Tu ne veux pas quoi ? Proférer des ignominies contraires aux lois universelles ?

Non, Daïk, décidément, tu es bien naïf et inconscient sur ce coup-là !

-Cela les conduirait droit à leur perte ! Ils chercheraient à te détruire,

ils te pousseraient dans le vide sidéral. Ces êtres sont maléfiques et

« paranoïaques » pour citer l’antique expert en sciences des défauts humains.

N’imagine pas ces hommes capables de bons sentiments envers un étranger.

Ils ont de tout temps manifesté une vile agressivité envers eux. Sinon, ils

n’auraient jamais déclenché autant de guerres. Interférer dans leur monde

est tabou. Arabat eo ! Formellement interdit ! C’est l’une des lois fondamentales

qui font très certainement que tes parents eux-mêmes se refuseraient à répondre

aux questions que tu me poses là ! NE JAMAIS ENTRER EN CONTACT

AVEC LES TERRIENS, NE JAMAIS LEUR PRÊTER ASSISTANCE ET ENCORE MOINS

ALLÉGEANCE. Ils se serviront de nous à la première occasion, chercheront

à nous dominer ou à nous détruire ! Ils chercheront à tirer avantage de notre présence,

à puiser dans nos ressources par paresse, sans plus chercher à accroître

par leurs propres techniques leur maîtrise de l’espace.

Daïk est surpris par son emportement soudain, lui qui le croyait

acquis à la cause des Terriens.

Ann Drouiz reprend de plus belle :

-Sais-tu combien de peuples extraterrestres connaissent l’existence

des Terriens ? Des dizaines, des centaines peut-être. Tous, nous savons

que cette planète existe et représente une menace, alors que je crois savoir

qu’à ce stade ces êtres barbares n’ont connaissance d’aucune espèce vivante

de notre sorte ! Cette planète est pire qu’un trou noir, c’est un trou noir qu’ils

sont les seuls à ne pas voir. D’ailleurs, je travaille actuellement sur une théorie

là-dessus : et si derrière chaque trou noir se cachait une planète peuplée

d’espèces intelligentes ultra-magnétiques. Voire de Dieux ? Elle fera l’objet d’un ouvrage,

bientôt...

-Pourtant, nous nous nourrissons de leurs légendes… C’est vous-même qui…

-Justement, je parle en connaissance de cause. Leurs légendes sont ce

qu’elles sont. C’est un puits d’enseignements sans équivalent, et c’est bien

la face glorieuse et fascinante de la médaille. Comme je te l’ai dit,

la force de leurs légendes est à la mesure de leur substrat maléfique.

Ces légendes traversent l’espace et le temps. Tant que nous saurons

nous contenter de les étudier et d’en tirer des leçons de vie pour nous-mêmes,

alors tout ira très bien. Et puis, tu ne sais pas tout au sujet de ces légendes. Et il ne vaut mieux

pas tout savoir !

-Qu’est-ce que vous voulez dire par là, druide ?

-Que ces Terriens doivent rester pour nous des légendes. Ces légendes

sont ce qu’ils ont probablement fait de mieux et elles doivent continuer à nous

enrichir comme des outils métaphysiques. Ces êtres archaïques nous rappellent

chaque jour à ce que nous ignorons : la mort, le viol, la discrimination, le pillage

des ressources internes et endogènes, le repli obscurantiste, la peur de l’étranger,

l’amnésie. Appliquer un seul de ces sept vices archaïques nous conduirait droit

au chaos.

-Donc, vous êtes d’accord avec la grande Loi, au fond.

-Oui.

-Mais que faire alors ?

-Se détourner d’eux. Refermer ce chapitre. Détourne-toi de ce bocal plus

bleu et plus beau que les autres. Tu n’aurais jamais dû tomber sur cette séquence

de leur histoire diabolique. Si c’est à cause de ce satané cache que tu as laissé

sur ton bocal, alors enlève ce révélateur de la radioactivité des planètes

immédiatement ! Enlève tous les caches, contente-toi d’observer les planètes

avec tes yeux, sans instruments pernicieux. Cela n’est pas encore la bonne façon

de procéder.

Tu es trop jeune.

Daïk baisse la tête mais il en sait déjà trop.

-Vous n’en parlerez pas à mes parents, hein ?

-Hmmpf !

-S’il vous plaîîîît ! Par tous les Dieux !

Il le supplie comme un ado.

-Ne jure pas par tous les Dieux, pitié, de grâce ! Contente-toi d’apprendre

leurs légendes, et en particulier le chant des Séries dans le bon ordre, ce sera

déjà bien comme ça. Ce n’est pas un hasard si le chant des Séries commence

par douze et se termine par la série du nombre un, qui est celle exigeant la plus grande

sagesse. Je ne suis même pas certain que tes parents soient rendus

au nombre un dans leur mast... euh maturation métaphysique.

-Très bien, alors apprenez-moi le chant des Séries !

-T’es un enfant terrible, toi, hein ?

Ann Drouiz hésite, soupèse le pour et le contre. Il n’a pas envie de tenter

Daïk, il ne veut pas non plus le laisser dans l’ignorance. Autant l’aiguiller

sur de bons rails, il sera toujours temps de l’empêcher d’aller

trop loin… (ça c’est se comporter en adulte !).

-Très bien, fait-il. Mais juste les premières Séries !

Il respire bruyamment, puis fait le silence autour de lui.

Et dit :

-Il y a douze mois et douze signes sur Terre. L'avant-dernier, le Sagittaire,

décoche sa flèche armée d'un dard. Les douze signes sont en guerre.

La belle vache, la vache noire à l'étoile blanche au front, sort de la forêt

des dépouilles. Dans la poitrine, le dard de la flèche. Son sang coule. Elle beugle,

tête levée. La trombe sonne : feu et tonnerre ; pluie et vent;

tonnerre et feu ; rien ; plus rien ; rien, ni série...

-Qu’est-ce que cela signifie ?

-Qu’au début est le chaos universel dans tout le cosmos. J’ai la conviction

que le nombre douze parle du big-bang originel et cela, bien avant que les

astronomes de cette planète n’aient compris ce principe originel. Il parle

des douze signes du zodiaque et des prêtres du Dieu Bel comme présage

de la révolution et de la fin du monde. Le big-bang originel rejoint la fin

du monde. Le chant des Séries pressent le meurtre de la vache sacrée

des Bretons, un vieux peuple terrien faisant partie des peuples dits celtiques*

dont est originaire ce chant druidique au bout de la petite et belliqueuse Europe.

C’est une contrée oubliée, pour ne pas dire niée, d’où proviennent pourtant

beaucoup de légendes sur l’ordre du cosmos. Un barde gallois, peuple celtique

lié par le sang aux Bretons, dit de cet animal fabuleux, la vache noire à l’étoile

blanche, qu’elle était « vigoureuse, vigilante, bonne, belle d’entre toutes, sans laquelle

le monde périrait ». Je peux même te dire que les Initiés de la vallée du Bélen

rapportèrent cela aussi.

-Les initiés de la vallée du Bélen ?

-Des bardes gallois, lointains descendants de l’ère médiévale qui se disaient

descendants convertis des druides, prêtres du Dieu Bel. Tout cela relève des

cultes païens druidiques de cette région de la Terre…** L’évangélisation par

de nouveaux missionnaires a joué à merveille dans ces provinces à tradition

orale en recourant à des emprunts et en mettant en exergue une forme de…

comment dire… de compatibilité entre croyances druidiques et chrétiennes.

-C’était si important que cela ?

-Si important que de transmettre de nouvelles croyances aux êtres humains ?

Oui, c’est d’ailleurs ce qui nous fascine le plus nous-mêmes. Nous puisons

dans leurs légendes des vérités que nous ne retrouvons pas dans la technique

ni dans la science. Ce sont des enseignements, des dogmes. Le problème,

c’est que les hommes s’en sont eux-mêmes servis comme outils dévolus

à la guerre. La mort, le viol, la discrimination, le pillage de ses ressources

internes et endogènes, le repli obscurantiste, la peur de l’étranger, l’amnésie.

J’en reviens à ces sept vices archaïques. L’aveuglement des hommes

recoupe parfois plusieurs de ces sept vices.

-En somme, cet enseignement est aussi important pour nous qu’il le fut pour eux, fait Daïk.

-Je ne formulerais pas les choses ainsi. Je ne hiérarchiserais ni ne quantifierais

pas l’importance de ces enseignements. C’est un travers humain, infantile, archaïque, que

de penser ainsi.

-Que dire de la série du nombre onze ?

-Ha, tu vas vite en besogne ! Mais je m’y attendais ! Le chant du nombre onze,

c’est le chant des onze bélek armés venant de Vannes avec leurs épées brisées…

et leurs robes ensanglantées ; et des béquilles de coudrier ; de trois cents

il ne reste qu'eux onze… !’, entonne-t-il. Le coudrier est le symbole celtique

de la défaite. Bélek est intraduisible. Plutôt que prêtre, il convient de lui préférer

le terme de ministre du Dieu Bel, référence au temple de Bélen. Cette référence

à une bataille demeure incertaine. D’aucuns y voit une allusion à César, empereur

romain, peuple dominant des rives du sous-continent Europe, face au continent

de l’Afrique. On sait que la flotte de César est partie d’un fleuve portant le liquide

clef de la vie sur Terre, du ciel jusqu’à l’océan, aux abords d’une cité appelée

Nantes pour venir attaquer la capitale d’un peuple celte, les Vénètes. Les onze bélek

désigneraient les débris du collège druidique. Les Romains firent égorger

leur sénat et grand nombre de leurs prêtres.

-La guerre déjà !, frémit Daïk.

-La guerre, encore et toujours, face à un ennemi qui va soumettre ce peuple

et commencer à mettre à mal la puissance des druides dont je me réclame ! Mais

j’en ai déjà trop dit pour le moment, Daïk. Médite déjà sur ces deux premières séries

et retourne à ta contemplation.

-Mais je meurs d’ennui !

-Je sais, c’est la croix des immortels.

-Je ne tiendrai jamais une éternité en orbite autour de cette gazeuse insipide et glacée !

-Es-tu en train de me dire que tu es attiré par cette tellurique bleue ?

-Non, Druide, non. J’ai retenu la leçon ! (Il ment).

-L’extradolescence n’est pas un âge facile, Bel enfant. Il est normal que tu sois

attiré par les contrées les plus reculées et subversives du cosmos, mais de grâce,

tu as de belles choses à découvrir autour de toi, oui, tout près de toi. N’y-a-t’il pas

d’autres planètes, d’autres constellations à proximité de chez toi ?

-Cette gazeuse sans intérêt est la seule de ce tr… système perdu !

-Tu as bien des amis…

-Ils habitent dans d’autres systèmes.

-Tu télépathes avec eux, non ?

-Bof… La télépathie, ça ne vaut pas l’exploration !

-Tout de même, c’est la vie.

-Ca va bien deux ou trois RT-II...

-As-tu déjà exploré des mondes ?

-Pas depuis que mes parents sont repartis en campagne !

-Mais avant cela ?

-Bof, un peu.

-Donc ça veut dire oui. As-tu vu de belles choses ?

-Mouais. J’ai visité les contreforts d’une supernova.

-Mais, c’est super ! Et quoi d’autre ?

-Je suis descendu dans une mer de glace où il y avait une grotte à l’intérieur, avec

des stalactites en carbone et en méthanol.

-C’était beau ?

-Bof !

-Allons, comment peux-tu dire ça ! Quoi d’autre ?

-J’ai joué dans la coma d’une comète.

-Quel souvenir fabuleux !!! Avec des amis ?

-Avec ma cousine.

-Fort bien ! Et tu la vois souvent, ta cousine ?

...

Daïk a envie de rompre la discussion, de s’en retourner dans sa capsule.

Toujours les mêmes conversations stériles adultes-ados qui ne résolvent rien…

Comme si le pousser dans les bras de sa cousine ou de ses amis allaient

solutionner le problème ! De toute façon, il ne les verra pas avant d’innombrables

RT-II, donc le temps ne passera pas plus vite pour autant… Autant l’avouer,

Daïk est obnubilé par la Terre. La clef du monde y réside puisqu’Ann

Drouiz vient de lui avouer d’où il tient même son sel philosophique (il s’en

doutait un peu). Sauf qu’il en sait désormais encore un peu plus et apprend même

que le druide se réclame d’une civilisation que l’on appelle les Celtes et

qui sont porteurs de ce si puissant chant fantasmatique. Donc, OUI et mille

fois OUI, Daïk compte bien explorer l’origine de ce savoir avec la ferme

intention de toucher du doigt cette exo-légende fondatrice. Où vivent les Initiés

de la vallée du Bélen ? Où se trouve la cité de Vannes, capitale des Vénètes

qui ont dû affronter les terribles Romains de César, venus des rives opposées de

l’Europe ? Que sont devenus ces onze béleks survivants ? Ne s’agit-il pas des

ultimes dépositaires de cette civilisation ? Etaient-ils eux-mêmes de simples mortels ?

Autant de questions qui surgissent parce qu’il a bien écouté le druide et auxquelles

il espère tant trouver des réponses ! Malheur à toi, druide, je crains que tu n’aies fait qu’emplir

ma curiosité...

 

Et si le druide l’a renvoyé à ses chères études, à la méditation, à la contemplation,

force est de reconnaître que Daïk n’est pas un pur intellectuel pour autant.

Il n’a même pas reçu d’enseignement druidique contrairement à d’autres

jeunes de son âge ! Alors, certes, il n’est pas un intellectuel pur sucre, mais un petit

curieux, oui ! Donc, son heure est venue de savoir puisqu’il est le seul à connaître

l’épisode des explosions atomiques et qu’il tient, soudain, un début de piste :

Il y a douze mois et douze signes ; l'avant-dernier, le Sagittaire, décoche

sa flèche armée d'un dard. Les douze signes sont en guerre.

La constellation du Sagittaire… Il en est sûr et certain ! C’est par là-bas qu’il doit

se tourner et qu’il trouvera la clef manquante à son périple sur Terre.

Daïk se dé-rushe du Druide et rompt la communication.

Kenavo.

 

 

________________________ 

*Peuples celtiques, dont l’origine étymologique demeure encore floue. Les grecs anciens la firent dériver du verbe grec kellein (accoster, aborder un bateau) ou d'ancêtres éponymes tels que Celtos, fils d’Héraclès. Des linguistes ont émis l’hypothèse d’une racine indo-européenne *kel signifiant « haut » (de cette racine dérivent les mots celsus, « élevé, élancé, haut, grand », cella (« grenier »),  culmen, « point culminant »), columna, « colonne », collis). Autre sens : « frapper » ou « cacher ». Selon une autre théorie, le mot "celte" proviendrait de l'indo-européen *keleto, « rapide » car se déplaçant à cheval, ou de kel-kol, « colon, envahisseur ». Le mot Celte est aussi à rapprocher de « sel » (en grec ancien, hals, en latin, sal) au centre de l'activité économique de la riche civilisation de Hallstatt.

**« Des missionnaires de la religion dite chrétienne transposèrent ces chants dans la « contre-partie chrétienne. L’enseignement seul fut changé. L’apôtre emprunte au Druide son système pour le combattre », évoque Théodore Hersart de la Villemarqué in Barzhaz Breizh.