Pettie_-_Jacobites,_1745

Il est des ouvrages atemporels, de ceux sur lesquels on tombe par hasard et qui vous interpellent comme l'évidence. Vous le parcourez avec une certaine avidité en vous disant : "C'est ce que je cherchais, depuis des lustres !"

Dans mon cas, cet ouvrage apporte des réponses à une question qui me taraudait depuis longtemps au sujet de la Bretagne. Comment se fait-il que l'on entende régulièrement des Bretons vous dire qu'ils descendent d'Irlandais mais sans jamais obtenir d'eux des précisions tangibles ? Cette ascendance reste vague, comme une sorte de légende. Au fil de mes questionnements et de mes rencontres (je vous rassure, je ne suis pas un fétichiste exclusif de cette question) j'ai obtenu parfois des réponses, mais qui me laissaient toutes rester sur ma faim. Tel "Collin" ou "Colin" descendrait d'Irlande. Un féru d'histoire locale du nom de Brien(d/t ?) de la région de Ploërmel m'a dit un jour descendre d'un O' Brien. Des Roussel (ou Rouxel) du pays vannetais m'ont soutenu descendre d'un Russel de la Verte Erin. Mais personne n'était en mesure de me citer un ancêtre direct.

Alors, mythe ou réalité ?

Le mythe est d'autant plus tenace que les migrations irlandaises en Bretagne reflètent plusieurs réalités, plusieurs temporalités devrais-je dire. Les ouvrages d'histoire évoquent tantôt les grandes migrations du Ve/VIe siècle (avec ses fameux saints évangélisateurs) tantôt la grande famine du XIXe siècle. Et puis, parfois, aussi, les migrations des Jacobites, au XVIIe, sur fond de guerre de religion entre Anglais protestants et Irlandais catholiques. 

Et voilà que cet ouvrage apporte un fourmillement d'éclaircissements sur ce qui aurait bien pu être la plus importante vague de migrations venant d'Irlande en Bretagne : Les Réfugiés Irlandais au 17ème siècle en Bretagne de Patricia Dagier.

Le livre date de 1999 et a été enrichi en 2016. L'auteure a signé quelques remarquables ouvrages comme Les réfugiés irlandais au 17ème siècle en Finistère, Jack Kerouac. Au bout de la route… (en collaboration avec Hervé Quéméner), Les cousins bretons du Manitoba (en collaboration avec Patricia Joncour)... 

Dans Les Réfugiés Irlandais au 17ème siècle en BretagnePatricia Dagier a épluché les registres paroissiaux. Elle y rappelle en préambule : "Si les registres paroissiaux du 17ème et du début du 18ème siècle constituent l’essentiel des sources utilisées pour la réalisation de ce travail, il a été possible de compléter ces données grâce aux archives de la série B du Finistère et à celles contenues dans le fonds constitué par Henri Bourde De La Rogerie, fonds conservé aux archives départementales d’Ille-et-Vilaine sous les côtes 5J70 à 5J75. Certains documents relevés par ce dernier alors qu’il était directeur des archives à Quimper à partir de 1897, avant d’occuper la même fonction à Rennes en 1912, ne sont en effet plus consultables soit parce que les originaux ont disparu soit parce qu’ils sont en trop mauvais état. Quelques données concernant des Irlandais arrivés au cours du 18ème siècle figurent également dans cette étude. Des "Hibernois" du Morbihan, des Côtes-d’Armor, d'Ille-et-Vilaine et autres points de Bretagne y sont également mentionnés."

Voilà pour la méthode de cet ouvrage décidément passionnant.

Le résultat de cette riche compilation, c'est une synthèse très instructive suivie d'un inventaire paroisse par paroisse de la présence irlandaise au XVIIe siècle et au début du XVIIIe (avant les révoltes jacobites puis pendant).

L'apport irlandais a été significatif. L'auteure rapporte les propos d'Henri Bourde de la Rogerie qui estima qu'environ 19 000 Jacobites débarquèrent rien que dans les trois villes de Brest, Morlaix et Landerneau entre le 3 janvier 1691 et le 6 juin 1692. Cétait sans compter le fait que cette émigration irlandaise en Bretagne débuta bien avant. Patricia Dagier cite ainsi l'assemblée des États de Bretagne, réunie à Tréguier en 1607. Il y est déclaré déjà : "(...) Le pays est chaque jour rempli d'étrangers irlandais, tous mendiants... il y en a tant d'eux maintenant qu'on ne peut plus voir autre chose dans les villes et villages du plat pays... Ils incommodent les pauvres gens, les obligeant à les loger jusqu'à ce qu'ils usent de violence..." (Archives départementales d'Ille-et-Vilaine. C 2647 12.11.1607). Un document rédigé en 1666 et intitulé « Etat et Roolle des Irlandais catholiques habitués de la Province de Bretagne » vaut aussi le détour, il est conservé aux archives du ministère des Affaires étrangères Affaires (Mémoires et documents. Fonds France. Manuscrit 1508, folios 329-336). Il recense les noms d'environ 200 émigrés, certains avec leurs professions, nombre d'enfants et même quelques anonymes.

Au fil des décennies, ces Irlandais (ou Hibernois, donc) ont connu des fortunes diverses, relate Patricia Dagier. Certains sont morts dans la misère, en particulier des enfants en bas âge, d'autres sont repartis en Irlande ou dans d'autres provinces. Mais nombre d'entre-eux ont fait souche et se sont rapidement mélangés aux autochtones. Avec même parfois des réussites fulgurantes car certains émigrés étaient qualifiés, en particulier dans les métiers du Droit (notaires), du commerce. Il y eut aussi des écclésiastes. L'auteure pointe d'ailleurs en filigrane à plusieurs moments de son ouvrage un décalage entre la perception de ces émigrés irlandais par les autorités elles-mêmes (des mendiants qu'il convient de chasser, en substance) et l'accueil beaucoup plus favorable fait par la population. Les exemples d'enfants irlandais adoptés ou parrainés sont légion. Il convient vraiment de s'attarder sur les pages qui, paroisse par paroisse, relatent les heurs et malheurs de ces ancêtres avec leurs noms, prénoms, et parfois informations sur les circonstances de leur arrivée, de leur accueil par la suite...

L'apport irlandais a été en particulier important en Finistère (surtout dans le Léon) mais aussi dans le Morbihan (notamment à l'ouest et dans le nord-ouest du département), les Côtes d'Armor, le nord de l'Ille et Vilaine. On découvre ainsi que certains Le Roux descendraient de Rourke. Que les Cléry, Dillon, Angelin, Séchan, Quéran, Meller, Coattelan ou Connor sont aussi à rapprocher d'ancêtres irlandais, souvent Jacobites. Et que, plus étonnant, il en serait de même de certains Le Borgne et Le Born, à rapprocher de Bourne/Bourn.

Le lien pour parcourir cet ouvrage en ligne est ici. Mais n'hésitez pas aussi à l'acquérir chez votre libraire préféré, il n'est jamais trop tard pour bien faire, et bien lire !