Daïk, chapitre 20 / Ran niver c'hwec'h

 

C’WEC’H - 6 -

 

 

L’ENFANT.
— Chante-moi la série du nombre six.

LE DRUIDE.
— Six petits enfants de cire, vivifiés par l'énergie de la lune; si tu l'ignores, je le sais.

Six plantes médicinales dans le petit chaudron; le petit nain mêle le breuvage, son doigt dans sa bouche.

 

 

lettre typo celtique D

AÏK EST SUR LE POINT DE DECOUVRIR LA MORT. 

 

Il va comprendre ce que c’est de mourir.

Le petit enfant de cire…

 

Le vide sidéral le sépare désormais de sa

famille. Peut-être a-t-il même échappé

 pour de bon à la vigilance du vieil Ann

Drouiz... Comme il se sent seul, 

il tente un rush avec Merlin et Taliésin :

 

C’houec’h mabik great e koar,
Poellet gand galloud loar ;
Ma n’ouzez-te, me oar.

C’houec’h louzaouen er perik
Meska’r goter ra’r c’horrik ;
Enn he c’henou he vezik.

Toujours cette langue étrange… Mais c'est le conteur

et collecteur Théodore Hersart de la Villemarqué, dit Kervarker,

qui répond à la place des deux druides terrestres, tel un initié du Bélen :

-Les enfants de cire jouaient un grand rôle dans la sorcellerie du Moyen-âge

lors des siècles qui ont suivi les grandes migrations. Quand les druides

et les peuples de l’Ile de Bretagne ont traversé la mer

pour coloniser de nouvelles terres à l’extrémité du continent, ils y ont retrouvé

des ancêtres communs, des Celtes continentaux descendants des Gaulois.

Les Bretons se sont mêlés à eux et par ce fait, ont régénéré leurs croyances

en dépit de la soumission des Vénètes aux troupes romaines de César. Ainsi les enfants

de cire ont-ils traversé les siècles. Quiconque voulait faire tomber son ennemi

fabriquait une figurine et la donnait à une jeune fille qui la portait

emmaillotée neuf mois durant dans son giron, poursuit Kervarker.

Les neuf mois révolus, un mauvais prêtre baptisait l’enfant à la clarté de la lune,

dans l’eau d’un moulin. On lui écrivait au front le nom de la personne qu’on voulait faire

mourir, au dos le mot Belial, et le sortilège ne manquait jamais d’opérer. Des siècles

plus tard, aidé d’un moine noir, un Comte perpétua l’obscure tradition des Celtes

sur son rival*.

 

Daïk est saisi d’un trouble. Il contemple le bras d’Orion face à lui, majestueuse protubérance

spiralée prête à le conduire aux confins de la Voie lactée.

Une figurine en forme d’enfant de cire fait office de sortilège, de maléfice.

 

                                                                               *

 

-ILS ARRIVENT !, hurle Koupaïa. Elle s’agenouille près de l’enfant allongé dans l’herbe.

Koupaïa enroule son fils dans le plaid du salon :

-Mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Là, sur son front !

On dirait du sang, mais l’eau saumâtre a délavé l’encre improvisée. Près de l’enfant et de

son château, un moulin de sable avec une roue à aube figé comme une horloge à bout

de forces. De petites figurines sont disposées en cercle près de lui : six enfants playmobils,

réunis telle une assemblée druidique. Autour d’eux, six feuilles du jardin. Six !

-Le sang, les six plantes, les six enfants de cire… Ca ne te dit rien ?

-Le chant des Séries ! Tu crois que notre fils a joué au druide ? Regarde tout ce sang !

-Il n’y a pas de plaie ! J’ai vérifié, je vois rien !

Transie, Koupaïa déboutonne le veston de l’enfant, remonte les manches du pull-over,

inspecte ses poignets, son torse, tandis que Joss en fait de même avec ses pieds,

ses  jambes, avant de l’entortiller de nouveau dans le plaid.

-Que font les secours ? Seigneur !

-J’appelle les flics.

-OUI, appelle-les aussi ! Et vite !

 

                                                                                *

 

Daïk entame sa descente. Kervarker révèle ce qu’il sait des six plantes médicinales.

Le corps du collecteur de légendes repose dans son tombeau.

Son esprit interpelle Daïk quand il réalise que quelqu’un extrait son savoir :

-Qu’est-ce qui se passe, qui est là ? Me faire ça à moi, dans mon état ! Misère ! Un squelette !

Et ma barbe, ma jolie barbe ! Disparue, poussière !

-Excusez-moi... Désolé. Je ne voulais pas déranger... Mais votre esprit est immortel.

Je peux vous rassurer. Je vous entends comme je vous vois. Vous n’êtes pas un hologramme...

-Mais tu as une voix d’enfant ! Qui es-tu pour me croire ?

-Je m’appelle Daïk.

-Daïk ? Comme l’enfant du druide ? Tu me poses toutes ces questions sur le chant des Séries

alors que tu t’appelles Daïk ??? Daik, mab gwenn Drouiz, ore...

-Je ne suis pas celui auquel vous croyez. Je viens d’un autre monde.

-Mais on t’a donné le nom de l’enfant qui reçoit l’instruction du druide,

le bel enfant du druide...

-J’ai entendu parler de cette légende, seulement… je vous jure que je ne suis pas un Terrien !

-Que me chantes-tu là Bel enfant ? D’où viens-tu alors ?

-D’un autre univers que nous appelons l’univers II… Ce n’est pas parce que vous ne nous voyez

pas que nous ne sommes pas là, dit un jour l’un d’entre vous**. Si je vous parle, c’est que

j’ai enfreint la Loi. Je me permets de vous le dire parce que je crois que vous non plus, vous

ne pouvez plus communiquer avec vos contemporains...

-C’est ce que tout le monde pense souvent des morts ici-bas.

-Alors nous sommes sur la même coque de bateau ! Ce n’est pas parce qu’ils ne vous voient

plus que vous n’êtes pas là, n’est-ce pas ? Vous les morts terrestres, vous êtes comme

nous  autres les extraterrestres...

-Les druides seraient ravis de t’entendre. Mais comme tu le dis si bien, nous ne devons

en aucune façon enfreindre la Loi.

-Oui, répond Daïk. C’est la grande loi universelle et physique qui régit les êtres du cosmos,

n’est-ce pas ? C’est comme, de notre point de vue, laisser les êtres terrestres dans

leur solitude physique. Pourquoi les priver de ce savoir, ça je ne l’ai jamais compris...

-As-tu posé la question à tes aïeux ?

-Oui, bien sûr.

-Et quelle fut leur réponse ?

-Ils prétendent que les êtres humains sont néfastes, mauvais, dangereux. Ils disent qu’ils font 

le mal sur Terre. Que tous les peuples du cosmos ont peur de leurs réactions terribles. Ce sont

des esprits étroits et vénaux.

-Ils n’ont pas écouté leurs propres druides ni leurs messies. Ils s’aveuglent de ne pas croire

en ce qui n’est pas formellement démontré. De fait, ce qui les rassure d’un côté nourrit

leurs inquiétudes de l’autre.

-Et ils ont joué avec l’atome...

-L’atome ? La farine de l’air ?, s’étonne le collecteur.

-Une centaine de révolutions terrestres après votre existence, ils ont fabriqué des armes

de destruction gigantesques, je le sais, le l’ai vu !, s’exclame l’extradolescent. Ils ont allumé plus

de deux milles feux dévastateurs. Certains sous les océans, d’autres sous terre et

des centaines d’autres encore sur terre, libérés à même l’atmosphère…

-Le feu sur la montagne ! Huit vents qui soufflent. Huit feux avec le Grand Feu, allumés

au mois de mai sur la montagne de la guerre… Bon sang, ils ont relancé le décompte

du chant des Séries...

-L’un des feux a dévasté un archipel et tué des milliers et des milliers de Terriens.

-Le Grand Feu sur une île ! L’Ile de Bretagne !

-Non, une autre île, tout à l’autre bout du monde.

-Ils ont perdu l’esprit du chant des druides ! Malheur !

-Après le Grand feu, d’innombrables répliques se sont produites. Ils osent croire

que ces feux ne tuent plus personne, mais ils se trompent. Ils tuent, eux aussi. Ils sont invisibles,

bouleversent l’équilibre de la planète, précipitent sa fin. Les hommes n’entendent pas attendre

un milliard de révolutions et refusent de se préparer au naufrage.

-Que viens-tu faire alors dans ce bas monde ? Pourquoi enfreins-tu la Loi ?

-J’ai assisté aux explosions dévastatrices et j’en pressens d’autres ! Mais il n’y a pas que ça.

Je sais qu’il existe un lien sacré entre les druides et notre peuple.

-Comme toi par exemple ?

-Non, grand Dieu ! Non, je ne prétends rien de tel.

Daïk est pris d’un vertige. Non et non. Comment se pourrait-il ? Voyons… Une simple allusion…

-Une invocation. Une incantation. Une incarnation, peut-être...

-Un nom comme on nomme les choses, rien de plus ! Ils auraient très bien pu m’appeler…

-Mais ils ne l’ont pas fait.

-C’était un choix contingent !

-Ou sous-jacent, comme une cause sacrée que l’on inocule dans une existence. Ils

t’ont attribué le nom de l’enfant du Druide originel, Daïk ! L’héritier du savoir

druidique par excellence, le prodige ! 

-Vous faites erreur, ils ont toujours combattu l’idée que je sorte de mon orbite. Je passe

ma vie à tourner autour d’une horrible planète gazeuse d’un ennui immortel.

Je suis seul tout le temps.

-On voudrait t’inculquer la philosophie que l’on ne s’y prendrait pas autrement.

On voudrait t’inculquer la mort, non plus. L’ennui avant d’être immortel est mortel.

C’est un précipice qui débouche toujours sur un défi.

-Quel défi ?

-Rompre l’ennui. L’ennui est un charme qu’il convient de rompre. Ou alors, c’est

la mort assurée…

-Mais je suis immortel !

-On t’aurait condamné à l’ennui éternel ? Alors, si tel est le cas, tu es un damné.

 

Un damné ! Sur un satellite en orbite autour d’une gazeuse d’où rien ne surgira plus,

comme une planète Terre après que l’eau, l’oxygène, les six plantes médicinales aient

disparu ! Né d’une damnation, condamné pour l’éternité...

Abasourdi, Daïk songe à ses parents qui le pressent de connaître l’immensité du savoir,

mais l’interdisent de faire quoi que ce soit. Je suis privé de tout ce dont j’ai accès à travers

ces artéfacts animés en temps réel mis à ma disposition mais desquels il ne ressort jamais

rien de concret, seulement un devoir : apprendre à connaître pour mieux tenir

les choses à distance. Oui, Daïk est abasourdi à l’idée d’avoir été enfanté par des esprits

qui ont organisé une sorte de piège immatériel et infini autour de son existence…

-Il semble que tes parents soient bizarrement… très humains. Je pense que tu as

un défi à relever. On n’appelle pas son enfant Daïk tout en l’éloignant de ce qui fait

l’essence et le sel de la vie innocemment.

-Mais vont-ils m’empêcher de m’accomplir indéfiniment ?, enrage l’extradolescent.

-Il se peut qu’ils fassent tout pour t’en empêcher parce qu’ils estiment que c’est trop tôt.

Plus la rétention est importante, plus l’effet rebond le sera aussi.

-Tout ça, c’est donc organisé, prémédité ? Du pur calcul ? Ah, les stratèges !

-Je crois que tes aïeux attendent quelque chose de toi. Quelque chose de fort,

voire d’insensé. Un peu comme si, au fond d’eux, ils avaient furieusement envie que

tu retournes voir d’où tu viens.

Et de confier à Daïk l’autre lecture du chant du nombre six, avec l’idée

que ce chant corrobore la thèse d’un sortilège :

-Pourquoi six enfants de cire plutôt que tout autre nombre, je l’ignore. Je vois

mieux la raison des six plantes médicinales du bassin qu’un nain a mission

de mêler. Les plantes dont il est ici question jouaient un grand rôle dans

la pharmacie des druides et des anciens bardes. Les historiens latins n’en comptent

que cinq : le sélage, la jusquiame, le samolus, la verveine et le gui de chêne. Mais

les poèmes mythologiques des Cambriens en nomment bien six

en joignant aux plantes désignées la primevère et le trèfle et excluant le gui,

qui servait sans doute à d’autres usages. Selon eux, c’étaient les ingrédients d’un bassin

pareil à celui du chant armoricain, surveillé par un nain et contenant le breuvage du savoir

universel. Trois gouttes du philtre magique ayant rejailli, disent les bardes, sur la main

du nain, il porta le doigt à ses lèvres et aussitôt, tous les secrets de la science se dévoilèrent

à ses yeux. C’est pourquoi le nain du poème armoricain a aussi le doigt dans la bouche...

 

____________________

*Le comte d’Etampes sur le comte de Charolais en 1463.

**L’écrivain américain John Ball.

 

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Escale à Houat

 

houat côte sud 2

 

 Bien longtemps que je ne m'étais prêté au jeu du mini reportage photo pour le blog. C'était dans une autre vie, faite d'incertitudes, d'errance. Aux premières années de ce blog, avant le "phagocytage" des réseaux sociaux par FB et consorts. 

 

Houat bourg

 

A cette époque, bien avant la naissance de la précieuse personne sur cette photo,  dans les années 2007-2009, les blogs ressemblaient aux radios libres. Les commentaires abondaient, donnant le rythme de la journée. Je vivais les prémices du monde actuel, ne comprenant pas bien ce qui se passait, pourquoi l'arbre de mes études ne donnaient plus de fruits. 

 

houat côte sud

  

J'ai vécu cette période de bascule, de contrats courts assedico-stériles, de sarko-radiations, comme une sorte de purgatoire professionnel. Je me suis remis en question sans fin. En vain. Un peu comme un réacteur nucléaire qui se serait emballé. 

 

houat land art

 

J'ai maudit ce monde et l'aveuglement de la société française nous demandant des cotisations impossibles ne correspondant plus au niveau de vie induit par les nouvelles règles du jeu tacite. Mais j'ai vécu de travaux manuels, d'écriture, de voyages accessibles. 

 

houat land art 2

  

Je garde un souvenir très particulier de cette période qui a valu les plus riches

échanges sur les blogs, une grande créativité intérieure.

Apprenant à survivre.

Et finissant par aimer ça.

 

houat coeur land art

 

Aujourd'hui, avec le recul sur cette décennie de l'étrange, constatons ceci :

plus rien ne sera comme avant. Des pans entiers ont péri. Il a fallu

se raccrocher aux branches.

Dans mon cas, j'ai réappris la presse, moins spontanée, moins intuitive,

plus digitalisée. Plus data.

Le desk triomphe à (presque) tous les étages.

J'ai renoué avec une rédaction sans plus vraiment me projeter, en prenant la vie

comme elle vient...

 

houat kenavo

  

Post scriptum : j'ai adoré l'île de Houat. 

Je retourne sur le continent...

mais je reviendrai.

 

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Daïk, chapitre 19

 

lettre typo celtique I

 

NANIMÉ, NATHAN FLOTTE DANS LES DOUVES

de son château tel le Dormeur du val.

Ses parents ignorent encore ce qui

se trame à cet instant. Koupaïa

fait défiler sur le net un ramassis de têtes

décaties du monde sur le mode les 25 pires ravalements de façade.

-Tu sais que j’avais écrit un truc dans le genre, un jour : Cinq trucs inavouables,

fait Joss, encore à mille lieux d'imaginer la réalité.

-Hum, répond-elle.

La belle n’a pas envie de savoir ou feint d’avoir déjà entendu son récit

circonstancier sur ses séries d’idioties inavouables... Pas les pires ignominies de sa vie,

non, mais plutôt des conneries du genre :

1. Etudiant à Nantes, Joss avait l'embarras du choix pour faire ses courses dans son quartier.

Indifféremment, il allait à une supérette ou à une autre... jusqu'à se rendre compte

qu'elles ne faisaient qu'une !

2. Son dernier job en date a été journaliste ; son premier job étudiant

éboueur (véridique).

3. Joss s’est mouché dans le Stars and stripes du fils d'une

famille d'accueil américaine tellement il le saoulait avec son inconditionnel

chauvinisme infantile. Ce petit branleur ne l'a plus bassiné une seule fois

du séjour après cette profanation...

4. Joss est co-fondateur de la Confrérie des mangeurs de flans qui a sévi essentiellement

pendant leurs révisions de baccalauréat. Avec ses camarades de classe, ils tiraient

les rois en plaçant dans ledit flan la plus infâme saloperie ramassée par terre.

Crachat autorisé.

5. Etudiant, Joss excella dans la cuisine à l'huile. Saucisses à l'huile, steaks à l'huile,

pâtes à l'huile... La technique s’avéra excellente pour dégoûter sa femme à vie.

Elle ne lui demanda plus jamais de lui faire à manger.

Voilà, le genre de trucs... Et Joss ose critiquer les Anglais !

-On appelle ça de la junk-culture, chérie, dit-il en contemplant son site

web mercantilo-érotique. Tu es tombée bien bas.

Heureusement qu’elle pratique son humour de merde et qu’il n’a guère plus

de prise sur elle depuis que son psy lui a dit que ce n’était pas de la maltraitance,

juste de la taquinerie pour le fun. Joss exerce désormais ses talents sur ses voisins

Brits avec autant de succès.

 

De toute aussi mauvaise foi, la petite est en train de s’enrouler toute seule

sur son matelas. Sa couette a volé depuis belle lurette.

Ambiance de crise… De guère lasse, Joss abandonne Penez Drigent et Gisa

Lerrard à leurs incantations druidiques et file redresser la barre - ou devrait-on

dire la quille ? - de ce qui sert de turbulette à la jeune girl power. A force de se

contorsionner, elle a fini par se prendre les pieds dans les filets : la « turbu »

s’est méchamment enroulée autour d’elle jusqu'à faire des nœuds.

-Tu crois qu’elle capitulera un jour ?

Koupaïa répond par une question :

-A-t-elle une âme de résignée de la vie ?

-J’ai bien peur de subodorer la réponse.

-Subodore, subodore…

Joss la « désentortille » et la libère tout en la sermonnant un peu mollement :

-Tu sais que ce n’est pas comme ça que tu vas t’endormir ?

Mais il manque de conviction. Il la prend finalement dans les bras. Les joues

de Tania sont en feu. On dirait un personnage de bande dessinée, du Marcel Gotlib

ou non, pire : Goossens. Ouais. On dirait le bébé dans Goosens, mais en quadrichromie !

Comme la petite semble inconsolable et que ses parents ne sont pas

des tyrans, il décide de l’emmener avec lui dans le salon en sachant pertinemment

que c’est ce qu’elle cherche. Un bébé est tout sauf con. C’est une affaire de niveau

de conscience, de praxis et de logos, mais pour le reste : TOUT Y EST. Toutes les qualités

et vices inhérents à l’espèce humaine sont réunis dans cette petite boule

de poil sans poils. Les muscles et les nerfs sont bien en place et déjà forts vifs.

Joss sait aussi pertinemment que ce sont bien les bras de sa maman

qu’elle réclame à travers lui. Ben tiens.

-Voilà chérie, ta fille te veut.

Et là, la maman délaisse ses sites subversifs et là, ô miracle,

les pleurs s’estompent comme par enchantement.

Stupéfiant, fait Joss. Vraiment stupéfiant…

Penez Drigent n’a plus à s’égosiller pour couvrir la voix de juniorette

et là, soudain, c’est le silence.

 

*

 

Vingt et une heure trente, il se fait tard. Nathan œuvre à la bougie, parce que

c’est un artiste. En l’occurrence, la bougie a la forme d’un projecteur de jardin

que Joss a eu toutes les peines du monde à installer parce qu’il a convenu de percer

la pierre de la longère. Du granit véritable, foret diamètre dix mille exigé ! Il en a bavé,

il a même cru en mourir et s’est juré que la prochaine fois qu’il auto-construira sa maison,

elle sera en bois !

Sauf qu’il ne le fera pas, hé, car il aime trop son nid à arachnides avec son paysage

de carte postale...

Joss décide d’aller sonner la cloche pour que Nathan délaisse enfin ses œuvres.

Il sort.

Il ignore encore que l’enfant gît dans les douves de son propre château,

comme tombé dans un trou noir...

 

Pendant cet espace-temps, au cœur de la Voie lactée, Daïk a l’impression

de se réveiller après un long somme, assis dans une chaise derrière

une fenêtre donnant sur la mer. La fenêtre est close. Daïk voit des oiseaux colorés

et ultra-haut-fréquencés volant avec de grandes ailes lumineuses sur lesquelles

se reflèteraient comme sur des panneaux voltaïques des milliers et des milliers

d’étoiles. Daïk se frotte les facettes. N’importe quel vaisseau normalement constitué

aurait été pulvérisé par le transbordement. Mais sa capsule a résisté sans le moindre

accroc : sa civilisation est passée maître dans l’art de voyager dans l’espace.

Daïk songe à ses parents, obsédés par la réussite astrophysique et astronomique.

Pour la première fois de sa vie, il se dit qu’ils ont leurs raisons comme ils ont raison

d’insister sur l’indispensable quête d’autonomie, sur la nécessité d’étudier les astres,

d’apprendre à naviguer à l’instinct d’une constellation à une autre. Et

à savoir se repérer en cas de panne sans recourir au moindre instrument de bord.

-Tu comprendras un jour ce que signifie le terme grandir.

-Grandir, justement ! Si vous saviez comme je me sens prêt !

-Grandir ne signifie pas prendre la poudre d’escampette et errer à qui mieux-mieux,

cela veut dire avant tout comprendre les rouages du monde, intégrer les mécanismes

astrophysiques, et alors seulement tu sauras naviguer. La vie est faite d’étapes, fiston.

Tu peux comprendre ça ?

-Oui !

-Oui ?

Enfin… oui et non.

Euh, en fait carrément non !, se dit Daïk quand il ouvre les yeux et voit cette mer

de constellations.

Le spectacle vaut le détour ! Sous ses pieds, un tapis de connexions aussi

folles qu’éblouissantes partant dans tous les sens. Derrière lui : l’immense trou noir dans lequel

semblent plonger et disparaître le bras de Persée, le bras de la Règle et même celui

d’Ecu-Croix du sud ! Et sur sa droite : l’autoroute lumineuse faite d’étoiles et d’amas,

de constellations et de nébuleuses, le bras de Sagittaire-Carène ! Seigneur ! C’est cette route

qu’il doit emprunter sur des milliers et des milliers d’années-lumière.

Daïk contemple les manches de sa combinaison espace-temps avec un mélange d’effroi

et de fierté un peu crâne. Il configure les rétro-propulseurs, active l’inverseur

de force qui utilise la puissance d’aspiration gravitationnelle en négatif et propulse

la capsule à toute vitesse vers le rail du Sagittaire-Carène, l’un des quatre bras spiraux

majeurs de la Voie Lactée qui le conduira jusqu’au bras de banlieue d’Orion, entre le bras

du Sagittaire et celui de Persée.

Mais soudain, Daïk est pris d’un doute. Ne doit-il pas remonter à la source

 au lieu d’aller observer le symptôme le plus visible de toute l’histoire de cette

planète depuis l’espace ? Le vieil Ann Drouiz lui a suggéré d’étranges connexions

liant son peuple aux légendes terrestres. Toutes ces légendes ne sont-elles pas

fondatrices d’un ordre nouveau ? L’extrado ne doit pas se tromper d’objectif. Si origine

humaine il y a, alors c’est bien aux sources de la légende qu’il doit remonter. C’est

aux origines du chant des Séries, du temps des premiers druides de Bel !

Daïk entend la voix de Merlin, celle de Taliésin, tous lui parlent des huit vents,

des sept éléments, de l’Ile de Mon, des feux perpétuels au sommet de la montagne.

Il songe aux paroles d’Ann Drouiz. Il faut remonter au temps des premiers druides

pour comprendre d’où proviennent ces innombrables et majestueuses légendes

terriennes qui ont tant nourri sa propre civilisation. Ce peuple qui a périclité

sur terre n’a pas tant inspiré le cosmos par hasard. Les explosions atomiques

ne peuvent-elles pas être à rapprocher des feux des druides ? Il semble que le désordre,

l’ignorance, aient vaincu des humains et laissé éclater au grand jour et à la face

des mondes extraterrestres, toute leur dérive suicidaire. L’atome ! L’un des huit éléments

au même titre que le vent. Au même titre que le feu. En aucun cas un élément

supérieur devant tyranniser les autres.

En aucun cas un maître.

Daïk maîtrise les bases de l’astrophysique, discipline essentielle à sa survie,

mais ignore à quelle période précise remonter. Il décide de s’approcher de la Terre,

d’emprunter ce tunnel galactique menant du trou noir jusqu’au cœur de la constellation

du Sagittaire, au point de passage le plus étroit entre le bras du Sagittaire et le bras d’Orion.

A charge ensuite de trouver un relais énergétique pour le propulser vers le système solaire.

Une certitude : il devra dérouter son appareil pour sortir du flux à une distance comprise

entre vingt-six et vingt-huit milles années-lumière du centre de la Voie lactée. Il pourra

s’appuyer sur une étoile naine rouge de la constellation du Sagittaire, distante

de près de dix années-lumière, voire d’une autre naine rouge à 4,3 années-lumière

dans la constellation du Centaure. Troisième possibilité : pointer cette super-géante,

dans la constellation de la Carène, au gouvernail de ce que les astronomes terrestres

nommèrent jadis le Navire-Argo, un ensemble de trois constellations imbriquées.

Et que dire de Sirius, dans la constellation du Grand-chien ?

Nom d’un chien justement, comme diraient les Terriens ! Daïk a l’embarras du choix

pourvu qu’il ne commette l’erreur de sortir des rails le conduisant dans un coude sur la face

externe du bras d’Orion.

 

L’extradolescent ajuste le col de sa combinaison, pointe son curseur

sur la spirale, met les rétro-propulseurs bien dans l’axe du trou noir derrière lui,

et… go !

Go !

Il fonce. Et il troque. Il troque une éternité pour une fraction de seconde.

Il troque des milliards de dollars du Zimbabwe pour un franc suisse. Et il cible l’Europe,

le pays des druides. Il hésite entre l’Ile de Mon, sur la grande Ile de Bretagne,

et le pays des Vénètes qui ont combattu les armées de César comme l’évoque

le chant des Séries. Nombre onze ou douze ? Peu importe, il ne sait plus trop.

Il sait juste qu’il doit faire vite parce qu’il craint que ses parents soient déjà sur ses pas...

Daïk actionne le col de sa combinaison, synchronise l’espace et le temps,

ferme les yeux. Il opte pour les Vénètes. Parce qu’il se souvient de lointaines légendes.

De mégalithes connectés aux astres. D’alignements au milieu des bois.

Des druides y font procession depuis des siècles et des siècles. N’innombrables légendes

courent à travers la lande et au creux des forêts fécondes.

Non loin de là, une colline se dresse avec un grand mégalithe brisé depuis

la nuit des temps. Un autre ensemble de pierres en forme de cercle est à moitié

englouti par les eaux depuis des milliers et des milliers de révolutions.

Il opte pour ces terres désolées. Désolées, mais si riches en enseignements

sur ces lointaines croyances fondatrices...

 

*

 

L’enfant est allongé comme un poilu sacrifié au fond de sa tranchée

au beau milieu d’une assemblée de schtroumpfs et de playmobiles. Il gît comme

un chef de guerre parmi ses combattants. Sous son poids, sa tête a fracassé

le pont levis de son château de sable géant. Ses épaules ont éboulé le flanc

des douves. Tout son corps baigne dans une eau saumâtre. Joss découvre

avec stupeur que son fils avait coulé du ciment au fond de son bac à sable !

Alimentées à chaque averse, les douves semblent communiquer par

un système de trop-plein vers une mare grande comme un cercueil...

 

Il découvre aussi que l’enfant a planté des piquets comme les charpentiers

de marine le faisaient afin d’assembler les coques de navire à partir de bois

flotté immergé. A côté se dresse un moulin fait d’éléments récupérés à l’aide

de vieux jouets démontés. L’enfant respire, mais Joss a beau le secouer comme

un prunier et lui flanquer des paires de gifles, il ne parvient à le ramener

à la conscience. Ses cheveux collants font corps avec son tombeau éphémère comme

s’il était une épave échouée sur le flanc, au pied de son œuvre. Sa création l’a emporté,

fossilisé. Son fils a été transformé en pantin de bois ! Il ressemble

à une marionnette en pleine crise d’apoplexie. Joss éboule encore un peu

plus les douves du château du revers de la main, puis incline le corps

de son fils en position de sécurité. L’enfant respire toujours, il n’y a aucun

doute là-dessus ! Pas la moindre trace de sang, ni d’hématome…

Son fils a-t-il pu faire un malaise vagal, s’évanouir ? Joss veut y croire… Il détale

comme un lapin, pénètre dans la maison, s’empare du téléphone,

appelle Koupaïa tout en composant le numéro. Elle ne répond pas.

De la lumière provient de l’étage par la cage d’escalier :

-Vite ! Nathan a fait un malaise ! IL NE BOUGE PLUS !

Joss redescend, saisit un plaid et un coussin dans le salon, s’élance

à nouveau jusqu’au fond du jardin. Il y a de la lumière à la fenêtre des Anglais.

Pas de seins nus ce soir, plus de joutes verbales, juste un impératif :

sauver son fils. Prier les urgences. Qu’elles méritent leur nom !

Koupaïa surgit à son tour. Ses cheveux lui donnent un air de Celte insulaire

descendue de ses montagnes septentrionales. Joss imagine une lointaine

descendante picte ou scot déboulant sous une pluie naissante annonciatrice

du déluge. L’incurie, le péril sont à nos portes ! Un seigneur maléfique a intenté à la vie

de notre fils, on a jeté un sortilège !

Revenu à ses pieds, Joss trouve que Nathan est comme possédé avec

ses yeux fixes.

Joss le voit bien, maintenant que les siens s’habituent aux ténèbres...

 

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Daïk, chapitre 18

 

 

lettre typo celtique J

OSS ALLUME LA TELE. IL TOMBE SUR UN CONCERT

DE PENEZ DRIGENT EN TRAIN D'ENTONNER

UNE COMPLAINTE. 

Une gwerz.

Il aurait bien invité Robert à voir cet Ovni de la

chanson mais doute que Miss’ ait envie de se

le fader à l’heure du dîner.

Et puis l'Anglais est censé avoir mangé

depuis longtemps. Ses voisins n’ayant ni volets

ni rideaux, il est aisé d’à peu près tout connaître de leur

vie et Joss peut affirmer que Fenêtre sur court en version franco-anglaise

ce n’est pas triste non plus (quoique moins anxiogène). Kate,

sa femme, de son vrai prénom Sandy - mais sa chevelure fait penser

à celle de Kate Bush - ne passe plus la porte de sa longère bretonne

après avoir dégainé son sèche-cheveux ! C’est la seule interprétation plausible

pouvant expliquer d’une pierre deux coups le mystère de sa tignasse

explosive et sa discrétion légendaire dans tout le village : elle ne sort pratiquement

jamais de son antre troglodytique, comme si elle avait décidé de quitter

la grisaille anglaise pour venir s’enfermer dans une grotte armoricaine.

 

Le soir, elle a cette curieuse manie de se déshabiller que lorsque la lumière

est allumée. Un jour, Joss s’est surpris à avoir un début d’érection sans même

la voir, rien qu’en pressentant son passage devant la fenêtre de sa chambre

et cette fois-là, il s’est vraiment dit que ça devenait grave.

 

 

Oui, ça devenait grave ce garde-à-vous pavlovien, surtout quand vous finissez par intégrer

que les défilés de votre voisine font désormais partie du paysage de votre vie

au même titre que les seins de votre propre femme !

 

Joss a encore de la chance que, conformément au cliché de la quarantaine britannique, Kate

soit davantage portée sur le chocolat que sur la bagatelle...

Pendant ce temps, Nathan son petit génie en culottes courtes est en train d’échafauder

on ne sait quelle création artistique dans le jardin à plus de vingt et une heures

(pas d’école demain) tandis que Koupaïa lit sur son site web préféré un article très jacobin

 sur d’autres Marie-Antoinette : Cinq stars défigurées par la chirurgie esthétique, et que

la caïd de la bande s’attaque aux barreaux de son petit lit comme un Bonnet rouge

à son portique.

Joss jette un œil par la fenêtre, contemple le salon dévasté

et qui n’a pas encore été rangé, mesure le niveau sonore hallucinant

de la télévision avant de constater que le volume n’a rien d’excessif (niveau vingt-huit sur

une Toshiba de cent quatre centimètres). Le chanteur Penez Drigent est en train

de hurler à la mort à vous dresser les poils sur les bras. Ar Rannoù alias Le chant des

Séries… avec la bande originale de La Chute du Faucon noir (Gortoz a ran), sûrement

l’un de ses morceaux préférés. Bien que ce soit du quinze ans d’âge, grand minimum,

force est de reconnaître que l’on a tendance à vieillir avec ses idoles.

Ce chant lui rappelle par sa puissance Now we are free, de la bande originale

du film Gladiators, par Zans Himmer et Gisa Lerrard des Dead can Dance, et éveille

en lui des envies de retraite médiévale dans un obscur château dominant l’Ile de Skye

ou la vallée du Lot. Il y vivrait comme un seigneur en écoutant ces chants anachroniques

qu’ils n’auraient sûrement pas reniés si d’ordinaire il avait pu adapter l’acoustique gothique

à la technologie moderne dans ce qu’elle a de plus aboutie et réussie : la quête du son absolu,

impérieux, impérial.

Penez Drigent est au bord de l’apoplexie et Gisa Lerrard choisit ce moment

pour entrer sur scène ! Elle se mêle à la féerie afin de transcender et de sublimer la voix

du barde breton, tandis que Fillette attaque les barreaux à la scie circulaire

avec un disque en diamant, que Kate ouvre encore une tablette de chocolat,

que Robert sort fumer une cigarette électronique dans le but évident de conserver

le plaisir onirique du tabagisme sans les funestes désagréments, et que madame

coupe quelques têtes décaties sur une tablette tactile de ses doigts alanguis.

Ploc, la tête de Rickey Mourke, ploc, la tête de Lourtney Cove, ploc celle

de Jickaël Mackson.

 

 

Ploc, ploc, ploc…

Penez Drigent semble faire un malaise, comme pris d’une sorte de rush.

Joss n’est pas dans sa tête et ignore que le chant des Séries est en

train de le posséder jusqu’à la lie. La faute à un extraterrestre...

Comme foudroyé, l’artiste manque à l'instant de s’évanouir au beau milieu

de son public.

 

Et Nathan ne revient pas de ses châteaux de sable et autres occupations nocturnes.

D’ailleurs, il ne rentrera pas ce soir.

 

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Daïk, chapitre 17

lettre typo celtique C

 

ONVERSATION INATTENDUE, DÉROUTANTE.

Robert Smith se pique de découvrir

les jeux de mot en langue française.

Tout à son affaire, excité comme une puce,

il bondit de sa porte fermière en ce petit matin

de printemps, un bob sur la tête :

-Hey, les Frogs, je tiens mon premier jeu de mot en français !

-Hé, you’re scary this morning !, dit Joss encore hagard, sourcil en pointe.

(Il s’attend au pire).

-Vous savez comment on appelle un fonctionnaire en France ?

-...

-Un dysfonctionnaire !

-.

Et monsieur a trouvé ça tout seul. Il opine du chef, comme les Anglais savent si bien le faire.

Traduire, il jubile.

-D’ailleurs, demande-t-il, quel est l’origine du mot « fonctionnaire » ?

Est-ce lié à la fonction ou au fait qu’ils sont censés faire fonctionner le pays ? Nous,

en Angleterre, on parle de civil servant.

-Je vois, le rapport sémantique à la chose publique est en effet

très différent : les fonctionnaires seraient-ils vos esclaves ?

-Non, ce sont nos serviteurs ! La notion de service prime. Chez vous, la notion

de « fonctionnement » ou de statut prime. On ne sait pas trop lequel des deux prime, en fait.

-En France, on parle de fonction publique depuis des lustres. Tu me poses une question,

là. Quelle est l’origine du mot fonctionnaire en France… Allez, je suis

trop bon : entre. On va regarder dans le dictionnaire.

Robert pénètre de bonne grâce, salue la fille de Joss en train d’étaler

sa morve toute fraîche sur le miroir simili-renaissance du salon. Joss farfouille

dans les innombrables étagères qui donnent une illusion de grandeur intellectuelle

à leur humble demeure post-plouc. Là ! En voilà un qui menace de choir sur sa fille, ce qui lui

apprendrait un peu à maîtriser ses sécrétions, la grande affaire de sa vie.

-Fonctionnaire… fonctionnaire… Voyons voir :

 

A l’origine, désigne toute fonction – ah, déjà – confiée par le roi à un particulier

rémunéré  par des gages et des taxations attachées à chacune des opérations

qu’il accomplit. On parle aussi d’officier. En 1604, l’édit de la Paulette (???) consacre

le caractère patrimonial et héréditaire des offices contre le versement

d’un droit annuel et d’un droit de mutation à l’Etat.

 

Les yeux de Bob s’illuminent. Joss sait ce qu’il pense : que les révolutionnaires

sont de parfaits hypocrites qui n’ont pas bien masqué leurs crimes...

D'ailleurs, l’ancien régime n’est jamais très loin dans leurs placards encore remplis

de macchabés mal décomposés. Il suffit de gratter un peu le vernis républicain pour découvrir

l’ampleur du simulacre de remises de têtes... en guise de compteur à zéro.

Bob dit avec l’accent d’Oxford :

-Mais pourquoi avez-vous coupé toutes ces têtes ?

-T’occupe, ce sont nos affaires. Et puis, de toute façon, moi… je serais plutôt un girondin

à la base, tu vois.

-Girondin ? You mean from Bordeaux ?

Joss ne va pas lui expliquer la Révolution française dans le détail à cette heure,

tandis que fillette s’attaque aux rideaux. A chaque jour suffit sa peine !

-Robert, on va en rester là, tu veux ? Il y a eu les ultra-révolutionnaires - les Montagnards -

et il y avait les autres, un peu tièdes, ‘ limite ils auraient supporté une monarchie

constitutionnelle à l'anglaise...

-Tu es des nôtres alors !, fait Robert, ému comme un ivrogne par cette révélation.

Joss a toujours trouvé ces élans suspects venant de ses voisins perfides !

Cette accolade lui fait le même effet que contempler son jardin parsemé

de canettes de bières...

Malgré tout, Il l’aime bien, son Robert Smith, ça le change un peu de ses compatriotes

contemporains. Le Français n’aime pas toujours ses étrangers, mais il les préfère encore

à ses congénères...  Bienvenue chez les fous !

 

Robert revient à son jeu de mot, allusion à peine déguisée à ce qu’il pense

de la France, « le pays du dysfonctionnement », sauf qu’en même temps, il ne fréquente

plus les services publics britanniques et se garde de le reconnaître...

-Tu sais ce qui me chagrine surtout, se justifie-t-il, c’est le passage entre

la fonction publique et la politique dans votre pays. Chez nous, un fonctionnaire

qui fait de la politique ne peut pas retrouver son fauteuil de fonctionnaire après une défaite.

En France, si. Dans notre pays, le fonctionnaire doit démissionner s’il veut se présenter devant

les électeurs !

-Mais oui, bien sûr, Bob, je suis entièrement d’accord avec toi...

-Mais pourquoi ne changez-vous pas les règles si vous êtes tous d’accord avec nous ?!

-Robert, tu sais c’est quoi ton problème ? Tu n’as pas bien compris.

Nous sommes en France. Tout le monde sait ce qu’il faudrait faire pour démocratiser

nos institutions, mais personne ne veut toucher à Marianne d’un pouce. Cette femme

est intouchable ! C’est une icône conservée dans son formol, pigé ? J’ai mis du temps

à le comprendre, mais réformer ce pays, c’est comme vouloir violer Marianne,

tu saisis ? Apprends à aimer cette femme telle qu’elle est. Elle a ses défauts, certes,

mais elle est terriblement sexy. Ne trouves-tu pas ses paysages terriblement sexyyyy ?

Eh bien, pas touche à Marianne. C’est tout.

 

  

-Mais la Terre tourne !

-Vous êtes trop pressés, vous autres Anglo-saxons ! Vous nous stressez. Vous savez quoi ?

Plus vous vous réformez et plus vous risquez de retourner illico à la case départ et alors,

eh bien notre archaïsme reviendra à la mode et on vous repassera devant ! Hé, hé, hé !

C’est ça, le principe ! (Jos pousse un rire démoniaque). La Terre tourne et revient à son point

de départ, toujours !

-This is so absurd ! Je crois que j’en ai trop entendu pour aujourd’hui !, clame Robert

avec une voix étouffée, comme s’il s’essuyait la bouche avec sa serviette après un repas

trop copieux.

-C’est le but, dit Joss, sourire perfide aux lèvres, d’épuiser les esprits

pour mieux les soumettre au charme à la française.

Et voilà. Le tour est joué, Josselin a fait son parfait VRP français, lui le breizhou.

Le pire, c’est qu’il s’inscrit lui-même en faux avec cet immobilisme galopant,

rampant, sous-jacent, permanent, bref, épuisant. Mais il croit tout de même que,

par ce dialogue à brûle pourpoint de bon matin, il a un peu mieux compris le mode de

dysfonctionnement de son pays…

 

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Daïk, chapitre 16 / Ran niver seizh

 

SEIZH – 7 -

  

L’ENFANT.


— Chante-moi la série du nombre sept.

LE DRUIDE.


— Sept soleils et sept lunes, sept planètes, y compris la Poule.
Sept éléments avec la farine de l'air (les atomes).

 

 

lettre typo celtique S

OIT. LE VENT EST L’UN DES SEPT ÉLÉMENTS.

Mais que sont ces sept soleils, ces sept lunes,

ces sept planètes y compris la poule ? 

Daïk est à mille lieues d’imaginer qu’on ne puisse

percevoir de son point d’observation que sept planètes.

Ce système solaire en compte huit, Est-ce que je me trompe ?

Taliésin lui parle d’un monde révolu et si lointain où l’observation

avait pour limites l’œil humain dépourvu du bras armé de la technologie.

Ce monde était porté par un élan philosophique nouveau et puissant.

Les légendes innombrables étaient au cœur du savoir, et cette transmission

se faisait presque exclusivement par la bouche…

-Par l’œil, par la bouche ? Vous voulez dire que cette connaissance du cosmos

a débuté par l’observation primitive et que ces récits antiques ont été bâtis

par des animaux primitifs dénués de… de maîtrise de la technologie ? L’intelligence

appelle l’intelligence. Il a bien fallu un jour que des esprits éclairés commencent

le travail à une époque où il n’y avait pas encore d’ampoules !

 

 

-Difficile de ne pas penser comme un enfant sans pères, n’est-ce pas ?, souffle

Taliésin. Difficile de s’imaginer l’ampleur des transformations opérées

par les générations antérieures... Sais-tu que Merlin comme moi-même

étions des enfants sans pères ? C’est ce qu’a colporté l’Historia Brittonum.

Mais les auteurs chrétiens des légendes arthuriennes relatent une autre version

et disent que la mère de Merlin existait et qu’elle s’appelait

Adhan et que le père était un esprit du souffle ou du vent...

Enchanté, esprit du vent !

 

Daïk acquiesce, fait celui qui connaît une célébrité inconnue à ses yeux

que l’on présenterait dans une soirée mondaine.

Le dos tourné, il glane quelques infos de secours.

Ainsi, Taliésin serait à la fois un barde historique et un druide mythique :

son nom comme celui de Merlin étant associés aux grands récits

des Bretons du Ve et VIe siècle après le grand messie. Un messie issu

d’autres croyances : Jésus Christ !

« Hé, je connais ! »

Daïk sait que ce messie a donné naissance à une religion qui a fini par dominer, entre

autres, les croyances celtiques et qui a repris un grand nombre de ses rites et

légendes. Les druides immortels sont fort circonspects à son sujet.

Daïk songe au vieil Ann Drouiz. S’il veut comprendre cette planète et le drame

auquel il a assisté impuissant, il doit remonter aux premiers druides, quelque mille

cinq cents révolutions terrestres avant l’obsession de l’atome...

Il ne doit plus seulement entrer en communication avec Taliésin ou Merlin,

mais partir à leur rencontre. Il sait qu’ils sont dépositaires de cette légende.

Le chant des Séries s’est transmis à eux par tradition orale, et ils ont été

de ceux qui ont influencé ses nouveaux maîtres tel qu’Ann Drouiz. Ann Drouiz

qui se refuse de lui enseigner les Rannoù jusqu’au bout, tandis que Taliésin

s’esquive en le renvoyant à sa méconnaissance des anciens.

Pourquoi donc ne veulent-ils pas l’aider à grandir plus vite ?

 

 

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Daïk, chapitre 15 /Ran niver eizh

 

 

EIZH - 8 -

   

L’ENFANT.


— Chante-moi la série du nombre huit.

 

LE DRUIDE.

— Huit vents qui soufflent; huit feux avec le Grand Feu, allumés au mois de mai sur la montagne de la guerre.
Huit génisses blanches comme l'écume, qui paissent l'herbe de l'île profonde;

les huit génisses blanches de la Dame.

 

lettre typo celtique L

’EXTRADOLESCENT ENFILE SA COMBINAISON

et prépare sa conversion.

Immortel, immortel, c’est vite dit ! Il redoute

d’être éparpillé aux quatre coins 

de l’espace et de mourir comme emporté

par une crise financière... Pour la première

fois de sa vie, il a peur de mourir :

-Ils vont voir un peu de quoi un extraterrestre est

fait, depuis le temps que ces proto-intellectuels

fantasment sur nous ! De toute façon, c’en est trop : l’éternité est devenue d’un ennui mortel.

Je bouge !

Daïk ajuste sa combinaison, relève son col. Il frémit à l’idée

de traverser ce trou noir perdu au beau milieu de la galaxie

par le jeu d’une conversion espace-temps. Il retient son souffle, se glisse dans

son fauteuil de pilotage – un siège inclinable équipé d’un pare-soleil à cent quatre-vingt

degrés pour éviter de se brûler les facettes. L’extradolescent rushe les informations

collectées par les navigateurs qui ont déjà taillé la route vers la

constellation du Sagittaire. Il cale la position des rétro-propulseurs pour

capter l’énergie d’attraction du trou noir qui l’enverra tout schuss, pendant

quelques dizaines de milliards d’années-lumière, vers le bras d’Orion.

De là, Daïk dégottera une comète pour le router jusqu’aux confins du système solaire.

Sur la planète Terre.

Un jeu d’adolescent. Si tout se passe bien...

 

                                                                        *

 

-Chante-moi la série du nombre dix !

Daïk se couvre les oreilles, comme pour ne pas entendre l’intrusion

de ce bougre d’Ann Drouiz qui lui a formellement interdit d’aller plus vite

que la musique. Il se déconnecte du monde et, tout à coup, entend une voix un peu

nasillarde qui s’élève. Une voix à l’accent étrange, possessive, envoûtante, et qui tape

du pied :

 

Dek lestr tud gin a welet
O tonet euz a Naoned :
Goa ! c’hui ; goa ! c’hui, tud Gwenned…

 

La voix lui chante la série du nombre dix, puis interrompt sa transe et lui

souffle ces mots :

-Ce chant est l’un des plus anciens de la Bretagne. Il récapitule le mythe

cosmologique celtique en douze séries. Les Rannoù sont chantées avec répétition des

séries récitées…

-Qui est-ce ? Qui me parle ?

-Penez Drigent est mon nom [Penez Drigent eo ma añv en VBZH, la version

originale, NDLA], répond la voix. Je viens du Léon, en Bretagne, cette

contrée sacrée qui a vu prospérer le chant des Séries !

-A ce qu’il paraîtrait, ce chant est connu jusqu’aux confins de l’espace.

Un druide m’a narré les séries du nombre onze et douze…

Mais la voix se tait et reprend son hymne venu des profondeurs :

-Attendez ! Ecoutez-moi, Penez Drigent, dites-vous ?! Laissez-moi télépather

encore un peu avec vous ! Je m’apprête à venir sur votre planète. Ce n’est

plus qu’une question d’éterni… enfin de méta-secondes ! Dites-moi où je peux vous

rencontrer !

Mais Penez Drigent a repris ses Séries depuis le début comme il est d’usage

dans les gwerzioù. Daïk tente de géo-localiser la communication télépathique

en  appliquant sur son bocal terrestre un cache filtrant les ondes télé-stellaires (!.)

Comment est-il entré en contact avec lui ? 

-Un coup de géoloc’, vite… Là ! Le chant provient de la surface du globe,

hémisphère supérieur, non loin d’un océan qui court d’un pôle à un autre,

parallèle à l’immense langue de terre d’où a surgi la première explosion

nucléaire. Bingo. Elle provient de ce que les Terriens appellent l’Europe !

Daïk vient de géolocalisé ce druide aux pouvoirs surnaturels quelque part

sur un promontoire à l’extrémité du continent, et il chante… il chante devant

une foule immense.

Daïk devine des cris, perçoit des applaudissements en fond sonore,

comme des litanies, et aussi des ondes répétitives émanant

d’un instrument électro-archaïque. Il entend une musique proto-sidérale

l’enveloppant avant de s’éteindre dans un brouhaha cacophonique terrible,

comme si tous les humains de ce coin de Terre hurlaient de concert.

L’extradolescent en frémit. Il ne sait par quel miracle il est entré en contact

avec le druide, peut-être bien un descendant des Initiés de la vallée du Bélen*.

Mais surpris par l’intrusion télépathique, le barde profère quelques mots

avant de couper court.

Zut... Bon, c’est une réaction courante chez les humains. Leur esprit s’autocensure

et réfute la réalité, parce qu’ils pensent que leur imagination leur joue des tours.

La communion sur scène avec le public l'a fait pourtant entrer dans un monde

proche de celui des télépathes. N'est-ce pas l'une des raisons qui explique l’importance

du chant chez les druides et les hiérophantes de toutes obédiences. Ils sont portés par

leurs émotions, entrent ainsi en communion avec les autres esprits, s'approchent du statut

d’être divin. C’est la force de ce chant sacré qui a rendu possible cette connexion

soudaine entre Daïk et Penez Drigent. Parce que Daïk le voulait, au plus profond

de lui. Mais parce que Penez Drigent le voulait aussi., il en est convaincu ! Le faisceau s’est

établi et l’extradolescent l’a intercepté. Et si son esprit factuel a repris le dessus, le druide lui

a livré plus ou moins consciemment cette définition :

-Ce chant est l’un des plus anciens de Bretagne,

il récapitule le mythe cosmologique celtique en douze séries....

 

L’extradolescent ignore si le druide terrien a proféré ces paroles à l’intention

de son public captivé ou à son égard. Pour en avoir le coeur net, il tente un nouveau rush

avec l’humain. Mais ce dernier a fermé la porte, comme apeuré par ce qu’il perçoit

peut-être comme le fruit de sa propre transe, la folie du communiant avec son public.

-Non, vous n’êtes pas porté par la transe, vous avez chanté avec toute

la puissance nécessaire pour être perçu par qui veut bien vous entendre

depuis le cosmos !, tente Daïk. Je veux connaître l’origine de votre monde terrien.

Je veux connaître ce que nos druides nous interdisent de savoir, parce que

j’appartiens à un univers où le savoir est infini mais où la rétention est à la mesure

de sa puissance. On m’autorise à étudier l’astrophysique, mais le sens philosophique

des choses et des êtres m’est dévoyé. On m’autorise à méditer, mais le sens

de mes questions demeure sans réponse. Pourquoi me refuser cette maturation ?

Puis, comme une prière, Daïk implore le druide :

Pourquoi m’empêcher de remonter les séries

une à une, depuis dix jusqu’à la Nécessité unique ?

Pourquoi coder ma vie, la borner dans son immensité, la limiter ?

Pourquoi les adultes ont-ils peur de nous ?!

Pourquoi les enfants sont-ils perçus comme des nains !

Pourquoi étouffe-t-on leur folle créativité cosmique ?

Pourquoi les enterre-t-on avant le tombeau, dans des codes !

Pourquoi baliser la vie de déterminismes, alors même que tout est infini.

Pourquoi nier le chant des Séries, et le réduire à une vieille légende ?!

 

Pourquoi s’approcher du savoir doit-il toujours être perçu comme une crise

d’adolescence. N’y aurait-il pas de monde entre celui des enfants

et celui des adultes ? Convient-il de choisir nécessairement un camp ? Ne puis-je

pas être la synthèse entre la connexion intuitive au cosmos et sa maîtrise

par je ne sais quels garde-fous tout azimut ? N’y a-t-il donc pas de voie médiane

entre l’instinct et la discipline ? Penez Drigent, je vous en supplie ! Répondez-moi.

Ouvrez-moi la porte ! Quelle est la signification de la série du nombre dix ?

 

Daïk rushe de toutes ses forces, au risque d’éveiller les soupçons. Il suffirait

que ses parents entrent en télépathie avec lui à cet instant précis et boum,

ils capteraient immanquablement son amorce de conversation !

Daïk prie pour que cela n’arrive pas...

Sur scène, dans l’un de ces concerts où la transe est totale, Penez Drigent

est saisi d’un malaise. Les mots qui sortent de sa bouche le possèdent, la Série

a pris le pouvoir sur son art, et c’est alors que son esprit s’ouvre

et reçoit le violent rush de Daïk avec toute sa force cosmique.

Il manque de le terrasser sur scène, tandis qu’une musique électronique

submerge la foule :

-Dix vaisseaux ennemis qu'on a vus venant de Nantes : malheur

à vous, hommes de Vannes ! Le meurtre des prêtres du Dieu Bel est

un mauvais présage. Elle annonce la révolution des douze signes du zodiaque

et la fin du monde. La flotte de César est partie de la Loire pour venir anéantir la puissance

maritime des Vénètes, le peuple le plus fort de la confédération armoricaine ! Kervarker dit

un jour que les Romains vendirent à l’encan tous ceux dont César put se rendre maître.

Les dix vaisseaux ennemis représentaient la flotte romaine entière ; César dit lui-même

que les druides étaient étrangers à la guerre mais qu’ils étaient armés

et qu’à la mort de l’archi-druide, ils étaient capables de mettre la main à l’épée

pour disputer l’autorité suprême et plus forte raison pour défendre leur patrie.

 

Possédé, Penez Drigent se laisse extraire ses propres pensées sans

qu’il ne puisse contrer l’extradolescent avide de questions.

Le chant du nombre neuf est l’un des plus abscons qui soient. Lui aussi dit

qu’il vient du Léon. Un chroniqueur du XVe siècle mentionne cette tradition

dans la région de l’Aber Wrac’h. La référence aux neuf petites mains blanches

serait une allusion aux enfants immolés sur un autel de l’Aber Wrac’h, un aber,

une ria, un fjord, l’un des plus impressionnants de l’extrémité nord de la pointe bretonne.

Ce lieu s’appelait Porz Keinan - le port des Lamentations - du fait des gémissements

poussés par les mères des enfants sacrifiés. Les neuf korrigans sont à rapprocher

des neuf korrigans dansant à la clarté de la pleine lune autour de la fontaine

en l’honneur du satellite naturel, leur divinité. Pomponius Mela les appela les prêtresses

de l’île de Sein.**

Ces neuf korrigans firent aussi l’objet d’un culte sous le nom de Koré. Or,

ce fut longtemps une coutume à l’Ile de Sein de se mettre à genou devant

la nouvelle lune et de réciter en son honneur l’oraison dominicale. Le premier

jour de l’An, la même coutume prenait la forme d’un sacrifice aux fontaines,

sacrifice sans commune mesure avec celui du port des Lamentations : il s’agissait

d’offrir un morceau de pain couvert de beurre…

Etrange et singulière pratique… Qu’est-ce que du pain ? Une pâte composée

de germes végétaux, d’eau, de sel, trois éléments essentiels à la vie terrestre.

Qu’est-ce que le beurre ? De la matière grasse provenant du lait. Qu’est-ce

que le lait ? Le produit des glandes mammaires des femelles de la Terre,

femmes de toutes espèces. Il est destiné à nourrir les nouveau-nés. Daïk

peine à imaginer…Encore une référence à la lointaine légende des mortels

qui ignoraient les manipulations génétiques et devaient s’accoupler pour

se reproduire ! A peine croyable !

 

 

Les mâles et les femelles de la Terre mêlaient leurs corps et leurs sucs

dans une sorte de rite sacrificiel avec moult gémissements, et de là germaient

leurs mortelles descendances condamnées à en faire autant pour ne pas disparaître,

sans réincarnation cellulaire possible dans le nouvel être ainsi généré !

Au cœur du processus : l’amour, l’autre sel philosophique. La croyance selon laquelle

le fruit de ses entrailles emporterait avec lui une survivance immatérielle de ses créateurs,

survivance d’autant plus riche et féconde que cet amour aurait été puissant. Invincible.

Et voilà l’essence même de la série du nombre neuf !

-Mais alors, pourquoi sacrifier ses enfants sur l’autel près de Lezarmeur ?

Penez Drigent continue de chanter. Sans le savoir, il vient de dérouter

Daïk vers les songes des grands collecteurs : Théodore Hersart

de la Villemarqué alias Kervarker, Pierre Le Baud, et d’autres encore tels Arthémidore

et Strabon. Tous des passeurs de cette bien étrange civilisation où la transmission

et la reproduction ont tant d’importance...

-Ces êtres terriens connaissent encore peu de choses, mais ils cultivent

la transmission comme nuls autres pareils, songe Daïk qui puise

dans le chant du barde, en plein spectacle sacrificiel sur la scène, de précieuses

informations sur l’origine de ce chant originel propagé si loin dans l’espace.

Ils chantent la vie, ils chantent la mort en se tenant dans d’étranges postures,

tournés vers les astres et la lune comme s’il s’agissait d’un Dieu, alors que

Daïk sait très bien que les hommes ont fini par le coloniser pour se dire

qu’il ne s’agissait que d’un tas de caillou et qu’ils ont commencé à mépriser

leurs lointaines idoles ! Comme si le peuple terrien avait cru achever sa mue,

à compter du jour où il posa le pied sur cet astre... Ils se sont empressés d’y planter

un drapeau... Quel symbole !

Daïk se jure d’aller voir la lune de près pour mieux comprendre

ce début de révolution. Un premier pas dans la bonne direction puisqu’en pleine

période de tirs atomiques frénétiques, des hommes ont cherché à quitter le navire,

pressentant enfin que l’espèce allait toucher ses limites et devoir jouer sa survie.

Alors qu’il a devant lui plusieurs millions voire centaines de millions de révolutions

terrestres pour accomplir sa grande migration, il précipite sa perte et improvise

une éphémère conquête spatiale avant de finalement renoncer et de différer

l’urgence. Il entre dans une période contemplative où il observe la dégénérescence

précoce de sa planète à l’aide d’innombrables outils de mesure sans trancher

entre la nécessité de restaurer l’état de la Terre et celle

consistant à préparer son émigration dans l’espace…

Et la laie et ses marcassins ? Et cette bauge ? Une voix inconnue renchérit 

soudain : et l’arbre ! Et le pommier ! Une antique médaille représentait jadis

un sanglier et une laie au pied de deux pommiers mêlant leurs rameaux…

La voix – celle de Théodore Hersart de la Villemarqué cette fois - lui souffle à son tour :

-Nous avons affaire à des rites très anciens, bien antérieurs aux religions

dominantes qui leur ont succédé. Dans l’île de Bretagne, un culte était

dédié à cet animal des forêts, mammifère lui aussi, et emblématique

de ces régions tempérées du monde. Un autre témoin rapporta qu’un sanctuaire

existait. Une église y fut érigée en lieu et place d’un pommier sous lequel

une laie allaitait ses petits…

Encore un rapport à la reproduction !, s’enflamme Daïk, qui finit par

envier ces êtres nés de l’accouplement de leurs ancêtres et qui, quand

ils ont trop de questions existentielles en tête, peuvent se « concentrer »

sur autre chose... Non, pour Daïk, c’est comme si une chaîne s’était

rompue et qu’il avait été éternellement un adolescent en opposition

à ses créateurs a-reproducteurs. L’extradolescent flaire un douloureux

constat : il a l’impression d’être le fils de Dieux qui seraient partis coloniser

l’univers et qui attendraient de lui qu’il accomplisse la même destinée :

celle de voler au-dessus des choses, au-dessus des lois physiques

et astrophysiques. Pourquoi personne ne semble se poser la question de cette

invraisemblable position dans son entourage ? Ne se serait-il jamais tourné

vers ces lointaines légendes s’il n’était pas tombé par hasard sur ces quelque

deux mille cinquante trois feux d’artifice ?

A quoi le questionnement tient...

Et peut-on parler de hasard ?

Kervarker lui souffle qu’un hagiographe évoqua il y a des centaines

de révolutions terrestres [au douzième siècle, NDLA] la reconversion des Bretons

à la religion émergeante en ces termes :

-Un ange apparut en songe à l’apôtre du midi de l’Ile de Bretagne (pourquoi, au fait,

s’agit-il d’une île et non plus d’une extrémité du continent ?). L’ange lui tint ce langage :

partout où tu trouveras une laie couchée avec ses petits, tu bâtiras une église en l’honneur

de la sainte Trinité.

-La sainte Trinité ?

-Oui, le dogme du père, du fils et du Saint-Esprit, égaux, participant tous d’une même essence

divine !

Et là, c’est comme un coup de tonnerre dans l’esprit de Daïk. Trois générations

en une essence divine… comment donc ! Daïk ne comprend plus rien. Il commençait

à voir apparaître une sorte de sanctification de la reproduction des mammifères

de cette planète et d’une supériorité de l’amour, régénérateur. Et voilà qu’on

écarte la pièce essentielle de cette chaîne : la mère. Pourtant, la mère

figure sur cette médaille. Elle peuple les récits fondateurs de toutes ces légendes.

Qu’est-ce donc que cette Sainte-Trinité érigée par-dessus la mère et ses enfants et

l’omettant, l’écartant ? Lobe, jeu, set et match !

Ces récits séduisants perdent soudain de leur superbe. Pour tout dire,

Daïk est prêt à se dérusher, et à renoncer, mais une autre voix, inconnue, souffle

à son esprit :

-Deux poèmes attribués à un illustre druide, disons sans nul doute

le plus mythique de cette civilisation de légendes, La Pommeraie et Les Marcassins,

évoquent cette affaire. Ce barde, hé, hé, raconte qu’un sanglier instruit

les marcassins comme dans l’antique version et les qualifie même d’intelligents et éclairés.

Cette voix est celle de Merlin, Daïk en est persuadé :

-C’est vous ! Vous êtes Merlin ! Je connais mes classiques ! Votre petit « hé hé » ambigu…

Merlin acquiesce :

-Oui, c’est bien moi, mon petit, hé hé...

Merlin se met à lui parler du poète des sangliers. Il s’agit d’une référence

à l’instruction. L’apprentissage du savoir bardique comme quintessence, dit-il.

La reproduction de l’espèce, l’amour, soit. Mais la puissance du savoir, incarnée

par le druide, leur passe-t-elle au-dessus de la tête ? La nouvelle religion va

s’emparer de ce rite pour bâtir un hymne dédié non plus seulement au

savoir dans sa symbolique virile, mais à la figure du père...

Merlin lui dit aussi, comme dans une invocation aux arbres :

-Pommier élevé sur la montagne, ô vous dont j’aime à mesurer le tronc,

la croissance et l’écorce, vous le savez, j’ai porté le bouclier sur l’épaule

et l’épée sur la cuisse ; j’ai dormi mon sommeil (sic) dans la forêt de Kelidon ! 

Ecoute-moi, cher marcassin, toi qui es doué d’intelligence, entends-tu les oiseaux ?

Comme l’air de leurs chants est gai ! Chacune des strophes de la leçon débute ainsi

par une formule doctorale...

-... comme dans le chant des Séries ! Merlin, savez-vous que j’en suis au nombre neuf ?

-Oui. Cette série est comme une règle d’or à l’intérieur de la règle d’or.

Le principe à l’intérieur du principe.

Ainsi a-t-il fallu poser la question et les premières réponses ont migré

depuis la Terre jusque dans l’esprit de Daïk avant même qu’il n’ait eu le

temps de franchir le trou noir par la grande porte du Sagittaire... Wouaw.

Des esprits se sont assemblés pour communiquer jusqu’à Daïk à travers Penez Drigent.

Monde étrange, incapable de penser le savoir d’une seule voix... Ils ne peuvent

prospérer isolés. La mémoire collective est essentielle pour eux. C’est même

une question de survie. Daïk se sent comme le réceptacle d’un faisceau

stellaire qui unirait la conscience de ces hommes sans lien physique ni temporel

entre eux. L’esprit de Daïk les a réunis comme on réunit une assemblée druidique :

 

Huit vents qui soufflent ; huit feux avec le Grand Feu,

allumés au mois de mai sur la montagne de la guerre.

Huit génisses blanches comme l'écume, qui paissent l'herbe

de l'île profonde; les huit génisses blanches de la Dame.

Une nouvelle voix surgit et frissonne, trop heureuse de partager son savoir

à l’enfant :

-Les huit feux évoquent les feux perpétuels qu’entretenaient les druides

en divers temples de l’Ile de Bretagne : sept feux supérieurs symboles

des sept batailles sanglantes, tandis que le huitième, principal, est celui de Bel-Tan

que les Celtes d’Irlande allumaient sur les montagnes

en honneur du soleil au mois de mai.

La voix n’est plus celle de Merlin, mais d’Avaon, comme

il le révèle lui-même avec des accents poétiques :

-Je suis le fils de Taliésin. Ah, le feu aux flammes rapides et dévorantes !

Nous l’adorons plus que la terre ! Le feu ! Le feu ! Comme il monte d’un vol

farouche ! Comme il est au-dessus du chant des bardes ! Comme il est supérieur

à tous les autres éléments ! Dans les guerres, il n’est point lent ! Ici, dans

ton sanctuaire vénéré, ta fureur est celle de la mer ; tu t’élèves ; les ombres s’enfuient !

Aux équinoxes, aux solstices, aux quatre saisons de l’année, je te chanterai,

juge brûlant, guerrier sublime, la colère profonde !

-Joli poème, bravo !, s’enthousiasme Daïk, prêt à applaudir tel un enfant

terrien qui n’aurait que deux mains. Et les huit génisses blanches ?, demande-t-il, insatiable.

Qu’est-ce que ces huit génisses blanches de la dame ?

-Les huit génisses qui paissent l’herbe de l’île profonde ! Du temps de Tacite,

Bel enfant, une déesse était adorée sur Inis Mon, l’île de Mon, que l’on peut

traduire par l’île de la génisse, justement ! Ces génisses étaient consacrées

à l’adoration de cette divinité.

-Et les vents, les huit vents qui soufflent…

-Les Celtes ont des noms de vent correspondant à chaque point cardinal

intermédiaire*… C’est déjà, un pont vers le chant des séries du nombre sept

qui évoque les éléments, dont l’air.

-Quel est-il ?, s’empresse de savoir Daïk, conscient de vouloir brûler les étapes.

Quelqu’un peut-il me le raconter dans cette assemblée ?

-Le chant du nombre sept évoque la division des éléments, répond Taliésin.

Là encore, un chiffre clef, comme dans tant de religions et de légendes.

Personnellement, j’ai moi-même élaboré ma définition des sept éléments : outre la terre,

l’eau, l’air et le feu, j’y ajoute la farine de l’air, les brumes et le vent !

  

____________________ 

 

*Cette conversation télépathique remonte à l’époque postérieure aux tirs nucléaires, quelques temps après le dernier détecté en date [tiré au Pakistan en 1998 et censé être le dernier essai nucléaire autorisé avant le Traité d’interdiction totale des essais nucléaires, le TICE. Hélas, même un extradolescent curieux comme Daïk ne sait pas encore tout à ce sujet. D’autres tirs ont violé le Traité depuis...

**La rose des vents des Bretons comporte huit branches : norzh (nord), biz (nord-est), reter (est), gevret (sud-est), su (sud), mervent (sud-ouest), kornaoueg (ouest), gwalarn (nord-ouest). Nombre d’expressions bretonnes subsistent toujours et sont passées dans le langage des marins. Sur l’Ile de Sein ici évoquée, on parle aussi de la mer de droite (ar mor dehou) et de la mer de gauche (ar mor klei) pour désigner la mer qui s’étend au sud et au nord de la chaussée de Sein. 

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Daïk, chapitre 14

 

lettre typo celtique P

ENDANT CE TEMPS, DAÏK MET LE CAP

sur le trou noir II>IV.

Fébrile, l’extradolescent vérifie la production

en plutonium et, à l’aide d’un bras

mécanique articulé, plonge les barres dans

le générateur intégré. Il vérifie aussitôt l’état

de sa combinaison tout en délockant les

stabilisateurs de la capsule de secours.

L’univers IV n’est pas un monde inconnu.

Nombre de navigateurs ont posté leurs itinéraires préférés sur les méta-terminaux.

Les données de vol sont automatiquement partagées. Ainsi, n’importe quel utilisateur

de vaisseau peut se router facilement. Daïk compte ainsi cibler la portion

du trou noir II>IV menant aux confins de la voie lactée dans l’une des constellations

de Ptolémée*. 

Pour être déjà évoquée par les récits druidiques, la constellation est située

à proximité du système solaire entre Ophiuchus et Capricorne.

Le centre de cette constellation se trouve dans

la Voie lactée, elle-même plus dense à l’endroit où elle traverse le Sagittaire.

Le Sagittaire est un repère à nébuleuses et à amas stellaires fort bien gâté

par Dame nature...

-Bordel, comment s’y retrouver là-dedans ?, grogne Daïk qui murmure :

l’étoile la plus brillante de la constellation du Sagittaire (Kaus Australis ε Sgr) se situe

à la base sud de l’arc, OK. A dix degrés plus au nord-est se trouve Nunki, au niveau

du cou, super ! Ces deux étoiles forment un quadrilatère complété par Ascella au sud-est

et Medius au nord-ouest. C’est le corps de la bête, quoi !

En retrait, moins lumineuse, τ Sgr marque l’arrondi du corps. A l’opposée, γ et λ Sgr.

Tout bon ! Quant à l’arc, il est formé par trois étoiles : Kaus Borealis, Kaus Medius et

Kaus Australis.

Mouais.

Daïk ne voit pas encore par quel biais récupérer la trajectoire d'une comète…

Une certitude : l’évocation de la constellation du Sagittaire est

bluffante pour une civilisation si en retard en matière d’observation

spatiale. Au cœur de la Voie lactée, la constellation

du Sagittaire et la radio-source Sgr A** sont associées à un trou noir super-massif situé

au centre de la galaxie en univers IV. Une douzaine d’étoiles compose un

amas stellaire en orbite autour de ce même trou noir… Autrement dit, Sagittaire est

LA constellation autour de laquelle tourne la Voie lactée.

Particularité de ce trou noir central qui fait office de courroie d’entraînement,

il émet une faible activité électromagnétique.

Faut-il encore savoir pourquoi.

Daïk jette un globe aux rapports des navigateurs qui ont déjà débouché au

cœur de ce trou noir depuis l’univers II. Il engloutit une faible quantité de

matière, les étoiles en orbite autour sont extrêmement proches puisque la

plus exposée d’entre toutes fait un tour complet en quinze révolutions

terrestres ! Autant dire que dalle ! Aucune forme de matière connue n’est susceptible

d’être aussi comprimée dans un tel espace tout en étant aussi peu lumineux

sauf un trou noir... Celui-là avoisinerait les quatre millions de masses solaires !

Dans la foulée, l’extradolescent géo-localise le système solaire dans un bras

de la Voie lactée très excentrée, et c’est une chance pour leurs

habitants. Car non seulement le trou noir est peu actif, mais en plus, ce système

est très éloigné. Bien avant d’être englouti par le trou noir central, la Grande menace

viendra de l’explosion de l’étoile solaire. Et plus sûrement encore d’une collision

avec une comète...

-Bon, c’est cool. Revenons à nos moutons, fait Daïk. Y’a du boulot !

La distance à parcourir promet d’être phénoménale avant le retour

de campagne de papa-maman. Daïk ne voit qu’une solution : se jouer de

l’espace-temps et bien optimiser ses inverseurs attractionnels destinés à

« négativer » la puissance d’attraction du trou noir et à propulser ainsi l’aéronef

à une vitesse astronomique dans la direction souhaitée. Pas simple, non, car la faible

efficience du trou noir complique sévèrement la donne.

Jouer à fond de la distorsion espace-temps entre univers II et IV, c’est un peu comme

convertir des francs suisses en euro… ou, pour être précis, des francs suisses en dollars

zimbabwéens de 2009 avec ses billets de cent mille milliards de dollars ($ 1014)...

Comme quoi, l’astronomie c’est comme la finance.

Tout est possible...

 

 

________________________ 

* Les premiers travaux quantitatifs relatifs à la structure détaillée de la Galaxie remontent à 1918. Harlow Shapley étudia la répartition sur la sphère céleste des amas globulaires et détermina que le centre de la Voie lactée se situait dans la direction de la constellation du Sagittaire aux coordonnées approx. de 17h 30m et -30°. Ainsi  établit-il que le Soleil ne pouvait être situé au centre de la Voie Lactée. Shapley est ainsi considéré comme l’auteur d’une seconde révolution copernicienne. Il estima la taille de la Voie lactée à plusieurs dizaines de milliers de parsecs, un parsec représentant 3,2616 années-lumière soit environ trente milliards de kilomètres. 

*La radiosource Sgr A est découverte en 1974 par Bruce Balick et Robert L. Brown à l’Observatoire de Green Bank, l’année de l’invention des playmobiles.

 

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Contraste musical ♀/ ♂ (à la sauce Tricky)

 

La version originale (sortie en août 2017) :

 

 

Avec un petit faible pour la version remixée du DJ américain FaltyDL

Il a assuré la première partie d'un concert de Radiohead en 2011

(alors forcément... mais pas que !).

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Daïk, chapitre 13

 

lettre typo celtique C

A NE M’INTÉRESSE PAS DE RÉTABLIR

des langues de trou-perdu ou de

Trifouillis-les-Oies. Ça ne m'intéresse pas

de revenir à la France féodale où

d'une région à l'autre on ne se

comprenait pas. Ceci, même après

 François Ier qui avait fait un effort d'unification, unification que certains

veulent détruire ! Le but des langues, c'est d'être compris, de faciliter la communication,

que chacun se renferme dans son petit clocher, je ne trouve vraiment pas ça positif.

Je suis allé au Luxembourg, certains se plaignent que la langue française soit

si envahissante. Moi, j'ai envie de leur dire : "Qui comprend le luxembourgeois,

à part le petit Luxembourg ?"

Mais là encore, c'est soft.*

Il lui a dit ça aussi :

-Avec le français on va dans des pays comme la Belgique, la Suisse, le Québec,

l'Afrique francophone, etc ! Où va-t-il aller le Breton-bretonnant avec son breton chéri-adoré ?

Nulle part ! De toute façon, comme à part la Bretagne tout le reste c'est de la m… il

s'en fiche !*

-Oh.

-Quoi ? T’es peut-être Breton, toi ? C’est nouveau. Vendu à la cause régionaliste !

-Tu te méprends. Ce n’est pas mon propos, ni ma philosophie de vie…

-Comme je vois que tout le monde veut revenir à la France du moyen-âge,

je n'ai plus qu'à m'en aller… Je n'ai pas dit qu'apprendre le breton empêchait

d'apprendre le français, seulement il y en a qui aimeraient bien que l'on ne parle

plus français en Bretagne, à l'image de ces Bretons qui remplacent les panneaux écrits

en français par des panneaux en breton ! Même un extraterrestre n’y retrouverait pas

son chemin !

Et toc. Son père a enfoncé le clou. Sa mère l’a défendu avec mollesse, mais n’a pas osé

soutenir son fils peut-être par esprit de désolidarisation de sa belle-fille

qui l’a rallié à sa cause celto-ruralo-écologiste, qu’il se dit qu’ils pensent.

-De toute façon, à l'heure de la mondialisation, c'est une perte de temps.

Il vaut apprendre au moins le français et l'anglais. Des personnes douées peuvent

aussi apprendre l'allemand et anticiper avec le chinois, là c'est utile si elles veulent

partir en voyage ou s'expatrier. Si elles veulent aussi apprendre des langues mortes

comme le breton si ça les amuse, mais qu'elles ne viennent pas les imposer.

-Il ne s’agit pas d’imposer une culture, il s’agit de la réhabiliter parce qu’elle est

toujours menacée de disparition quoi qu’on en pense. Et que c’est dommage

de perdre un patrimoine pareil. Il ne s’agit pas de l’imposer à qui que ce soit. Mais

il est revenu à l’assaut :

-Qu'est-ce que c'est un million et demi par rapport à six milliards

d'habitants ?*

-Papa, nous sommes sept milliards sur terre, presque deux de plus que lorsque tu es né…

-Raison de plus. Qu'est-ce que ça représente aujourd’hui, la Bretagne, sur

un globe terrestre ?*

-C'est fort, tout ça. Joss pensait que les mentalités avaient évolué. Si considérer

que un million de personnes et demi à l'échelle de six milliards - en réalité 3,2 sans

la Loire-Atlantique et quatre millions et demi d'habitants avec - ne justifient pas

que l'on reconnaisse leur culture, leur langue, alors c'est la porte ouverte à toutes

les extrêmes. Que valent alors trois millions et demi d'Arméniens, trois millions

de Kurdes turcs, cinq cents mille Francophones du Val d'Aoste ou deux cent mille

Lapons, sans parler des Berbères ou des Mélanésiens ? Il y a un seuil minimum pour

avoir droit au respect de sa culture ? Et que dire des arguments très méprisants sur

les locuteurs de ces langues ? Ils sont passéistes, arriérés ? De quel droit les nier, les

empêcher de vivre leur culture ?

Koupaïa lui dit de lâcher l’affaire, de trouver une autre tribune, parce que c’est inutile. Joss

fulmine sous le regard éberlué de la petite qui mouille son boudoir avec toutes les peines

du monde sur sa chaise haute.

Chaud bouillant, il continue sur sa lancée :

-Et que dire encore de ce type de raccourcis : personne attachée à sa culture

régionale = indépendantiste considérant les autres comme de la merde ? On croit

rêver ! Il n'y a pas de lien nécessaire, systématique, entre être attaché à une

langue régionale et vouloir quitter la France. La grande majorité des parents qui

inscrivent leurs enfants dans une école bilingue ne sont pas des militants ni

des indépendantistes. Ils aspirent simplement à transmettre une culture

millénaire, qui n’est pas morte comme on veut le faire croire trop souvent ! Ils refusent

l'idée d'une sorte d’inéluctable uniformisation. Ils sont d'ailleurs très, très souvent

aussi bien attachés au français et au maintien du français face à l'uniformisation

par l'anglais. On objecte toujours des points de vue majoritaires aux minoritaires

et quand on répond que la majorité des minoritaires n’est pas anti-majoritaire on accorde

une espèce d’importance démoniaque aux minoritaires des minoritaires

comme s’ils mettaient en danger la survie des majoritaires et discréditeraient par la

même occasion la majorité des minoritaires, c’est un truc de dingue !

-Alors pourquoi imposer les panneaux bilingues ? Pourquoi taguer au frais du

contribuable les signalisations, jusque dans les gares ? La symbolique est tout de

même claire : il s’agit de biffer le français pour le remplacer. Ne me dis pas l’inverse.

Père et fils sont aux portes de la guerre pour une histoire de chapelles ou

de conviction, selon le point de vue où l’on se place (parce que le minoritaire plaide

tout le temps pour un clocher, le majoritaire pour l’intérêt général).

-Le bilinguisme ne veut pas dire remplacement du français par la langue régionale.

D'ailleurs, toutes les études ont prouvé que l'acquisition d'une langue conforte une autre.

Ils sont d'ailleurs beaucoup, dans ces écoles, à apprendre en même temps l'anglais

dès la maternelle (et à être donc trilingues).

-Alors, autant traduire les panneaux en anglais comme dans certains pays.

 

-Je déteste ce genre de conversation !, lui glisse Koupaïa en aparté, entre deux plats.

C’est complètement stérile ! Je ne me reconnais pas dans la vindicte

identitaire. Le nationalisme, le souverainisme, tout ça c’est dépassé, non ?

Moi je renonce à ce genre de débats. On est libre de faire comme on pense que c’est

bien de faire, mais essayer de convaincre ou de rallier l’autre point de vue à bâtons rompus,

ça m’use. Tu ne peux pas savoir comme ça m’use à la longue ! C’est juste

contreproductif.

Elle a probablement raison, mais Joss lui dit que son père n’avait pas à le

chercher là-dessus !

-Je ne suis pas une vitrine ambulante des langues régionales mais j’aime

la diversité et je l’applique, c’est tout. Maintenant, je n’ai aucune certitude : peut-être

est-ce déjà un combat perdu d’avance comme celui des druides en d’autres temps...

-Arrête de répondre à ses provocations. Tu ne vois pas qu’il te cherche ? Tu es

si loin de ses positions, de son mode de vie. Il a grandi à une époque tellement

différente… Il ne peut même pas comprendre cela et il faut reconnaître que les Trente

glorieuses, par définition, donnent raison à ceux qui ont connu cette ascension.

Puisqu’on n’arrête pas de leur rabâcher qu’ils ont réussi, qu’ils ont eu plus de chance

que les autres, n’est-il pas logique qu’ils nous renvoient dans nos buts à un moment

en disant : « Eh bien, c’est peut-être tout simplement parce que nous avions la bonne

approche de la vie et de la société… » Et que répondre à cela ?

Bébé s’étouffe avec son boudoir. Lui, les boudoirs, il a toujours trouvé

ça bof, mais il paraît que c’est bon pour se faire les dents.

-Eh bien, moi, je trouve des similitudes entre les Trente-glorieuses et les boudoirs.

-Tu es dans le jugement de valeur, poursuit-elle. Je ne suis pas surpris que

tu t’étripes ainsi en famille parce que vous êtes tous sortis du même moule !

-Oh ! Et donc, tu donnes raison à son discours du plus grand nombre.

-Houla, il est reparti. Je ne pensais pas avoir remis un jeton !, fait Koupaïa.

Je ne dis pas que tu as tort, mais tout est affaire d’équilibre, n’est-ce pas

l’esprit du triskel ? L’équilibre des forces... La priorité doit rester l’apprentissage

du français et de l’anglais, dans le respect et la promotion des langues

minoritaires quelles qu’elles soient, c’est tout.

-Ce dans quoi je m’inscris à cent pour cent...

-Eh bien, présente-lui les choses comme ça !

-Il me dira qu’on ne peut pas poser des panneaux de signalisation en-français-

et-en-anglais-avec-un-petit-sous-panneau-en-langues-minoritaires !

-Ben non, ou alors on appelle ça le foutoir. C’est aussi simple que ça. Crois-moi,

la seule solution consiste à faire ce que l’on peut sans répondre à ce genre de taquineries.

-Où est Nathan ?

-Dans le bac à sable, pardi. Il agrandit son village gaulois.

-Famille de fous.

-Ah ça, il tient de son père !

*

Allons bon. Aurait-il perdu les clefs de la sagesse ? Alors, Joss pense que

son Nathan de fils a peut-être raison plus que quiconque : lui qu’ils n’entendent

pour ainsi dire jamais tant il est occupé par son œuvre titanesque. Parfois, Jos

se dit qu’ils ont fait un artiste accompli ! C’est assez difficile à gérer pour les parents.

D’un côté, il ne faut pas contrarier l’artiste, de l’autre il serait bon qu’il s’inscrive

dans le monde à venir (comment concilier les deux, comment trouver la formule

magique dans un monde aussi changeant ? Professer aujourd’hui le retour à une

civilisation dématérialisée et désintéressée de l’argent revient peut-être à lui faire

le lit de la misère). A l’inverse, contrarier une vocation peut être aussi le meilleur

moyen de conduire son enfant à l’échec et à la frustration.

Et donc aussi à la misère ! Hé !

 

Oui, quelle attitude adopter en présence d’un enfant aussi absorbé par sa tâche,

aux antipodes de ce que la société réclame, à savoir des individus

socialement hyper-interconnectés jusqu’à la saturation ? Eh bien, le jeu social

est tellement poussé et puissant qu’on en vient à douter sans cesse des

bienfaits de la solitude, même lorsqu’on en revendique ses bienfaits : serais-je prêt

à souhaiter à mon enfant de vivre dans un camp retranché ? Cette question est

obsédante, parce que Nathan, lui, vit tout de même un peu dans un camp

retranché. Et parfois, Joss a la sensation désagréable que cela tient à leur

mode de vie en relative autonomie, loin du tumulte, et qu’ils ne lui rendent pas service.

Mais le fait est.

Nathan a toujours été comme il est, dévoré par sa création.

Cet enfant ne commet jamais de bêtises, ne fait de mal à quiconque, ne contrarie personne.

Il ne manifeste guère d’émotions négatives. Simplement, il bricole tout le temps,

en permanence, sans avoir nécessairement besoin des autres

pour accomplir le travail qu’il s’attribue tout seul, à la sortie de l’école ou le week-end.

Cet enfant ignore l’ennui.

Et cela ennuie beaucoup certains.

 

________________________

* Tirés de véritables commentaires lus sur le web et sur ce blog même.

 

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