses moindres détails, et je ne suis

pas certain que vous soyez là pour le servir, en réalité ! Peut-être

êtes-vous là pour nous liquider, lâche-t-il dans un rire

glacé. Vous savez, les agents doubles, c’est vieux comme le

monde, je devrais peut-être me méfier de vous !

Il rit.

Martin s’est plié de bonne grâce au lavage de cerveau.

Il a juré de ne pas poser de questions sur les affaires, ces

mystères de la Ve République. Il a intégré le renseignement

puis le Cas sans autre motivation que de vouloir sortir de la

zone grise et ténébreuse de la vie après chute libre…

Il se souvient avoir un jour tapé « absorber une forte dose de Valium »

sur le net, et il était tombé directement sur l’énigme Robert Boulin.

C’était après son burnout social et sexuel.

Et juste avant la mission moscovite.

 

*

 

Pavel glisse sa carte magnétique dans la fente, à gauche de

la porte de la chambre. Un clic d’arme automatique retentit.

Il précède Martin dans l’antre.

Martin a l’impression d’entrer dans son enfance. Les

murs, la tapisserie, la moquette à acariens, les stores baissés,

la pénombre d’une chambre fantôme… Pas d’open space.

Personne. Pavel avance le premier dans la pièce tamisée qui

empeste le renfermé :

– Vous êtes sûr qu’il s’agit du bon service, ici ?

– Bien sûr, sans ça ma carte magnétique n’aurait jamais

fonctionné.

– Mais vous êtes déjà venu ici ?

– La chambre n’était pas comme ça… Il y avait un placard

près du lit, qui donnait sur une antichambre…

– Eh bien, justement, où est-il ?

– Hé… Il n’y est plus ! Ils ont entièrement refait la chambre,

putain !

Pavel s’agite dans tous les sens, soulève le dessus de lit qui

dégage une forte odeur de poussière et de phénols 

en tous genres.

– On s’est fait piéger ! Il n’y a personne ! La porte ! Vite,

il faut sortir de là !

– Euh, problème. La porte est verrouillée !

Martin a cuirieusement le temps de songer à la validation

de son épreuve pratique puis à sa première mission en conditions réelles.

C'était en pleine guérilla urbaine à Nantes, un 1er novembre. Plusieurs

centaines de manifestants s’en prennent aux forces de l’ordre au cours

d’une manifestation contre les violences policières après de

graves incidents dans le Tarn, à Sivens. Le centre ville de

Nantes est neutralisé. Le trafic sur les lignes de bus et de

tramway est interrompu. Ligne 3, station Félix Faure dans

le sens Marcel Paul > Neustrie. La conductrice de tram

annonce qu’elle ne poussera pas plus loin. « Passé Viarme-

Talensac, la manifestation dégénère », prévient-elle d’une

voix à la fois tendue et assurée, presque familière. Tout le

réseau des transports en commun de l’agglomération est

en alerte, tandis que les casseurs prennent les manifestants

de vitesse avec comme centre névralgique la place de la

Petite Hollande. Quinze heures passées, les gaz lacrymogènes

sont lâchés et pénètrent dans les derniers wagons du tram

immobilisé qui patiente à la station, en embuscade, après

avoir fait demi-tour sur les rails. La conductrice prévient :

« Nous attendons 16h22 pour repartir en direction de

Marcel Paul, sauf si les manifestants reviennent sur nous. »

C’est ce qui se produira in extremis. Le tramway de 16h22

part avec plusieurs minutes d’avance afin d’éviter d’être pris

à parti, plantant sur place les premières âmes dispersées. Des

familles paniquées et des étudiants émoustillés embarquent

de justesse et parlent de scènes de guerre. Une maman est

sous le choc, s’inquiète pour son bébé apeuré, blotti dans sa

poussette. Il a reçu des gaz lacrymogènes. « Il en a dans la

gorge ! » Au téléphone, elle parle à son conjoint, le rassure

sur le bébé et dit : « Franchement, tu aurais eu peur ! Même

toi, t’aurais eu peur ! Ils balancent des gaz sur tout le monde,

sur les poussettes, les enfants, tout le monde, ils ne font

pas de détail, ce sont de vrais biomans ! ». Dans le wagon,

l’un des trois manifestants blessés, une jeune femme de 21

ans venue protester, en short, ses cheveux blonds attachés

en chignon, est assise. Elle a été touchée aux jambes par

des éclats de grenade de désencerclement. Le bandage

fraîchement déroulé de la cuisse au mollet, par un médecin

en civil, elle est pendue à son téléphone. Dans un sac à dos,

tout le nécessaire pour intervenir à chaud. La jeune femme

a été secourue sur le trottoir quelques dizaines de minutes

avant d’embarquer dans la rame. Au téléphone, elle fait le

récit musclé des scènes d’affrontement avec un parti pris

pro-manifestant appuyé. Dans le tram de la ligne 3, flotte

une atmosphère étrange, entre stress généralisé et grande

lassitude. Les passagers fustigent l’agressivité et la stupidité

des manifestants, des groupuscules armés et cagoulés

disséminés dans le flot des quelques centaines de participants,

tandis que les témoins embarqués à bord chargent, eux,

les forces de l’ordre qui ne font pas de détail, s’en prenant

indifféremment aux manifestants comme aux mères de

famille tombées au mauvais moment du côté des 50 Otages

ou de la Tour de Bretagne. Le tram de 16h22 s’éloigne,

prend de la vitesse, fuit le centre-ville avant de risquer de

se faire remonter par des casseurs ou d’être absorbé par

un nuage lacrymal géant. Il échappe de justesse à la meute

qui remonte sur eux, alors que Martin se fait passer pour

un agent du SCRT, le Service central de renseignement

territorial, et se tient dans la cabine de pilotage d’un tram en

compagnie de la conductrice… Il ne sait pas à qui il relaye

les informations délivrées auprès de la conductrice par le

centre de contrôle des transports en commun. Pour qui

travaille-t-il ? Pour l’État ? Pour une multinationale associée

au projet de l’aéroport ? Pour un concurrent ? Pour les

Zadistes ? Pour un groupe de soutien étranger dans le cadre

d’une opération de déstabilisation ? Pour qui ? La CIA, le

lobby européen écologiste ? Tout est possible et Martin se

sent pris au piège dans le poste de conduite d’un tramway,

en compagnie féminine. Open space : un mètre carré,

deux maximum. Proximité : troublante. Peur des femmes :

immunodéficitaire acquise. Érotomanie : maximale dès lors

qu’il se trouve en compagnie immédiate d’une femme dans

un espace réduit et qu’une pulsion souterraine monte en lui

et dit : une femme, un homme = le début de l’humanité. Et

là, à présent, il est seul dans une chambre d’hôtel minuscule,

en compagnie de Pavel qui commence à péter les plombs. Et

là, il se dit : bosser entre mecs, aucun problème ; déconner,

relativiser, jouer les caïds, ce n’est pas un problème tant

qu’il n’y a PAS de problème ! Il ne gère plus la montée en

pression du Pavel qui lui parle fin de la partie :

– C’est un piège, bon sang, connard ! Regarde là !

Martin se tourne vers le plafond. Il contemple le

firmament de la chambre de l’hôtel Ukrainia comme s’il

s’attendait à une irruption divine. L’heure de la rédemption

a sonné ! Un nuage de gaz lacrymal sort d’une bouche de

la taille d’un détecteur de fumée qui, à défaut de sonner

l’alerte, se rend complice du guet-apens. Martin tente une

vaine défénestration. Impossible d’ouvrir ne serait-ce que le

store, comme collé à la fenêtre ; il fait corps avec la structure

et, surtout, il n’y a pas de balcon. Pavel se tourne vers lui, le

visage livide, et s’effondre. Martin s’attend à s’effondrer à

son tour, mais non. Rien. Il ne se passe rien pour lui.

Il reste droit comme un i.

IL EST BIOMAN.

Dans son oreillette, une voix brise le silence après guerre, comme

si elle fendait la brume, lourde et blanche, qui enveloppe l’appartement.

Elle lui dit :

- Parfait, mission presque accomplie. Retournez

dans le vestibule.

– Mais j’y suis !

– Vous y êtes ? Très bien, regardez, il y a une porte à

galandage en face de la penderie. Vous y êtes ? Ouvrez-la. Il

y a une kitchenette derrière la porte. Très bien. Vous voyez la

plaque de gaz ? Oui ? Eh bien, c’est parfait. Tournez le gaz.

– Vous plaisantez ?

– Allons, ne faites pas l’enfant. Vous n’êtes plus à ça près.

Un gaz va en remplacer un autre. Vous ne risquez rien, tout

est au point. Nous vous prendrons en charge avant que votre

médicament ne fasse plus effet. Assurez-vous que Pavel ne

bouge plus. Il est comment là ?

– Eh… Raide comme la mort !

– Est-ce qu’il respire encore ?

– Putain, qu’est-ce que j’en sais, moi !

– Vérifiez, s’il vous plaît, lui lance une voix blanche dans

l’oreillette. Une voix fatale. Martin s’exécute :

– Il ne respire plus !

– C’est parfait. On vous fait confiance, hein. Il ne respire

plus du tout ?

– Non, il ne respire plus, ça vous va ?

– Très bien. Maintenant, attendez-nous, on vient vous

récupérer avant les secours...

Posté par ar valafenn à 00:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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