Docteur Jekill

Le centralisme et le jacobinisme ont ceci de terrifiants, en France, qu'il faut attendre que des esprits éclairés parisiens fassent la lumière pour oser espérer sortir de l'ombre provinciale (souvenons-nous du référendum sur la fusion des départements alsaciens, finalement rejeté localement).

Or voilà qu'il faut aujourd'hui se méfier aussi du jacobinisme des métropoles !

J'en veux pour preuve les débats ahurissants qui animent, en sous-main qui plus est, la rédaction centrale d'un journal dont le siège se situe dans une grande métropole régionale et qui prétend défendre le monde entrepreneurial en région.

Je suis interloqué. Perplexe de travailler au sein d'un tel organe de presse, qui s'avère si dissemblable de la promesse qui est faite au lecteur. Et qui a été faite aux recrues, accessoirement.

Un journal adresse une promesse au lecteur et doit chercher à la tenir. A s'y tenir. Pour un girondin comme moi, cette promesse semblait censée. Relayer les réussites, les échecs, les chemins empruntés pour permettre à tel service ou telle innovation de germer et de se diffuser dans la société via un modèle économique... Cela a du sens. Telle est d'ailleurs la définition première d'une entreprise ou d'une société. Si l'intérêt d'une entreprise est certes particulier (dégager de quoi vivre de son travail, ce qui est légitime), il est éminemment sociétal. Sinon, on ne crée pas d'entreprise. On ne se lance pas dans pareille aventure.

L'argent n'est que la récompense du travail, sans quoi on n'aime pas le travail, seulement l'argent. Et on fait autre chose, comme de la spéculation ou du minage de bitcoins !

Prendre le virage de la presse économique, en ce sens, ne me semblait pas défausser mes convictions.

Ces convictions se sont forgées comme à l'intérieur d'un flipper. En se heurtant tantôt aux dogmes et aux schémas de pensée d'un apprenti scientifique (1re S), tantôt à ceux d'un apprenant littéraire (Term. A1) - quoi que les mathématiques y avaient encore une certaine influence - tantôt aux dogmes et aux schémas de pensée d'un étudiant en classe préparatoire HEC, tantôt à ceux d'un étudiant en UFR de Sciences humaines (philosophie en l'occurrence), pour finalement me tourner vers une école de journalisme.

Des dogmes et des schémas de pensée, j'en rencontre d'autres dans la presse.

Peut-être à l'exception de l'auto-construction et de l'apprentissage de la langue bretonne, que je vis à mon rythme (erratique en l'occurrence), comme des exutoires, je ne sors jamais de ce flipper.

Mon esprit girondin ne se satisfait jamais des dogmes verticaux, des certitudes. Or, ce journal se dévoile sous un jour centralisateur, "éradicateur", dogmatique.

Voilà que la rédaction en chef, hydre à plusieurs têtes, défausse les valeurs qui ont présidé à l'édification de ce journal. Qu'elle inflige des barrières, des seuils, en versant dans le culte des écosystèmes métropolitains. Haro sur la micro-entreprise, sur les entreprises artisanales, sur les franchises ? Depuis longtemps déjà (parce que nous avons la prétention de nous croire trop chers pour eux, raison première des difficultés rencontrées par ce journal d'ailleurs)... Haro sur l'économie sociale et solidaire ? Las ! C'est pourtant un mouvement de fond.

Non, cela va encore plus loin.

Les "consignes" pleuvent. Il faut parler des écosystèmes métropolitains, de la fin-tech, des startups (et encore, des voix s'en lassent déjà !), des entreprises novatrices (mais encore faudrait-il savoir qui produit l'innovation ! Serait-ce donc l'apanage des grands centres de R&D ?). Notre libre arbitre de journaliste de terrain est malmené à travers le prisme d'une vision néo-métropolitaine, sorte de calque du jacobinisme parisien qui n'est plus parisien depuis longtemps, d'ailleurs.

C'est juste son produit.

C'est un jacobinisme enfanté par un docteur Jekyll qui se serait exilé en province.