B u h e z U r V a l a f e n n

Le blog d'un journaliste repenti

10 janvier 2008

DÉCRYPTAGE

Novembre 98.
Changement de rédac. Immersion dans un autre univers, plus feutré, avec conférences de rédaction improvisées dans le bar du coin. Equipe en autogestion autour de J., le fameux journaliste-conteur-barde-écrivain-auteur d'ouvrages sur Brocéliande-passeur d'histoire-féru de culture gallo et accessoirement fin spécialiste de la musique manouche.
J'arrive en plein dénouement d'une invraisemblable affaire : le meurtre d'un nain, disc-jockey et impénitent tombeur de filles. Aiguille dans une botte de foin, son corps est retrouvé dans un round-baller.
L'enquête de la gendarmerie mène rapidement à une connaissance de la victime : un jeune du village qui avouera l'avoir tué par jalousie.
Parce que le nain multipliait les conquêtes.
Mieux que Sarko.

L'histoire précède de peu l'attaque d'un fourgon de la gendarmerie en forêt de Brocéliande par un invidivu éméché... à coups de merlin.
Mais bref.
A quoi bon continuer ?
Pourquoi évoquer tous ces souvenirs ?
Fais gaffe, Balafenn, tu vires ancien combattant...
Non.
En fait, je sens bien que je viens de passer à une phase de réappropriation. Fin d'un cycle de trois ans qui a commencé par la phase Sauve qui peut. Objet : se barrer, planter tout le monde. Sauver sa peau de la dépression, du pétage de plomb. Durée : de quelques heures à quelques jours.
Deuxième phase : la bouffée d'oxygène. Vous respirez un grand coup. Vous vous rendez compte soudain que le ciel est bleu, infini. Vous sentez à nouveau la lumière vous réchauffer, pénétrer en vous. Durée : quelques semaines.
Troisième phase : l'euphorie. L'impression de se foutre de tout. D'être totalement libre. De revivre. Vous êtes toujours sujet aux insomnies, aux brûlures d'estomacs, mais vous commencez à réaliser tout ce qui s'est passé. Une certitude : vous ne voulez plus entendre parler de votre travail, encore moins de vos collègues. Durée ? Plusieurs mois.
Phase 4 : la consolidation. Le sommeil s'améliore peu à peu. La tension baisse. L'hypersensibilité à tout s'estompe. Vous attérissez lentement, tranquillement. De nombreux projets reviennent en tête. Dans mon cas, des travaux de rénovation. Je suis toujours dans un profond rejet du journalisme. Durée : quelques mois.
Phase 5 : le nouveau rythme de croisière : babysit', travaux... Vous avez retrouvé la terre ferme. L'euphorie a cédé la place à une phase de réalisations. Je suis toujours pour autant dans le déni. Du reste, je ne pense même plus au journalisme. J’efface. Durée : plus d'un an. Presque deux.
Phase 6 : la levée du voile. Vous commencez à réaliser que l'échéance approche. Vous vous rendez compte que cet état ne durera pas. Que vous aviez une autre vie, avec un métier qui vous encombre, qui vous reste un peu comme ça, sur les bras. La tension remonte d'un cran. Merde. Dans quelques mois, je fais quoi ? Je retourne au journal parmi cette équipe de cinglés ? J'arrête le journalisme ? Durée : plusieurs semaines.
Phase 7 : l'avis d'échéance. J'y suis. Plus que quelques semaines. Quelques aléas ont contrarié certains projets. Je sais que je suis incapable pour autant d'y retourner. Je peine à trancher. J’échaffaude de nouveaux plans. Durée : quelques semaines, quelques jours.
Phase 8 : le dérivatif, le report. Je viens de botter en touche en négociant un congé sans solde en espérant... solder certaines choses d'ici la fin de l'année. Un compromis entre retour et rupture, entre résignation et reconversion. Je réalise que ce reniement, ce rejet total du journalisme, cachait certaines hésitations. Je me remémore les bons côtés, les bonnes expériences. Il était excessif, sans doute, de tout rejeter. Il me faut faire la part des choses, tout n'a pas été si sombre. J'ai parfois la faculté de dépenser autant d'énergie à détruire qu'à ériger l’édifice que j'ai moi-même patiemment bâti, pierre par pierre.

Pour autant, je n'ai pas encore écrit une seule lettre de motivation.
Parce que je ne l'ai toujours pas, tout simplement.

Je me donne encore quelques mois. D’autant que j’ai quelque chose d'autre à faire, d’ici là, qui me tient à cœur.

Mais dans quelques mois, peut-être, enfin, saurai-je.



Posté par ar valafenn à 18:09 - Carnet d'un repenti - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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