NAO – 9 –

   

L’ENFANT.

— Chante-moi la série du nombre neuf.

LE DRUIDE.

— Neuf petites mains blanches sur la table de l'aire, près de la tour de Lezarmeur,

et neuf mères qui gémissent beaucoup.
Neuf Korrigans qui dansent avec des fleurs dans les cheveux et des robes de laine blanche,

autour de la fontaine, à la clarté de la pleine lune.
La laie et ses neuf marcassins, à la porte de leur bauge, grognant et fouissant, fouissant et grognant;

Petit ! Petit ! Petit ! Accourrez au pommier ! Le vieux sanglier va vous faire la leçon.

 

 

 

lettre typo celtique F

ONDAMENTALEMENT, POURQUOI UNE ESPÈCE

VIVANTE se sachant mortelle sème la mort

autour d’elle ? 

L'instinct de survie ? 

Allons, même lorsque cette espèce

se sait plus menacée, elle trouve encore le moyen de semer la mort... 

La jalousie ?

Fais chier, je vais mourir. Tiens, meurs avant moi !

Bof...

La curiosité mal placée ? 

Tiens, au fait, ça fait quoi de voir l’autre mourir… ?

Instinct de mort, éros, tétanos, et autres théories dans le genre. Tout en

armant sa capsule de secours, Daïk se remémore de lointains principes

terriens du même ordre. Telle cette légende venue d’un monde ancien ayant survécu

et colonisé une bonne fraction de l’espace : un récit raconte qu’un terrien aurait mis

des mots sur le mal par excellence. L’être humain serait animé

de deux flux contradictoires liés à sa propre constitution. Il serait programmé

pour donner la vie… et pour la reprendre !

Et pourquoi ça ? Des milliers d’individus ont étudié la question, Daïk rechigne à l’idée

de s’y coller à son tour avec son œil d’extradolescent.

Déjà qu’il a du mal à comprendre l’univers adulte

et binaire de ses semblables, alors celui de ces tortueux esprits

pseudo-intelligents qui, au balbutiement de la maîtrise de l’atome et

de la biotechnologie, se sont sentis obligés de jouer au suicide collectif… !

Non, n’attendez pas qu’il perce le secret de cette alchimie nauséabonde.

Daïk croit aussi se souvenir d’une légende rapportée par un collecteur

émérite racontant que les êtres humains seraient doués de pouvoirs

que d’autres espèces vivantes sur cette même planète n’auraient pas

et que cela les distinguerait de ce qu’ils appelleraient « les animaux »

de la même manière qu’un extraterrestre se croit supérieur

à un extraterrestre d’un autre univers...

A sa connaissance, cette règle est une particularité propre à cette planète

et tiendrait au fait qu’elle est comme un vaisseau peuplé d’une myriade

d’espèces vivantes. C’est loin d’être le cas partout où la vie a prospéré

dans l’espace, même dans l’univers IV, et cela pourrait expliquer ce sentiment

de supériorité malveillant.

Pour survivre, très tôt, l’être humain aurait dû éliminer les autres espèces

et cette pratique, au fond constitutive de son être, comme inoculée par

un esprit démiurge supérieur, aurait aiguisé une sorte d’instinct morbide.

Désormais maître de son monde, il retournerait volontiers cette tendance mortifère

immuno-acquise contre son prochain. L’enfoiré. Cela serait même une des grandes

contradictions de son règne : plus il dominerait et plus l’homme tuerait l’autre

d’une manière de plus en plus sophistiquée.

 

Daïk se connecte à l’œuvre de ce collecteur, historien, archéologue,

fin terriennologue surnommé Ann Drouiz. Le druide. Ermite aux théories fumeuses

qui collectionne toutes sortes de vieilleries sur la planète Terre. Son œuvre subversive

peut être consultée dans un bocal multidimensionnel pour adulte (on est

en exocratie tout de même !). Daïk télécharge l’artéfact de ce dernier sur

le média-terminal de la capsule de secours. Il ne veut pas aller trop vite en besogne,

mais puise de précieuses informations pendant que son imprimante 3D produit

les barres de plutonium qui serviront au décollage... Il se pourrait bien que

les premières clefs de compréhension de cette multiplicité d’explosions artificielles

se trouvent dans les travaux du terriennologue sulfureux et bizarodorant

Ann Drouiz. Qui sentirait l’H2O-mel !

 

Une petite recherche par mot clef dans ses bocaux l’envoie illico sur un tube

traitant de la question dans l’ouvrage L’univers II et l’univers IV ne font qu’un.

Un hologramme surgit dans son esprit :

 

 

-L’être humain se penserait dans l’obligation de tester ce pouvoir

sur ses semblables, dit Ann Drouiz apparaissant sous les traits d’un vieux jardinier

en tenue de circonstance. Il en serait ainsi des manipulations biologiques

puis génétiques en tous genres qu’il s’empresse de tester sur les plantes,

sur les animaux, mais aussi sur lui-même. Depuis qu’il a pris conscience

des menaces climatiques et astrophysiques qui pèsent sur lui, menaces

liées directement à sa propre suractivité, il s’est mis en tête d’éradiquer

les ultimes ressources de sa propre planète au lieu de les préserver !

Quelle bande de blaireaux ! C’est insensé, n’est-ce pas ? A l’origine de leur

attitude suicidaire, un précepte vieux comme une légende terrienne : plus

une ressource est rare, plus elle est chère. Et plus il convient de la piller

pour en tirer profit.

Daïk avait déjà entendu parler de ce bocal. Il se piquerait bien de pousser

le bouchon plus loin pour voir comment tout cela va mal se terminer. Pour

comprendre par lui-même, il doit s’appesantir, selon un terme éducatif très en vue,

sur cet instant T où l’homme a déclenché ces tirs nucléaires tout azimut.

L’instinct suicidaire de cette espèce vivante lui laisse présager la fin de l’histoire.

Il est fort vraisemblable qu’ils aient fini par épuiser les ressources de

leur vieille planète comme pour mieux se placer au bord du précipice...

Et au pied du mur, il est tout aussi vraisemblable qu’ils aient décidé de

sauter le pas en partant coloniser le système solaire sans se départir

de leurs sales habitudes.

Fort des récits qui ont cours à travers l’univers II, Daïk

imagine les habitants de cette planète bénite et maudite inventant

un système de discrimination retors pour que seule une petite minorité

dominante et dominatrice ait accès à la colonisation spatiale, genre sale

petit prétexte fallacieux permettant de justifier quelque ignominie bien

de leur cru. Au pire, ils recourront au massacre collectif, à l’abandon des plus

« pauvres* » sur place :

« Non, il n’y a pas de place pour tout le monde ! La place est rare, donc chère,

donc allez vous faire voir ! »

 

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*Personnes les plus écartées de l’accès aux technologies collectées

par l’humanité répondant en cela au dogme dominant appelée loi de

l’offre et de la demande organisant la rareté des biens et/ou de leur accès.

Les pauvres sont considérés par les dominants du système comme des esprits

intellectuellement faibles ou défaillants, donc comme inférieurs, et plus susceptibles

d’être éliminés en cas de guerre. Guerre : « période organisée »

destinée à réduire la population humaine dite inférieure sous couvert d’un prétexte

convenu entre groupes dominants.