EIZH - 8 -

   

L’ENFANT.


— Chante-moi la série du nombre huit.

 

LE DRUIDE.

— Huit vents qui soufflent; huit feux avec le Grand Feu, allumés au mois de mai sur la montagne de la guerre.
Huit génisses blanches comme l'écume, qui paissent l'herbe de l'île profonde;

les huit génisses blanches de la Dame.

 

L’EXTRADOLESCENT ENFILE SA COMBINAISON et prépare sa conversion.

Immortel, immortel, c’est vite dit ! Il redoute d’être éparpillé aux quatre coins

de l’espace et de mourir comme emporté par une crise financière...

Pour la première fois de sa vie, il a peur de mourir.

Si la chance est avec lui, il accomplira l’aller-retour sans que ses parents

ne s'aperçoivent de rien ! On appelle cela se sentir pousser des poils

de terrien pubertaire...

-Ils vont voir un peu de quoi un extraterrestre est fait, depuis

le temps que ces proto-intellectuels fantasment sur nous !

 

Daïk ajuste sa combinaison et relève son col. Il frémit à l’idée

de se faire ce trou noir perdu au beau milieu de la galaxie

par le jeu d’une conversion espace-temps :

-Il faut vivre avec son temps, le druide, mâchonne-t-il, un peu bravache.

S’il a bien compris les propos du vieux druide, il y a anguille

sous astéroïde : l’être humain a tort de rester cloîtrer sur sa planète

comme Daïk aurait tort de rester dans sa chambre sous sa coupole

avec ses artéfacts sous cloche. Même qu’il n’a plus le droit de les regarder. Ni

avec des calques ni avec de simples filtres !

Autant de technologies à disposition et aucun pouvoir autorisé, Seigneur, ces adultes

sont-ils fous de ne pas comprendre que les choses ont changé, et que le supplice est

trop grand ?! La technologie est la seule façon de sortir un peu de sa cage. Ou alors,

offrez-moi une trottinette et je ferai des tours de pistes dans ma capsule !

-De toute façon, c’en est trop : l’éternité est devenue d’un ennui mortel.

Daïk retient son souffle, se glisse dans son fauteuil de pilotage – un siège

inclinable équipé d’un pare-soleil à cent quatre-vingt degrés pour éviter

de se brûler les facettes. L’extradolescent rushe les informations

collectées par les navigateurs qui ont déjà taillé la route vers la

constellation du Sagittaire. Il cale la position des rétro-propulseurs pour

capter l’énergie d’attraction du trou noir qui l’enverra tout schuss, pendant

quelques dizaines de milliards d’années-lumière, vers le bras d’Orion.

De là, Daïk dégottera une comète pour le router jusqu’aux confins du système solaire.

Sur la planète Terre.

Un jeu d’adolescent. Si tout se passe bien...

 

*

 

-Chante-moi la série du nombre dix !

Daïk se couvre les oreilles, comme pour ne pas entendre l’intrusion

de ce bougre d’Ann Drouiz qui lui a formellement interdit d’aller plus vite

que la musique. Il se déconnecte du monde et, tout à coup, entend une voix un peu

nasillarde qui s’élève. Une voix à l’accent étrange, possessive, envoûtante, et qui tape

du pied :

 

Dek lestr tud gin a welet
O tonet euz a Naoned :
Goa ! c’hui ; goa ! c’hui, tud Gwenned…

 

La voix lui chante la série du nombre dix, puis interrompt sa transe et lui

souffle ces mots :

-Ce chant est l’un des plus anciens de la Bretagne. Il récapitule le mythe

cosmologique celtique en douze séries. Les Rannoù sont chantées avec répétition des

séries récitées…

-Qui est-ce ? Qui me parle ?

-Penez Drigent est mon nom [Penez Drigent eo ma añv en VBZH, la version

originale, NDLA], répond la voix. Je viens du Léon, en Bretagne, cette

contrée sacrée qui a vu prospérer le chant des Séries !

-A ce qu’il paraîtrait, ce chant est connu jusqu’aux confins de l’espace.

Un druide m’a narré les séries du nombre onze et douze…

Mais la voix se tait et reprend son hymne venu des profondeurs :

-Attendez ! Ecoutez-moi, Penez Drigent, dites-vous ?! Laissez-moi télépather

encore un peu avec vous ! Je m’apprête à venir sur votre planète. Ce n’est

plus qu’une question d’éterni… enfin de méta-secondes ! Dites-moi où je peux vous

rencontrer !

Mais Penez Drigent a repris ses Séries depuis le début comme il est d’usage

dans les gwerzioù. Daïk tente de géo-localiser la communication télépathique

en  appliquant sur son bocal terrestre un cache filtrant les ondes télé-stellaires (!.)

Comment est-il entré en contact avec lui ? 

-Un coup de géoloc’, vite… Là ! Le chant provient de la surface du globe,

hémisphère supérieur, non loin d’un océan qui court d’un pôle à un autre,

parallèle à l’immense langue de terre d’où a surgi la première explosion

nucléaire. Bingo. Elle provient de ce que les Terriens appellent l’Europe !

Daïk vient de géolocalisé ce druide aux pouvoirs surnaturels quelque part

sur un promontoire à l’extrémité du continent, et il chante… il chante devant

une foule immense.

Daïk devine des cris, perçoit des applaudissements en fond sonore,

comme des litanies, et aussi des ondes répétitives émanant

d’un instrument électro-archaïque. Il entend une musique proto-sidérale

l’enveloppant avant de s’éteindre dans un brouhaha cacophonique terrible,

comme si tous les humains de ce coin de Terre hurlaient de concert.

L’extradolescent en frémit. Il ne sait par quel miracle il est entré en contact

avec le druide, peut-être bien un descendant des Initiés de la vallée du Bélen*.

Mais surpris par l’intrusion télépathique, le barde profère quelques mots

avant de couper court.

Zut... Bon, c’est une réaction courante chez les humains. Leur esprit s’autocensure

et réfute la réalité, parce qu’ils pensent que leur imagination leur joue des tours.

La communion sur scène avec le public l'a fait pourtant entrer dans un monde

proche de celui des télépathes. N'est-ce pas l'une des raisons qui explique l’importance

du chant chez les druides et les hiérophantes de toutes obédiences. Ils sont portés par

leurs émotions, entrent ainsi en communion avec les autres esprits, s'approchent du statut

d’être divin. C’est la force de ce chant sacré qui a rendu possible cette connexion

soudaine entre Daïk et Penez Drigent. Parce que Daïk le voulait, au plus profond

de lui. Mais parce que Penez Drigent le voulait aussi., il en est convaincu ! Le faisceau s’est

établi et l’extradolescent l’a intercepté. Et si son esprit factuel a repris le dessus, le druide lui

a livré plus ou moins consciemment cette définition :

-Ce chant est l’un des plus anciens de Bretagne,

il récapitule le mythe cosmologique celtique en douze séries....

 

L’extradolescent ignore si le druide terrien a proféré ces paroles à l’intention

de son public captivé ou à son égard. Pour en avoir le coeur net, il tente un nouveau rush

avec l’humain. Mais ce dernier a fermé la porte, comme apeuré par ce qu’il perçoit

peut-être comme le fruit de sa propre transe, la folie du communiant avec son public.

-Non, vous n’êtes pas porté par la transe, vous avez chanté avec toute

la puissance nécessaire pour être perçu par qui veut bien vous entendre

depuis le cosmos !, tente Daïk. Je veux connaître l’origine de votre monde terrien.

Je veux connaître ce que nos druides nous interdisent de savoir, parce que

j’appartiens à un univers où le savoir est infini mais où la rétention est à la mesure

de sa puissance. On m’autorise à étudier l’astrophysique, mais le sens philosophique

des choses et des êtres m’est dévoyé. On m’autorise à méditer, mais le sens

de mes questions demeure sans réponse. Pourquoi me refuser cette maturation ?

Puis, comme une prière, Daïk implore le druide :

Pourquoi m’empêcher de remonter les séries

une à une, depuis dix jusqu’à la Nécessité unique ?

Pourquoi coder ma vie, la borner dans son immensité, la limiter ?

Pourquoi les adultes ont-ils peur de nous ?!

Pourquoi les enfants sont-ils perçus comme des nains !

Pourquoi étouffe-t-on leur folle créativité cosmique ?

Pourquoi les enterre-t-on avant le tombeau, dans des codes !

Pourquoi baliser la vie de déterminismes, alors même que tout est infini.

Pourquoi nier le chant des Séries, et le réduire à une vieille légende ?!

 

Pourquoi s’approcher du savoir doit-il toujours être perçu comme une crise

d’adolescence. N’y aurait-il pas de monde entre celui des enfants

et celui des adultes ? Convient-il de choisir nécessairement un camp ? Ne puis-je

pas être la synthèse entre la connexion intuitive au cosmos et sa maîtrise

par je ne sais quels garde-fous tout azimut ? N’y a-t-il donc pas de voie médiane

entre l’instinct et la discipline ? Penez Drigent, je vous en supplie ! Répondez-moi.

Ouvrez-moi la porte ! Quelle est la signification de la série du nombre dix ?

 

Daïk rushe de toutes ses forces, au risque d’éveiller les soupçons. Il suffirait

que ses parents entrent en télépathie avec lui à cet instant précis et boum,

ils capteraient immanquablement son amorce de conversation !

Daïk prie pour que cela n’arrive pas...

Sur scène, dans l’un de ces concerts où la transe est totale, Penez Drigent

est saisi d’un malaise. Les mots qui sortent de sa bouche le possèdent, la Série

a pris le pouvoir sur son art, et c’est alors que son esprit s’ouvre

et reçoit le violent rush de Daïk avec toute sa force cosmique.

Il manque de le terrasser sur scène, tandis qu’une musique électronique

submerge la foule :

-Dix vaisseaux ennemis qu'on a vus venant de Nantes : malheur

à vous, hommes de Vannes ! Le meurtre des prêtres du Dieu Bel est

un mauvais présage. Elle annonce la révolution des douze signes du zodiaque

et la fin du monde. La flotte de César est partie de la Loire pour venir anéantir la puissance

maritime des Vénètes, le peuple le plus fort de la confédération armoricaine ! Kervarker dit

un jour que les Romains vendirent à l’encan tous ceux dont César put se rendre maître.

Les dix vaisseaux ennemis représentaient la flotte romaine entière ; César dit lui-même

que les druides étaient étrangers à la guerre mais qu’ils étaient armés

et qu’à la mort de l’archi-druide, ils étaient capables de mettre la main à l’épée

pour disputer l’autorité suprême et plus forte raison pour défendre leur patrie.

 

Possédé, Penez Drigent se laisse extraire ses propres pensées sans

qu’il ne puisse contrer l’extradolescent avide de questions.

Le chant du nombre neuf est l’un des plus abscons qui soient. Lui aussi dit

qu’il vient du Léon. Un chroniqueur du XVe siècle mentionne cette tradition

dans la région de l’Aber Wrac’h. La référence aux neuf petites mains blanches

serait une allusion aux enfants immolés sur un autel de l’Aber Wrac’h, un aber,

une ria, un fjord, l’un des plus impressionnants de l’extrémité nord de la pointe bretonne.

Ce lieu s’appelait Porz Keinan - le port des Lamentations - du fait des gémissements

poussés par les mères des enfants sacrifiés. Les neuf korrigans sont à rapprocher

des neuf korrigans dansant à la clarté de la pleine lune autour de la fontaine

en l’honneur du satellite naturel, leur divinité. Pomponius Mela les appela les prêtresses

de l’île de Sein.**

Ces neuf korrigans firent aussi l’objet d’un culte sous le nom de Koré. Or,

ce fut longtemps une coutume à l’Ile de Sein de se mettre à genou devant

la nouvelle lune et de réciter en son honneur l’oraison dominicale. Le premier

jour de l’An, la même coutume prenait la forme d’un sacrifice aux fontaines,

sacrifice sans commune mesure avec celui du port des Lamentations : il s’agissait

d’offrir un morceau de pain couvert de beurre…

Etrange et singulière pratique… Qu’est-ce que du pain ? Une pâte composée

de germes végétaux, d’eau, de sel, trois éléments essentiels à la vie terrestre.

Qu’est-ce que le beurre ? De la matière grasse provenant du lait. Qu’est-ce

que le lait ? Le produit des glandes mammaires des femelles de la Terre,

femmes de toutes espèces. Il est destiné à nourrir les nouveau-nés. Daïk

peine à imaginer…Encore une référence à la lointaine légende des mortels

qui ignoraient les manipulations génétiques et devaient s’accoupler pour

se reproduire... Les mâles et les femelles de la Terre mêlaient leurs corps et leurs sucs

dans une sorte de rite sacrificiel avec moult gémissements, et de là germaient

leurs mortelles descendances condamnées à en faire autant pour ne pas disparaître,

sans réincarnation cellulaire possible dans le nouvel être ainsi généré !

Au cœur du processus : l’amour, l’autre sel philosophique. La croyance selon laquelle

le fruit de ses entrailles emporterait avec lui une survivance immatérielle de ses créateurs,

survivance d’autant plus riche et féconde que cet amour aurait été puissant. Invincible.

Et voilà l’essence même de la série du nombre neuf !

-Mais alors, pourquoi sacrifier ses enfants sur l’autel près de Lezarmeur ?

Penez Drigent continue de chanter. Sans le savoir, il vient de dérouter

Daïk vers les songes des grands collecteurs : Théodore Hersart

de la Villemarqué alias Kervarker, Pierre Le Baud, et d’autres encore tels Arthémidore

et Strabon. Tous des passeurs de cette bien étrange civilisation où la transmission

et la reproduction ont tant d’importance...

-Ces êtres terriens connaissent encore peu de choses, mais ils cultivent

la transmission comme nuls autres pareils, songe Daïk qui puise

dans le chant du barde, en plein spectacle sacrificiel sur la scène, de précieuses

informations sur l’origine de ce chant originel propagé si loin dans l’espace.

Ils chantent la vie, ils chantent la mort en se tenant dans d’étranges postures,

tournés vers les astres et la lune comme s’il s’agissait d’un Dieu, alors que

Daïk sait très bien que les hommes ont fini par le coloniser pour se dire

qu’il ne s’agissait que d’un tas de caillou et qu’ils ont commencé à mépriser

leurs lointaines idoles ! Comme si le peuple terrien avait cru achever sa mue,

à compter du jour où il posa le pied sur cet astre... Ils se sont empressés d’y planter

un drapeau... Quel symbole !

Daïk se jure d’aller voir la lune de près pour mieux comprendre

ce début de révolution. Un premier pas dans la bonne direction puisqu’en pleine

période de tirs atomiques frénétiques, des hommes ont cherché à quitter le navire,

pressentant enfin que l’espèce allait toucher ses limites et devoir jouer sa survie.

Alors qu’il a devant lui plusieurs millions voire centaines de millions de révolutions

terrestres pour accomplir sa grande migration, il précipite sa perte et improvise

une éphémère conquête spatiale avant de finalement renoncer et de différer

l’urgence. Il entre dans une période contemplative où il observe la dégénérescence

précoce de sa planète à l’aide d’innombrables outils de mesure sans trancher

entre la nécessité de restaurer l’état de la Terre et celle

consistant à préparer son émigration dans l’espace…

Et la laie et ses marcassins ? Et cette bauge ? Une voix inconnue renchérit 

soudain : et l’arbre ! Et le pommier ! Une antique médaille représentait jadis

un sanglier et une laie au pied de deux pommiers mêlant leurs rameaux…

La voix – celle de Théodore Hersart de la Villemarqué cette fois - lui souffle à son tour :

-Nous avons affaire à des rites très anciens, bien antérieurs aux religions

dominantes qui leur ont succédé. Dans l’île de Bretagne, un culte était

dédié à cet animal des forêts, mammifère lui aussi, et emblématique

de ces régions tempérées du monde. Un autre témoin rapporta qu’un sanctuaire

existait. Une église y fut érigée en lieu et place d’un pommier sous lequel

une laie allaitait ses petits…

Encore un rapport à la reproduction !, s’enflamme Daïk, qui finit par

envier ces êtres nés de l’accouplement de leurs ancêtres et qui, quand

ils ont trop de questions existentielles en tête, peuvent se « concentrer »

sur autre chose... Non, pour Daïk, c’est comme si une chaîne s’était

rompue et qu’il avait été éternellement un adolescent en opposition

à ses créateurs a-reproducteurs. L’extradolescent flaire un douloureux

constat : il a l’impression d’être le fils de Dieux qui seraient partis coloniser

l’univers et qui attendraient de lui qu’il accomplisse la même destinée :

celle de voler au-dessus des choses, au-dessus des lois physiques

et astrophysiques. Pourquoi personne ne semble se poser la question de cette

invraisemblable position dans son entourage ? Ne se serait-il jamais tourné

vers ces lointaines légendes s’il n’était pas tombé par hasard sur ces quelque

deux mille cinquante trois feux d’artifice ?

A quoi le questionnement tient...

Et peut-on parler de hasard ?

Kervarker lui souffle qu’un hagiographe évoqua il y a des centaines

de révolutions terrestres [au douzième siècle, NDLA] la reconversion des Bretons

à la religion émergeante en ces termes :

-Un ange apparut en songe à l’apôtre du midi de l’Ile de Bretagne (pourquoi, au fait,

s’agit-il d’une île et non plus d’une extrémité du continent ?). L’ange lui tint ce langage :

partout où tu trouveras une laie couchée avec ses petits, tu bâtiras une église en l’honneur

de la sainte Trinité.

-La sainte Trinité ?

-Oui, le dogme du père, du fils et du Saint-Esprit, égaux, participant tous d’une même essence

divine !

Et là, c’est comme un coup de tonnerre dans l’esprit de Daïk. Trois générations

en une essence divine… comment donc ! Daïk ne comprend plus rien. Il commençait

à voir apparaître une sorte de sanctification de la reproduction des mammifères

de cette planète et d’une supériorité de l’amour, régénérateur. Et voilà qu’on

écarte la pièce essentielle de cette chaîne : la mère. Pourtant, la mère

figure sur cette médaille. Elle peuple les récits fondateurs de toutes ces légendes.

Qu’est-ce donc que cette Sainte-Trinité érigée par-dessus la mère et ses enfants et

l’omettant, l’écartant ? Lobe, jeu, set et match !

Ces récits séduisants perdent soudain de leur superbe. Pour tout dire,

Daïk est prêt à se dérusher, et à renoncer, mais une autre voix, inconnue, souffle

à son esprit :

-Deux poèmes attribués à un illustre druide, disons sans nul doute

le plus mythique de cette civilisation de légendes, La Pommeraie et Les Marcassins,

évoquent cette affaire. Ce barde, hé, hé, raconte qu’un sanglier instruit

les marcassins comme dans l’antique version et les qualifie même d’intelligents et éclairés.

Cette voix est celle de Merlin, Daïk en est persuadé :

-C’est vous ! Vous êtes Merlin ! Je connais mes classiques ! Votre petit « hé hé » ambigu…

Merlin acquiesce :

-Oui, c’est bien moi, mon petit, hé hé...

Merlin se met à lui parler du poète des sangliers. Il s’agit d’une référence

à l’instruction. L’apprentissage du savoir bardique comme quintessence, dit-il.

La reproduction de l’espèce, l’amour, soit. Mais la puissance du savoir, incarnée

par le druide, leur passe-t-elle au-dessus de la tête ? La nouvelle religion va

s’emparer de ce rite pour bâtir un hymne dédié non plus seulement au

savoir dans sa symbolique virile, mais à la figure du père...

Merlin lui dit aussi, comme dans une invocation aux arbres :

-Pommier élevé sur la montagne, ô vous dont j’aime à mesurer le tronc,

la croissance et l’écorce, vous le savez, j’ai porté le bouclier sur l’épaule

et l’épée sur la cuisse ; j’ai dormi mon sommeil (sic) dans la forêt de Kelidon ! 

Ecoute-moi, cher marcassin, toi qui es doué d’intelligence, entends-tu les oiseaux ?

Comme l’air de leurs chants est gai ! Chacune des strophes de la leçon débute ainsi

par une formule doctorale...

-... comme dans le chant des Séries ! Merlin, savez-vous que j’en suis au nombre neuf ?

-Oui. Cette série est comme une règle d’or à l’intérieur de la règle d’or.

Le principe à l’intérieur du principe.

Ainsi a-t-il fallu poser la question et les premières réponses ont migré

depuis la Terre jusque dans l’esprit de Daïk avant même qu’il n’ait eu le

temps de franchir le trou noir par la grande porte du Sagittaire... Wouaw.

Des esprits se sont assemblés pour communiquer jusqu’à Daïk à travers Penez Drigent.

Monde étrange, incapable de penser le savoir d’une seule voix... Ils ne peuvent

prospérer isolés. La mémoire collective est essentielle pour eux. C’est même

une question de survie. Daïk se sent comme le réceptacle d’un faisceau

stellaire qui unirait la conscience de ces hommes sans lien physique ni temporel

entre eux. L’esprit de Daïk les a réunis comme on réunit une assemblée druidique :

 

Huit vents qui soufflent ; huit feux avec le Grand Feu,

allumés au mois de mai sur la montagne de la guerre.

Huit génisses blanches comme l'écume, qui paissent l'herbe

de l'île profonde; les huit génisses blanches de la Dame.

Une nouvelle voix surgit et frissonne, trop heureuse de partager son savoir

à l’enfant :

-Les huit feux évoquent les feux perpétuels qu’entretenaient les druides

en divers temples de l’Ile de Bretagne : sept feux supérieurs symboles

des sept batailles sanglantes, tandis que le huitième, principal, est celui de Bel-Tan

que les Celtes d’Irlande allumaient sur les montagnes

en honneur du soleil au mois de mai.

La voix n’est plus celle de Merlin, mais d’Avaon, comme

il le révèle lui-même avec des accents poétiques :

-Je suis le fils de Taliésin. Ah, le feu aux flammes rapides et dévorantes !

Nous l’adorons plus que la terre ! Le feu ! Le feu ! Comme il monte d’un vol

farouche ! Comme il est au-dessus du chant des bardes ! Comme il est supérieur

à tous les autres éléments ! Dans les guerres, il n’est point lent ! Ici, dans

ton sanctuaire vénéré, ta fureur est celle de la mer ; tu t’élèves ; les ombres s’enfuient !

Aux équinoxes, aux solstices, aux quatre saisons de l’année, je te chanterai,

juge brûlant, guerrier sublime, la colère profonde !

-Joli poème, bravo !, s’enthousiasme Daïk, prêt à applaudir tel un enfant

terrien qui n’aurait que deux mains. Et les huit génisses blanches ?, demande-t-il, insatiable.

Qu’est-ce que ces huit génisses blanches de la dame ?

-Les huit génisses qui paissent l’herbe de l’île profonde ! Du temps de Tacite,

Bel enfant, une déesse était adorée sur Inis Mon, l’île de Mon, que l’on peut

traduire par l’île de la génisse, justement ! Ces génisses étaient consacrées

à l’adoration de cette divinité.

-Et les vents, les huit vents qui soufflent…

-Les Celtes ont des noms de vent correspondant à chaque point cardinal

intermédiaire*… C’est déjà, un pont vers le chant des séries du nombre sept

qui évoque les éléments, dont l’air.

-Quel est-il ?, s’empresse de savoir Daïk, conscient de vouloir brûler les étapes.

Quelqu’un peut-il me le raconter dans cette assemblée ?

-Le chant du nombre sept évoque la division des éléments, répond Taliésin.

Là encore, un chiffre clef, comme dans tant de religions et de légendes.

Personnellement, j’ai moi-même élaboré ma définition des sept éléments : outre la terre,

l’eau, l’air et le feu, j’y ajoute la farine de l’air, les brumes et le vent !

  

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*Cette conversation télépathique remonte à l’époque postérieure aux tirs nucléaires, quelques temps après le dernier détecté en date [tiré au Pakistan en 1998 et censé être le dernier essai nucléaire autorisé avant le Traité d’interdiction totale des essais nucléaires, le TICE. Hélas, même un extradolescent curieux comme Daïk ne sait pas encore tout à ce sujet. D’autres tirs ont violé le Traité depuis...

**La rose des vents des Bretons comporte huit branches : norzh (nord), biz (nord-est), reter (est), gevret (sud-est), su (sud), mervent (sud-ouest), kornaoueg (ouest), gwalarn (nord-ouest). Nombre d’expressions bretonnes subsistent toujours et sont passées dans le langage des marins. Sur l’Ile de Sein ici évoquée, on parle aussi de la mer de droite (ar mor dehou) et de la mer de gauche (ar mor klei) pour désigner la mer qui s’étend au sud et au nord de la chaussée de Sein.