Daïk, chapitre 29 / Ran niver tri

 

TRI -3-

 

 

L’ENFANT.
—Chante-moi la série du nombre trois.

 

LE DRUIDE.
— Il y a trois parties dans le monde : trois commencements et trois fins, pour l'homme comme pour le chêne.

Trois royaumes de Merlin, pleins de fruits d'or, de fleurs brillantes, de petits enfants qui rient...

 

 

 

lettre typo celtique L

ES TROIS VIES ET LES TROIS MORTS de l’homme correspondent aux trois sphères de l’existence de la mythologie bardique. « Je suis né trois fois », disait Taliésin. En prêtant la même destinée à l’homme et au chêne, le chant des Séries entendrait plutôt parler des druides, dont cet arbre était le symbole. Le témoignage de Taliésin viendrait encore à l’appui de cette opinion : « Chêne est mon nom », disait-il. Les trois royaumes de Merlin paraissent correspondre avec la troisième sphère mythologique des traditions galloises, celle de la Béatitude. Le Merlin, auquel sont soumis les trois royaumes célestes dont il est ici question n’est ni le barde guerrier ni le devin de ce nom. Il est difficile de ne pas voir en lui une divinité celtique...

-Merci, Ann Drouiz.

-De rien, je ne fais que te répéter les propos de Kervarker. Et désolé de t’avoir dérangé… Ils sont partis ?

-Oui, leur char de feu est sitôt reparti. Je ne sais pas si je dois me méfier d’eux. Quelque chose me dit qu’ils ont des soupçons !

-Tu soupçonnes des soupçons… Tu ne les crois pas sincères dans leur action ?

-Je n’en sais rien.

-Bonne chance en tout cas, Daïk. Tu sais ce que je pense de cette folie…

Fin du rush.

 

Daïk est seul et la pluie commence à tomber. Le vent se lève. Un chant nasillard s’élève à l’instant même où il approche de la grande maison de pierre. Une voix de barde. Seigneur ! Tout est si conforme, si parfait… Ann Drouiz, comment sais-tu ? Es-tu déjà venu enfreindre la grande Loi ? Daïk ne serait pas vraiment surpris et, pour tout dire, ceci expliquerait même la mise à l’écart d’Ann Drouiz l’excommunié.

Daïk approche d’une fenêtre, tout près de l’épais mur de granit qui ne semble plus en mesure de contenir la puissance de la voix sacrée. L’extradolescent entraperçoit à présent des lumières qui clignotent à l’intérieur de l’édifice. De toutes petites lumières semblables à celles émises par l’écran, à bord du char à feu, qui donnait la direction de leur itinéraire terrestre. Cette fois, il ne s’agit pas de cartes, mais d’images qui défilent de haut en bas.

Au bout de l’écran, la main d’une femme. Absorbée, magnanime, elle contemple l’image en deux dimensions. Daïk est sous le charme. Cette Terrienne est semblable à une fée étudiant l’alchimie de la paix et de la beauté universelle ! Il n’en a jamais vu de semblable de toute sa vie éternelle ! Même Rozenn lui semble commune en comparaison, du fait de sa combinaison qui lui donne un air de déjà vu… Mais cette femme, en revanche… Elle porte une large chemisette de princesse telle qu’on en voit dans les imageries légendaires, dans toutes ces iconographies interdites, licencieuses. Le haut des seins se devine. Sa respiration est semblable à celle des grandes reines dans leurs corsets frémissants. Daïk en tomberait amoureux s’il n’y avait la barrière de l’espèce et de l’âge.

Et ce parfum d’inceste par-delà l’espace-temps…

L’extradolescent veut bien croire aux mythes officieux et ancestraux, à la théorie des origines terrestres. Après tout, comment est-il lui-même sous sa combinaison ? Daïk l’ignore, puisqu’il est formellement interdit de la retirer sous peine de mourir d’asphyxie comme jeté dans le vide sidéral ! N’est-ce pas là la marque du conditionnement ? La Loi tout d’abord, et maintenant ce soupçon… Daïk doute de la prétendue liberté de penser - et d’action - de sa propre civilisation. Ce qui lui semblait naturel apparaît soudain suspect. De la même manière, et si l’immortalité n’était qu’un mythe ? Un conditionnement de plus ?

De tout temps, dans toute civilisation, défier le conditionnement ambiant a toujours été LE péché mortel par excellence. Il fut religieux chez les humains, avant de devenir politique, puis économique. Qui refusait de croire aux divinités en vigueur était passible de la mort. Qui refusait de se soumettre à l’idéologie du régime politique était passible de la mort. Qui s’extrayait au modèle économique dominant était passible de la mort. Encore et toujours, la mort ! A chaque civilisation, à chaque ère, ses effets de seuil, par pure contingence. A chaque fois, l’arbitraire contingence fait sa Loi. Il en est ainsi de ces humains comme des peuples de l’univers II qui obéissent aux commandements de leurs aînés : tu ne te reproduiras pas, tu te soumettras aux technologies, tu n’excaveras pas les reliques des civilisations antérieures mais tu t’évertueras, en revanche, à toujours regarder loin devant toi pour ne surtout pas te rendre compte de comment c’était avant...

Il en est de même en ce début du XXIe siècle sur Terre où un mal bien particulier ronge l’espèce humaine. On l’appelle communément le stress. Le stress colonise les organismes humains qui sont persuadés d’être responsables individuellement de cette tension intérieure. Ils ont beau consulté toutes sortes de pseudo-druides modernes férus des dernières thérapies, ils ne trouvent jamais le repos. Las ! Et pour cause, c’est simplement qu’ils sont gagnés par la nouvelle Loi ! La nouvelle contingence économique et technologique qui a pris insidieusement le pouvoir et pense à leur place, décide de leur chemin de vie sans qu’ils n’aient plus conscience de l’extraordinaire déclin spirituel et culturel qui a pris possession de leur âme tel un vautour avide tournoyant au-dessus de leur condition amoindrie... L’heure est venue d’entrer dans une nouvelle dictature, le monde démocratique ancien a été vidé de sa substance sans que personne ne s’en insurge. Le mal est fait et triomphe sur les esprits ravagés de désirs inassouvis tandis que les mémoires collectives s’appauvrissent et que la soif de l’autre s’assèche, que de nouvelles tours et de nouvelles murailles s’érigent autour des femmes et des hommes et qu’ils deviennent des machines inféodées jusqu’à la moelle. Les êtres du XXIe siècle ne perçoivent déjà plus le trouble au-dessus de leur tête, un trouble schizophrène induit par la nouvelle déforestation.

La nouvelle dévastation.

Parce que la technologie règne en maître sur leurs désirs. Plus leur œuvre quotidienne est spoliée par de nouvelles organisations et plus les anciennes, incapables de solutions, se chargent de vous culpabiliser. Elles vous traitent d’incapables, parce qu’après tout, tel est leur ultime pouvoir.

La manipulation.

La maltraitance.

Les organisations dépassées serinent que vous travaillez mal, ou trop peu, alors qu’elles se sont rendues complices d’un vaste hold-up. Les complices d’un braquage mortifère, celui de vos compétences, de vos savoirs. Et voilà qu’elles ont le culot de venir vous reprochez de vouloir rester debout alors que ce sont elles qui sont mortes ! De la même manière, Daïk s’interroge sur sa propre enveloppe. Est-il réellement le fruit de la nature puisque la technologie s’est déjà suppléée à son essence même ? Tels les hommes du XXIe siècle qui se sont soumis à une nouvelle contingence, les êtres de son espèce s’en sont remis à la manipulation génétique au point de supprimer tout pouvoir reproducteur.

Dès lors, tout est rendu possible.

Tout peut être travesti.

Ses pensées.

Son apparence.

Son propre post-ADN.

Daïk est sous le choc.

Il ne sait plus qui il est.

Qui observe-t-il à cet instant ? Qui a-t-il envie d’être ou de devenir ? Il ne sait pas d’où il vient. Il ne sait pas où il va, et cela lui apparaît clairement en observant les humains sur Terre. La Toshiba vomit le chant du druide. Penez Drigent hurle à la mort. Telle une muse aussi inspirée qu’inspirante, Koupaïa s’instruit sur la chirurgie esthétique et se rassure sur ses méfaits.

Joss, lui, regarde par la fenêtre sans soupçonner la présence à cet instant d’un extradolescent venu trouver des réponses à ses questionnements existentiels.

Et Nathan joue dans le jardin, ignorant qu’un extraterrestre a décidé d’entamer une nouvelle vie et de refaire le monde.

 

Telles sont les trois vies et les trois morts de l’homme. Ce que fut l’esprit des druides et du Bel enfant. Ce que l’humanité devint avec l’avènement des technologies intrusives. Ce qu’elle sera, demain, après la procréation artificielle et l’abandon de sa planète matricielle...

 

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Daïk, chapitre 28 / Ran niver pevar

 

PEVAR -4-

 

 

L’ENFANT.
—Chante-moi la série du nombre quatre.

LE DRUIDE.
—Quatre pierres à aiguiser, pierres à aiguiser de Merlin, qui aiguisent les épées des braves.

 

 

lettre typo celtique E

T DIRE QUE JOSS EST DE RETOUR A LA MAISON :

-Et t’as le bonjour de Bob.

-Qu’il aille au diable. Mais c’est sympa de sa part !

-Et ton père m’a dit de te dire qu’il acheté un dictionnaire français-breton…

-Il aurait pu acheter une méthode, aussi.

-Je vois que tu vas beaucoup mieux... Mais tu exagères : mesure l’effort accompli !

-Oui, je le mesure, c’est ce que je viens de dire… (Silence). Chérie ?

-Oui.

-Merci.

-…

-Non, vraiment. Je n’ai pas toujours été très agréable, ces temps-ci. Je suis désolé.

Et encore, si elle savait. Son rêve électrique et sadomasochiste a fait office de révélateur, aiguisant son esprit perturbé sur l’ampleur du déballage intérieur qui menaçait en lui comme un déménagement breton. Depuis, il se sent apaisé. Un portique mental vient de sauter.

Koupaïa ne méritait pas tout cela.

-Et excuse-moi pour la radio.

-De rien, Joss.

-Si, j’ai déconné.

-Les médecins n’auraient pas dit que tu pétais le feu, j’aurais mis ça sur le compte du contrecoup.

-Tu vois, je n’ai pas d’excuses.

-Non.

-Comment vont nos voisins anglais d’en face ?

-Kate va se faire opérer d’un cancer du sein.

-Quoi ?

-Non, je plaisante. (Koupaïa aiguise un sourire perfide. Perfide et sans complaisance pour son diable de mari). Ca te ferait trop mal, hein ?

-Non, pas du tout. N’importe quoi ! (Silence). Et Tania, comment va la petite ?

-Ah quand même, enfin ! Eh bien elle s’endort d’épuisement quand l’heure de la sieste est finie. La dernière campagne d’exercices aériens l’a encore déphasée. Je retrouve la chambre sans dessus dessous parce qu’elle s’amuse à jouer aux quilles en attrapant ses peluches (bien que j’ai fini par les mettre au pied de son lit derrière les barreaux) et en les jetant sur les étagères. Tu sais qu’elle a réduit en pièces sa tirelire de cochon, ce qui devait arriver, et illustre le fait que ce truc n’est pas de son âge…

-Attends, une tirelire. Il n’est jamais trop tôt pour anticiper.

-T’es pire qu’un comptable ou qu’un banquier, Joss, ça vire à l’obsession.

-Je bosse dans le privé.

Koupaïa sourit. Lui pense : je-bosse-dans-le-privé-le-plus-underground. Statut professionnel : pas de statut. Et ce n’est même pas du travail illicite, c’est du free-style. Il bricole et il loue. Il ne fait plus rien d’autre, mais il a un avis sur tout. Le couple gère, tant bien que mal, les effets secondaires de sa radiation sauvage reçue par mail, genre lâche doigt d’honneur. Ce régime a trop tiré à boulet rouge sur son peuple. Pourquoi encore défendre la conservation du système si ce n’est que pour organiser un parcours du combattant avec ses chausse-trappes, ses seuils planchers qui excluent le plus grand nombre, ses radiations punitives qui sanctionnent les plus modestes ? Joss a appliqué à la lettre tous les préceptes qu’on lui a inculqué : exigences éducatives, valeurs républicaines, participation à la vie associative, respect de l’environnement, travail autant que possible, quand il y en a, déclaration des revenus sans chercher à gratter, alors qu’on ouvre des autoroutes fiscales à coup de niches et que le dumping prospère dans des pays prétendument frères. Il sait bien que c’est pas glorieux de parler de ses difficultés matérielles, le problème à un moment donné, c’est que ça arrange trop les politiques qu’on ferme sa gueule par pudeur ou par une sorte de fierté qui est sur un plan individuel défendable, OK, on a son honneur, mais qui devient collectivement mal placée. Il est sûr que cela hérisse le poil à bon nombre de gens de dire ça. Mais pourquoi cette amnésie, ce silence ? Toutes les générations doivent savoir ce qui se passe aujourd’hui. Il faut en finir avec cette omerta bien commode. Alors, oui, il exulte, il enrage, et oui, Koupaïa sourit. Mais ce sourire est cassant comme la glace, entre pitié pour son mari et tristesse pour ce qu’il est devenu.

Un mort vivant en France.

Heureusement, Macron va nous sauver. 

                                                                                 

 

-Ann Drouiz ! Ann Drouiz, es-tu là ? Ann Drouiz !

Daïk a trouvé un refuge de fortune, une sorte de terrier au pied de la dune à fourrés. Allongé, face contre sable, il est comme un militaire en campagne avec son poste de TSF. L’extradolescent télépathe de toutes ses forces, mais la stratosphère ennuagée rend l’exercice difficile.

-Ann Drouiz !

Rien à faire.

A la tombée de la nuit, Daik décide de sortir de son terrier. Il s’élance parmi une flopée de lapins qui sortent à la fraîche coloniser dunes vives et bordures de route, c’est une véritable invasion. L’extradolescent se mêle à la population de cette espèce de dégénérés : de ce qu’il voit, ce sont de purs obsédés à l’intelligence sporadique mais dotés d’un flair se rapprochant de celui d’une peuplade de l’univers II appelée les Polons.

Les Polons, s’il peut se permettre cette petite digression, sont des êtres peu portés sur la méta-connaissance mais capables de détecter du radon rouge-orangé cent ou deux cent mètres sous terre. Leur flair radioactif est hérité d’une longue et douloureuse adaptation à leur milieu naturel : ils vivent sur une planète qui est pilonnée en permanence par des fragments d’astéroïdes.

Et de fait, leurs eaux météoritiques sont très riches en radon. Ce peuple le traite en même temps que le propane, dont le point d’ébullition est identique, et qu’ils extraient donc de leur planète. Ce sont de purs planéterriens, il ne faut pas leur parler conquête spatiale. Leur truc, c’est de gagner leur vie avec la conquête spatiale des autres : ils transforment le radon en polonium dans d’immenses serres à désintégration alpha. Ce sont d’ailleurs les plus gros producteurs de polonium de toute la galaxie et les maîtres incontestés des applications antistatiques : fabrication de cellules, contrôle de piles, élimination de l’électricité statique ou des blocages liés à l’électricité statique, prévention de l’adhérence… leurs savoir-faire sont précieux, surtout dans l’industrie du transport spatial universel...

Tout ça pour dire que Daïk se sent comme un Polon dans sa mine, à des années lumière de son environnement de référence. Les dunes sont immenses. Plus il marche, et plus la végétation se densifie. Au fil de ses pas, elle s’avère plus haute que près de l’océan, au-dessus duquel les combats ont semble-t-il cessé peu avant la tombée de la nuit.

Daïk est au bord de l’épuisement. Ses muscles ne peuvent pas se régénérer par la nourriture comme pour les humains. Chez lui, la créatine s’auto-génère sans accroître sa masse musculaire. Les mauvaises langues prétendent que son espèce n’a plus d’organes reproducteurs et que foie, pancréas et reins sont surdéveloppés. N’importe quoi ! Les Polons, par exemple, les surnomment « les sans-boules » ! Tu parles, eux, se gavent d’Xtra Builder pour doper leur musculature de mineur de fond ! Déjà qu’ils sont irradiés en permanence… Résultat des courses : ces êtres sont mortels comme les humains.

On ne peut pas avoir la matière grasse et l’argent de la matière grasse.

Ces gros bras vitreux avec des muscles comme des baudruches transparentes dont on peut voir la circulation interne en temps réel désignent les Terriens par le terme d’« Astragales », en référence au genre végétal le plus important chez les spermaphytes (décidément, personne ne le fait plus, mais tout le monde en parle)...

Tout cela pour dire surtout que Daïk se rend compte que sa synthèse endogène est à la peine. L’épuisement le guette. Il rêve de s’allonger face à l’espace derrière sa coupole dans un transat moelleux à souhait avec une petite musique astrale d’ambiance comme le chant des comètes créé par l’oscillation des chants magnétiques, par exemple. Les sons saturés sur terre l’ont contraint à adapter son convertisseur de fréquence intégré, un module fort pratique lors des voyages longue distance, qu’il est vivement recommandé d’acquérir dans votre astronauterie préférée Ha, ha.

Il se connecte au cortex par une prise ventouse (existe en version peau lisse, peau visqueuse ou peau à forte pilosité. Ce serait le cas des humains à considérer qu’ils puissent supporter de tels voyages...)

Pour l’heure, c’est lui, Daïk, qui ne supporte plus le voyage sur Terre. Il rampe entre les ajoncs géants, approche une longue bande d’asphalte : pour se déplacer à bord de leurs chars de feu, les humains ont tracé sur toute la surface de la Terre des croûtes de bitume et de cailloux mêlés qui serpentent entre les maisons.

Daïk sort de la civilisation des lapins et rejoint celle des humains par une voie bordée de marques de peinture blanche tantôt pleine, tantôt pointillée. Des lumières postées au-dessus des routes brillent à l’orée d’un groupe de constructions humaines : Daïk serait-il retourné au point de départ, près de l’empilement de roches qui sent la matière grasse ? Non. Il ne reconnaît pas l’endroit. Il n’en est pas loin et, pour tout dire, il n’a aucune envie d’approcher de ce repère bruyant peuplé d’humains hystériques. Il doit prendre la direction de Vannes où converge le chant des Séries, c’est tout.

Liste de noms en poche, il emprunte un trottoir désert, dunes sur sa droite, constructions humaines sur sa gauche. La plupart sont plongées dans les ténèbres. Quelques unes laissent filtrer des lumières inquiétantes. L’extradolescent passe son chemin, préfère éviter la présence incongrue de « population civile », comme ils disent dans les films - il en a maté quelques uns par hasard et c’était d’une violence inouïe – hooouuu, Daïk est une chochotte !

Il tâche de limiter son exposition aux seuls béleks. Il n’en croise aucun autre sur le chemin quand, tout à coup, surgit derrière lui une lumière crue qui balaye l’asphalte et grandit, l’envahit, l’absorbe. Un grondement accompagne cette ombre en négatif. Daïk est comme capturé par ce halo tout entier.

-Hé, qu’est-ce que tu fous ? Vannes, c’est par là-bas !

Il se retourne. Le Westfalia s’est immobilisé deux pas derrière lui, in extremis. Au volant, Rozenn.

-Aloooohaaaa !

-Vous… vous êtes encore en vie ?! Les Nantais ne vous ont pas...

-Non, les Nantais ne nous ont pas fait la peau ! On a ridé sur les vagues et on a survécu, sauf que la mer n’est pas top. On préfère rentrer à la maison ! Ca va comme tu veux ?

-Je suis épuisé.

-Mais tu te traînes pourtant ! T’as pas fait un kilomètre en trois heures ! On a eu le temps de surfer et de remballer tout le matériel !

-Et les Nantais ?

-Tu sais que tu es lourd avec tes Nantais ? Ils sont rentrés chez eux dans leur joujou et eux ils tracent. Ils sont déjà à la base et je peux te dire qu’ils ne sont pas rentrés sur Nantes, mais plutôt sur Landivisiau ou Lann Bihoué !

Rozenn sort du char à feu en laissant sa machine infernale enchaîner ses explosions sous le capot.

-Est-ce que vous pouvez éteindre cette machine ? Elle me fait peur.

-C’est bon, on t’emmène. Tu ne vas pas faire du stop à cette heure dans cette tenue, tu n’y arriveras jamais. Vannes est encore à une vingtaine de bornes.

-Oh… C’est beaucoup ?

-Pour tes petites jambes, le bout du monde.

-En fait, je n’ai pas atterri où je voulais, murmure Daïk, la mine coupable.

-Atterri ?, s’étonne Rozenn. Je te croyais du village…

-C’est-à-dire que...

Rozenn change d’attitude, pressent une fugue. Elle jette un regard de défiance à Benji qui comprend à son tour qu’il y a anguille sous roche et saute du Volkswagen.

-Comment t’appelles-tu au juste ?, demande-t-elle.

-Ben, Daïk.

Daïk ne parvient pas à mentir. Que connaît-il des noms humains sinon Merlin ou Taliésin… Pas grand-monde.

-Daïk comment ?

Aïe… Daïk doit avoir deux noms ??? Ah oui, c’est vrai : il pense à Théodore Hersart de la Villemarqué. Lui en avait cinq (de et la, ça compte ?). Il dit spontanément, fier de sa trouvaille :

-Ersardelavilemarké.

-Hein ?

L’extradolescent sourit en serrant les dents.

-Tu fais peur avec ton déguisement. S’adressant à Benjamin : il est super bien fait en plus.

-Grave.

-Répète ton nom, s’te plaît ?

-Ersardelavilemarké.

-Ben mon ami ! Ca ne doit pas être facile à porter. Rozenn, toi qui connais bien la région, t’as déjà entendu parler d’un tel nom ?

-Non. C’est du flamand ou c’est du bourgeois, ha, ha, ha !

--T’as un nom de la haute, dis donc.

-Je ne vois pas ce que vous voulez dire, répond Daïk sur la défensive, d’une voix de robot.

-Laisse tomber. On te ramène chez tes parents.

-Mais je veux aller à Vannes !

-Ca ne fonctionne pas comme ça. Tu es mineur. Tu ne discutes plus, on a assez perdu de temps ! Dis-mois, tu as quel âge au juste ?

-Je n’en ai pas avec moi, rétorque Daïk au bord de l’apoplexie.

Il ne trouve pas de soluce aux questions pressantes et confondantes. Comment leur faire comprendre qu’il est de leur côté, qu’il veut juste rencontrer l’enfant du druide, l’enfant de Bel, sans déclencher tout un esclandre et tomber sous le coup de la Loi ???

-T’as pas d’âge avec toi, répète Rozenn en détachant bien chaque mot. Trrèèèèès bien, je vois… Si tu ne peux pas nous dire où habitent tes parents, on va être obligé de t’emmener à la gendarmerie. Je te préviens, nous, on ne veut pas d’histoire.

-Mes parents habitent à Vannes !

-Ben voilà. Et comment s’appellent-ils ?

-Bélek !

Rozenn et Benjamin tombent des nues. Il cherche onze Bellec de Vannes, tout ça pour dire qu’il est perdu et veut rentrer chez lui… Un enfant de la Ddass ?

-Mais Ersardelavilemarké, c’est quoi alors ?

-C’est mon nom, euh… aussi !

-Je vois. Tu veux dire que tu t’appelles Ersardelavilemarké-Bellec ?

-C’est ça...

-Allez, en voiture !

-Et où habites-tu à Vannes ?, demande Rozenn.

-C’est-à-dire… à côté… à côté de…

Le bourbier continue. Ann Drouiz, pitié ! Pourquoi ne m’as-tu pas répondu tout à l’heure ? Misère. Le pommier ! Le pommier lui vient à l’esprit.

-Quelle rue ? Dis-nous seulement le nom de la rue.

-La rue… euh… la rue à côté… la rue… des pommiers !

-Rue des Pommiers, c’est ça que tu veux dire ?

-Oui, rue des Pommiers, c’est ça.

Il sourit.

Daïk s’installe en dernier à bord du véhicule, près de la portière passager. Rozenn prend de nouveau les commandes, démarre, opère un virage à cent quatre-vingt degrés. Personne en face. Le Westfalia patine puis bombe le torse et file à vive allure jusqu’à un cercle, près de la plage, puis s’engouffre dans une rue à angle droit. Le Volkswagen dodeline, grimpe sur une bosse au beau milieu de la route (idée saugrenue), puis une deuxième, puis encore une autre. C’est comme s’ils faisaient des petits ponts. Le véhicule pile avant d’emprunter un nouveau cercle. Il fait une large boucle, les pneus crissent, puis il suit un panneau dans la calligraphie locale : Vannes/Gwened. OK, c’est la bonne direction. Ils ont compris ! Le surfeur allume une sorte de mini tableau de bord comme sur les anciens vaisseaux (et ceux des Polons pour prendre un exemple de civilisation adepte de ce genre d’appareils antistatiques). Benjamin lui demande de confirmer le nom de la rue.

Nommer, c’est une obsession ici ! Noms de personnes, genres, mots mâles, mots féminins… UN pommier, UNE rue. Daïk a beau avoir saisi quelques rudiments de ces langages terrestres pour le moins étranges, il est stupéfait par cette obsession de la dénomination et du genre.

-Hé, Daïk, t’es sûr de toi ?

Au secours, Ann Drouiz, soufflez-moi quelque chose !, prie Daïk.

-Pas de rue ?, demande Rozenn sans quitter la route des yeux.

-Rue-des-pom-miers… Mer-lin…

-Qu’est-ce que tu me chantes ?

-Qu’est ce que tu me chantes... Chantez-moi le chant des séries numéro quatre !, bégaie Daïk, en pleine prière.

-Hein, quoi ? Articule quand tu parles ! Ils habitent au numéro quatre ? OK. Tu vois quand tu veux !

Rozenn veut y croire, mais s’étonne du comportement perturbé du gosse. Ce gamin est paumé, complètement paumé ! Ils ont cueilli un fugueur ! Manquait plus que ça !

-C’est bon, j’ai deux rues des Pommiers sur le GPS. L’un est dans un lotissement, l’autre en rase campagne… Tu habites en ville ou en campagne, Daïk ? Tu as parlé de village tout à l’heure…

-Village. Oui, village, lâche Daïk, pressé d’en finir.

-OK. C’est là, regarde.

-Vu. On fonce !

Au diable l’avarice, direction le 4 rue des Pommiers au « village », comme ils disent. Quand l’extradolescent reçoit enfin un rush d’Ann Drouiz, il est endormi, accoudé à la fenêtre du Westfalia. Le vieux druide de l’espace refait surface, nostalgique de la terre lointaine de ce qu’il prétend être les ancêtres de leur peuple « de mutants abrutis par les radiations et semblables à des morts vivants » (lire page 772.046 ½ in Le peuple qui se prenait pour des extraterrestres) et qu’Ann Drouiz a autoproclamé « Le best seller de tous les espace-temps ». En vérité, seul l’ouvrage intitulé L’univers II et l’univers IV ne font qu’un a reçu de nombreux avis de la critique ou, du moins, une avalanche de critiques :

 

Sur fond d’hymne à de lointaines légendes terriennes, Ann Drouiz revisite l’histoire de notre civilisation et se revendique comme un descendant direct d’un barde breton, peuple celtique à l’origine de nombreuses légendes « extravagantes ». En nous présentant comme des « extraterrestres », il entretient le mythe de l’isolement des Terriens dans un univers où ils évolueraient seuls contre tous. L’ouvrage « L’univers II et l’univers IV ne font qu’un » a néanmoins le mérite de poser la question : et si traverser les trous noirs renvoyait à nous-mêmes ? Le meilleur moyen est encore de voyager pour le savoir…

 

Daïk, lui, a adoré l’ouvrage et les critiques assassines n’ont fait que l’encourager à explorer les théories d’Ann Drouiz avec une conviction : n’y a-t’il pas une contradiction à défendre la Loi interdisant de se révéler aux Terriens et l’idée que ce peuple se définit en creux, à l’exclusion des autres ? Qui fait fausse route dans cette histoire ?

-Encore une seconde… Attends… Voilà. Je termine une greffe de plante terrestre en milieu extra-chlorophilé !

-Ann Drouiz !!! Comme je suis content de vous joindre ! J’ai tout mon espace-temps, répond Daïk.

-Oh, toi, tu as besoin de mes lumières…

-Plus que jamais. Je suis sur le point de rencontrer les onze béleks qui doivent me mener à l’enfant de Bel !

-Quoi ?

-Je suis au pays des Vénètes ! J’ai vu les armées de César et je suis en compagnie de deux béleks. Je les croyais condamnés, mais… ils ont survécu aux combats avec fougue.

-Fa-bu-leux !

-Le problème, c’est que mon existence risque de fuiter. Ils me prennent pour l’un des leurs. Comment faire ? Ils se sont mis en tête de me ramener à mes parents terriens !

-Aïe, ils sont terribles. Ils ne lâchent jamais leur progéniture comme ça, il faut les comprendre. N’oublie pas que tu descends d’eux.

-Vous le croyez toujours ? Je commence à avoir de sérieux doutes.

-Bien sûr que oui, pourquoi ?

-Ils sont si différents…

-Que font-ils en ce moment ?

-Ils conduisent un char de feu et font route vers le pommier des druides.

-Le pommier, dis-tu ?

-La rue des Pommiers.

-Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Peu importe… Continue à les suivre !

-Très bien.

-J’ai toujours rêvé de voir l’un de ces fabuleux chars de feu…

-La monture est bleue et blanche et fait beaucoup de bruit ! Je croyais que vous en aviez déjà vus ?

-Je ne connais pas cette époque.

-Dites, j’ai besoin de connaître le chant des Séries numéro quatre. Je ne sais pas comment je dois me comporter une fois que nous serons arrivés à destination : je suis censé reconnaître mes parents !!!

-Je serais enchanté de t’aider. Daïk peut entendre Ann Drouiz sautiller à côté de ses bulbes terrestres, excité comme une puce. Mais je ne vais rien inventer, Daïk. Je vais plutôt te rusher l’interprétation du collecteur que tu connais bien.

-Oui, je me suis fait passer pour quelqu’un de sa famille à vrai dire...

-Tttt, ah non, pas bon ça ! Et ce n’était pas un druide, mais un collecteur, nuance !

-Ils m’ont demandé un nom de famille…

-J’espère que tu ne vas pas les embrouiller. Ils ne sont pas censés le connaître puisqu’ils lui sont antérieurs. Tu joues avec le feu... Bon, on va gagner du temps : je vais te le dire. Hersart de la Villemarqué estime que le chant des Séries du nombre quatre et sa référence aux quatre pierres à aiguiser s’inspire en vérité d’une seule pierre, dans la tradition galloise : cette pierre, disent les Gallois, vint en héritage à Tudno Tedgled fils de Jud-Hael, un chef armoricain. Il suffisait d’y passer les épées des braves pour que ces dernières puissent couper l’acier (c’est un alliage terrestre, je t’expliquerai un jour quand nous aurons plus de temps). Loin d’aiguiser celles des lâches, cette pierre les réduisait en poussière ! De plus, quiconque était blessé par la lame qu’elle avait aiguisée mourait aussitôt !

-Réjouissant.

-Oui. Fais très attention, Daïk. Evite tout contact avec une telle épée. Je ne peux te conseiller quoi que ce soit d’autre sinon de rester sur tes gardes. Il se peut que ton intégrité soit révélée par cette pierre. Ne te comporte donc pas comme un lâche, reste sur ta défensive et tout devrait bien se passer, c’est compris ? C’est un principe de vie qu’il convient de suivre tous les jours. Le chant des Séries est peuplé de principes de vie.

-C’est promis, Ann Drouiz. Merci. Merci infi... éphémèrement !

Rupture de faisceau après qu’Ann Drouiz lui ait souhaité bonne chance. Daïk émerge de sa torpeur, observe la route, bien plus large à présent. La fameuse route sans péage des Vénètes et des autres peuplades le conduit dans les faubourgs de la cité au bord du golfe. Le char à feu se faufile parmi d’autres chars de toutes sortes : des petits, de plus imposants avec des drapeaux noir et blanc et des BZH aussi à l’arrière. Des lumières éblouissent Daïk telles des étoiles trop proches pour être honnêtes. Le cœur de l’extradolescent palpite. Quelque chose lui dit qu’ils se dirigent tous les trois à bon port et que son comportement devra être à la hauteur de l’événement... Daïk se réveille en sursaut et découvre que Benji est en train de tirer de façon maladroite sur son masque, en vain ! L’extradolescent bondit de son fauteuil, déroule une bonne gauche en plein dans le visage de Benji, surpris par la manœuvre expéditive.

Il pousse un cri de mijaurée :

-Espèce de lâche !, se justifie Daïk.

-… excuse-moi ! Excuse-moi !, répond Benjamin. C’est juste que ton masque est super bien fait…

-Pas recommencer, hein !

-Promis. On va bientôt arriver et tu vas les revoir, tes Bellec, et nous, on te fichera la paix après ça !

Rester sur la défensive… Faire attention à l’épée des lâches… Autour de lui, le taux de radioactivité augmente dangereusement. La route sans péage délaissée, le Westfalia emprunte de nouveaux cercles avant de quitter pour de bon la civilisation du bitume et du ciment pour celle des maisons en pierre radioactives. Le pays des druides aux pouvoirs surnaturels approche... Surgit un panneau. Les calligraphies phosphorescentes l’aveuglent : « Giratoire de Kervoyel / Kroashent-tro Kerwaiel. » Encore un cercle avec une route autour, mais au centre du cercle, il n’y a toujours pas de mégalithe comme si le peuple avait renoncé à ses lointaines croyances et décapité ses pierres levées. Les vestiges sont pourtant innombrables ! Ils ne cessent de tourner autour de tels cercles, tantôt plats, tantôt bombés comme des tumulus, tantôt ornés d’exvotos sans queue ni tête : des ancres de bateau, des fanages, des blasons, des massifs de fleurs, et toujours ces panneaux qui nomment les choses. Les cercles désacralisés ont perdu leur signification, le symbolisme a été supplanté par des noms formels tantôt dans une langue dérivée de celle des romains, tantôt, en-dessous, dans celle descendant des druides, comme si Daïk arrivait après la bataille. Après que tout soit déjà trop tard...

Les armées de César ont mis la main sur les mégalithes et les Vénètes ont perdu leurs idoles. Les campagnes ont été défrichées, les routes romaines se sont multipliées. Daïk a l’impression de naviguer entre deux mondes. Où sont les véritables survivants ? Pas de ceux qui se sont soumis ou essayent de lui arracher son revêtement protecteur comme s’il s’agissait d’une armure ! Ils auraient pu le tuer s’il ne s’était réveillé à temps.

La route serpente désormais sous la voûte d’immenses arbres. Il reconnaît des chênes. Ceux des druides… Daïk sent leur présence. Un nouveau nom : Le Vang. Plus loin, la forêt se fend en deux, disparaît comme par magie sur leur gauche pour laisser place à de vastes étendues aussi vertes qu’inhabitées puis à de nouvelles voies romaines. De nouveau, un cercle sans mégalithes baptisé « giratoire de Penrho », dans un croisement des deux langues. Le char à feu crépite, fait un quart de tour avant de pénétrer sur une nouvelle voie, étroite et obscure.

La nuit est tombée. Le satellite naturel de la planète Terre se découvre, remplaçant les lanternes perchées au-dessus des routes. Personne en face, personne devant, personne derrière lui. L’équipage avance seul sur cette voie profonde. Rozenn lui dit qu’ils sont proches du but. Daïk va enfin savoir qui sont ces onze béleks. Cachent-ils l’enfant de Bel ? Sera-t-il le premier venu du cosmos à défier la Loi ?

Il est temps de les sortir de l’ignorance suicidaire… Encore quelques centaines de révolutions et tout sera trop tard. Ils ne pourront plus s’extraire de leur condition de mortels et périront avec leurs icônes.

Un virage sur la droite. La route bifurque à nouveau, semble foncer droit sur une vieille bâtisse de roc et de chaume. Une autre, à côté, est protégée des vents et des pluies stellaires par une mosaïque de petits blocs schisteux découpés au cordeau et comme agrafées les unes aux autres. Entre chaque bâtisse, des câbles les relient entre elles, par les airs. Ces filins sont chargés d’électrons, de protons et de neutrons. De toute évidence, ils transportent de la farine de l’air en petite quantité, d’un habitat à un autre. Pas de quoi réaliser des explosions nucléaires, certes, mais Daïk ne se souvient pas avoir entendu parler de tels câbles électrostatiques dans les récits d’Ann Drouiz ni dans ceux rapportés à travers lui par le collecteur et autres Initiés de la vallée du Bélen.

C’est aussi étrange que cette succession de cercles mégalithiques évidés ou que tous ces chars à feu cacochymes.

Désormais, la route traverse d’immenses bosquets et des forêts sans fin. Sur le bas-côté, à hauteur de virage, des petits piquets blancs ont été plantés comme pour prévenir d’une sortie de piste. Ils reflètent les flammes du char à feu : Ker Réan, Ker Gac… Les noms se succèdent au fil de la route. Encore un qui surgit sur un panneau vertical représentant un cercle noir sans mégalithe : La Vraie Croix.

Rozenn demande à son copilote de lui montrer l’adresse exacte sur la carte : la rue des Pommiers est tout près d’ici, répond Benji.

Daïk se sent de plus en plus nerveux. L’extradolescent repousse même un rush d’Ann Drouiz. Peut-être vient-il le mettre en garde d’un danger imminent. Il préfère le repousser parce qu’il a peur de manquer de vigilance et que les autres en profitent. L’extradolescent a tout de même le temps d’entendre ces quelques paroles venir cogner à son esprit :

 

Il y a trois parties dans le monde : trois commencements et trois fins…

 

Non, ce n’est pas le moment ! Le véhicule crachote, vrombit, grimpe sur une énième bosse avant de pénétrer dans un village où d’innombrables maisons radioactives se succèdent et s’imbriquent. Comment se repérer dans un tel fouillis, c’est un véritable dédale avec des escaliers qui semblent mener nulle part. Des fleurs suspendues dans le vide, des sculptures gravées sur les maisons : 1776, 1816… Le véhicule longe un jardin bordé de blocs sauvagement empilés les uns sur les autres. Dans l’herbe, Daïk reconnaît des lutins plus petits que lui, semblables aux neuf korrigans qui dansent avec des fleurs dans les cheveux et des robes de laine blanche. Ilreconnaît aussi une fontaine, à côté du jardin, dans la clarté de la pleine lune... Le but est proche. La direction, sans appel. Les indices confirment tout ce dont a parlé Ann Drouiz. Les éléments sont là, dénués de symbolisme.

Le Westfalia s’immobilise. Rozenn coupe le moteur. A un jet de pierre du nez du véhicule, des plantes médicinales ornent un chaudron fixé au pilier d’une sorte d’immense portail telle une entrée dans un monde parallèle. Rozenn et Benjamin descendent et invitent Daïk à en faire autant. Il saute dans le vide tant les marches sont espacées et s’affale sur un tapis de petits cailloux extrêmement désagréables et contendants :

-Ca va ?, font les deux béleks en combinaison.

-Ca va. (Il a mal, mais serre les mandibules).

-C’est bien ici ?, demande Rozenn.

Le couple de surfeurs désigne une petite boîte jaune censée détenir la preuve irréfutable qu’ils sont bien arrivés à destination :

 

Famille Le Bellec

4 rue des Pommiers

 

-Oui, c’est bien là, feint de savoir Daïk.

Un grand corps de bâtiment principal lui fait face. A sa gauche, une bâtisse encore en construction avec des câbles désactivés sortant des murs et des trous béants partout. Sur la droite, une allée fait office de délimitation et, par delà cette voie privative, dessert un jardin éclairé par une puissante lanterne fixée au mur de la bâtisse principale. De l’autre côté du jardin, une petite cour, puis un troisième bâtiment illuminé avec deux voitures stationnées devant.

Deux étiquettes identiques sont collées à l’arrière de chacun des véhicules : « GB. »

 

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Daïk, chapitre 27

 

surfeurs bretons

 

lettre typo celtique D

ES IMPACTS D’ASTÉROÏDES ENTRÉS EN COLLISION avec la Terre il y a plus de trois milliards d'années ont fait bouillir les océans comme une marmite. Le résultat de ces impacts a été un tel réchauffement de l'atmosphère - avec des températures de cinq cents degrés pendant quelques semaines et de plus de cent degrés pendant plus d'un an - que la couche supérieure des océans a bouilli sur une profondeur de cent mètres.

Sans cet événement, moins connu que l’extinction des dinosaures, toute l’alchimie de la vie sur la planète Terre aurait été modifiée en profondeur. L’apparition de l’homme doit donc à une série d’interventions extérieures : apport d’exo-molécules par les comètes (comme cela semble se confirmer au travers des missions Rosetta et Philae), bouleversement des équilibres causés par l’impact d’astéroïdes géants… La vie sur Terre est en soi une œuvre extraterrestre.

Rendre visite à de lointains ancêtres ne devrait donc pas être une gageure.

Las, le surfeur délaisse son ondine et dirige Daïk vers son Westfalia bleu et blanc.

-1,6 litre, qu’il lui dit. Il chauffe grave dans les embouteillages, mais à part ça, il est top, franchement, mec, j’adore cette caisse !

Daïk inspecte ce qu’il pense être un char de combat :

-Où sont les chevaux ?, demande-t-il.

-Tu t’intéresses à la mécanique ? Soixante sous le capot si tu veux tout savoir.

-Soixante chevaux ? Eh ben…

-Bah, c’est que dalle.

Modeste avec ça ! Le chevalier possède soixante montures, de toute petite taille. Il n’a jamais vu de cheval de sa vie et s’imaginait ça beaucoup plus grand, en fait, mais peut-être existe-t-il des modèles miniatures, comme des drones, qu’on envoie au devant des combats.

-Pas touche à mon fauteuil, hein ? Bah, de toute façon, tu n’atteindrais jamais les pédales !

Daïk télépathe une traduction incongrue. C’est le problème avec leurs langues terrestres. Il existe toutes sortes de variantes possibles pour un même terme. Leur lexicologie est à elle seule un capharnaüm invraisemblable, c’est Babel et à l’intérieur de Babel :

-Très bien. Viens par là.

Le surfeur désigne son ordinateur portable, posé sur le fauteuil passager central. Daïk, qui a dû escalader pour le voir fait les grosses facettes :

-Je vois ce que tu penses, j’ai oublié de fermer à clef ! Mais t’inquiète, on ne m’a jamais rien volé ici, tu vois. C’est ça la magie du monde des surfeurs. Le vol n’existe pas. Au fait, je m’appelle Benjamin, mais tu peux m’appeler Benji.

-Enchanté, Benji. Moi, c’est Daïk.

-T’as pas trop chaud sous ton costume ?

-Non, c’est parfait.

-Attends. T’as un bout de cellophane qui se décolle, là.

-Hé, pas touche !, éructe Daïk.

-Je te file tes adresses et tu te tires, hein ? Tiens !

Benji lance le site des pages blanches, clique sur Vannes et lance la requête.

-Tu vas les voir de ma part, ils vont être ravis de jouer à Halloween avant l’heure !

Hallo… ween %@&?? ñ?$-(

Qu’est-ce que c’est ce truc encore ? Un piège ? Petite recherche mentale. Halloween, contraction de All Hallow Even ou Oíche Shamhna en gaélique d’Irlande, ou encoreSamhain en gaélique d’Ecosse, terme repris par les Bretons d’Armorique et aussi en Gaule sous le nom de Tri nox samoni. Et voilà, comme un robot érudit et sur-éduqué, Daïk est reparti pour un tour ! Que dire d’autre ? Que de lointains descendants lorrains la célébraient encore avant les deux grandes guerres terriennes. Les Celtes faisaient ribouldingue à l’occasion de la nouvelle année le 1er novembre, lorsque l’hémisphère nord commence à plonger dans l’hiver stellaire, ribouldingue où les esprits des morts pouvaient revenir et hanter les maisons des vivants. Inimaginable dans son paisible univers II !

Benji lui conseille de rendre visite aux onze béleks pour le nouvel An avec ce qu’il prend visiblement pour un costume. Quel intérêt ? Daïk veut remonter jusqu’à l’enfant du druide, comprendre le chant des Séries. Le niver unan, Yeh ! Mais peut-il faire confiance à ce qui lui semble être deux brebis du troupeau égarées ?

Benji n’a pas pipé mot sur ce qui est en train de se tramer sur cette plage et ignore superbement les attaques des Nantais. De trois cents, ils ne sont plus que onze… et le type lui confectionne une liste de onze bélek ! Faut-il en déduire que Benji et Rozenn font partie des deux cent quatre vingt neuf combattants vénètes qui vont se faire exterminer par les armées de César ?

L’extradolescent frémit à l’idée de connaître à l’avance leur triste sort. Saleté d’espace-temps : Benji et Rozenn n’ont pas conscience du danger et de ce qui les attend. Voilà des combattants bien sûrs de leurs forces…

D’un côté, LA LOI, qu’il a du reste déjà en partie enfreinte, lui dicte de rester à l’écart du cours des choses sur Terre, et de l’autre l’envie irrépressible de leur porter secours se fait jour… Il ne peut pas les laisser se faire massacrer comme ça.

-Benji, qu’est-ce que tu fous !, crie la fille.

Il ne peut pas ! Non. Lui encore… Mais la fille… Oh que non ! Daïk peut-il faire en sorte que les onze béleks soient en réalité treize ? Qu’est-ce que cela peut faire ? Est-ce que l’histoire du monde s’en trouverait bouleversée ? Non ! Une femelle peut-elle devenir une bélek comme les autres, est-ce que ça pose fondamentalement un problème ? Non ! Et puis, s’ils s’accouplent, ça fera quoi : quelques centaines ou milliers de descendants supplémentaires par millénaire ? La belle affaire ! Ils sont déjà serrés comme des sardines sur cette planète ! Il paraît qu’ils s’éclatent à faire ça, en plus…

Non. Benjamin lui conseille gentiment de rendre visite aux onze béleks à l’occasion du nouvel An – ils en sont encore bien loin ! – Daïk pense à l’inverse que ça urge et que Rozenn et Benji ne mesurent pas l’imminence du désastre. Il a une carte à jouer dans la destinée des Celtes de cette planète à l’origine de formidables légendes terrestres connues jusque dans le cosmos. Daïk est persuadé qu’il s’agit de ses ancêtres, Seigneur, SES ancêtres, et il sait qu’ils vont se faire laminer !

-T’as pas de portable, j’imagine ?

Cette vieille technologie complètement dépassée ? Oh non, il n’en est plus là, s’ils savaient. Il fait non de la tête.

-Pas grave, je pensais t’envoyer un petit texto, mais je vais griffonner ça sur le revers de mon flyer là, tiens.

Benji lui tend une iconographie avec de jolies femelles en combinaison portant des armes monumentales sous le bras, genre : on-est-ravies-de-partir-au-combat ! Les pauvres, si elles savaient ce qui les attend… Daïk ne pourrait pas toutes les sauver, c’est évident. Et Benji qui arbore les portraits de ses équipières qui vont périr avec lui. Ah… s’il savait lui aussi...

-Misère, murmure-t-il en saisissant l’avis d’obsèques prophétique avec ses pauvres condamnées à mort dessus.

Benji remarque l’attitude hyper-absorbée de Daïk avec ses surfeuses sur le flyer :

-Eh, t’inquiète, mon petit ! Un jour, tu en rencontreras une pareille, va ! Il lui bourre l’épaule d’un coup de coude, à en déchirer sa combinaison primaire. Dis donc, t’es sous le charme, hein ? Je te préviens tout de suite, je n’ai pas leur numéro six, mais j’ai Rozenn, hé, hé. Elle est pas mal non plus…

Benji ferme un œil ostensiblement puis l’ouvre à nouveau. Message sibyllin : Benji se fait Rozenn. Pour tout dire, il s’en doutait un peu ! Etonnant comme l’iconographie officielle n’a retenu que leurs actes de bravoure et quasi exclusivement ceux des mâles. Daïk a la preuve formelle, sous ses yeux, qu’il y avait aussi des combattantes.

Reste que l’heure est grave, la menace imminente. Il les supplie de le rejoindre.

Benji ne comprend pas bien :

-Tu veux quoi ? Qu’on t’emmène à Vannes faire la tournée des Bellec pour fêter Halloween avec six mois d’avance, t’es pas bien ?

-Non, ce que je veux dire… c’est que vous courrez un grave danger. N’y allez pas…

-Où ça ?

-Dans l’oxy… l’hydro… dans l’eau, quoi !

Lasse d’impatience, Rozenn surgit derrière la portière conducteur du Westfalia :

-Bon, Benji, le clapot, c’est maintenant !

-Il ne me lâche pas d’une semelle.

-Tu ne vas pas te laisser ch… dans les palmes par ce gosse ?

-N’y allez pas ! Vous courrez à votre propre perte, crie Daïk.

-Qu’est-ce que tu nous conseilles de faire, alors ? Un bal masqué ? On a assez joué comme ça. Décampe ! Tire-toi.

-Va embrasser tes Bellec de Vannes pour nous !

 

Et ils courent à leur perte.

Fiers comme des perdants.

Tant pis pour eux !

Daïk est triste. Il dessine deux petites croix sur la plage :

 

† †

 

… et il s’en va.

Il part vers les derniers des combattants vénètes, puisque le destin semble inaltérable.

Les mortels restent des mortels. Ils ne veulent pas se donner la peine... De toute façon, ils n’ont jamais fait de l’immortalité l’assurance-vie de leur race, préfèrant se reproduire !

Daïk ne peut rien pour eux. Les Nantais vont les exterminer !

Daïk erre sur la plage, remonte la dune, puis traverse de nouveaux bouquets de plantes hostiles, aussi revêches que ce peuple dépassé par tous les conflits qu'ils ont créé entre les êtres et les espèces.

Ils sont perdus à jamais, pris dans les tenailles d'Eros et Thanatos. Impossible pour eux de regarder leur destinée avec un peu de recul !

 

Papa, maman, sachez que je me sens bien seul, ce soir, sur Terre…

Je n’enfreindrai pas la Loi, non par désir mais par fatalité.

Ces êtres sont prisonniers de leur destin, ils courent à leur perte.

Je vais partir au devant des onze béleks de Vannes, peut-être les ultimes représentants du royaume de Bel.

Tous les autres sont perdus.

 

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Daïk, chapitre 26

  

lettre typo celtique D

ANS LA RÉGION, LES RIVERAINS SONT HABITUÉS AUX TIRS de canon

qui s’entendent des kilomètres à la ronde. Cela fait partie du paysage.

Les campagnes de tir sont peu fréquentes. Peut-être trois ou quatre

jours par mois hors période touristique aux heures de la sieste des

enfants... L’armée a ses plages chasse gardée. Tout près de là, la

Direction générale à l’armement occupe un bâtiment étrange qui  ressemble à un

sous-marin planté dans le sable à l’entrée d’un isthme pas déplaisant  menant à un joli

petit port de pêche.

Mais là tout de même, c'est inattendu : Daïk est tranquillement installé au bord de l’eau,

Il contemple la mer d’oxygène hydrogéné, avec un zeste de soufre,

de calcium, de chlore, de sodium, de brome, de magnésium et de carbone, de la

même manière qu’il contemple d’ordinaire sa planète gazeuse comme un légume,

immortel d’ennui, et là, soudain, surgit une machine de guerre qui lui tire dessus !

-OK, nous y voilà. Je vois à qui j’ai affaire ! Ils m’ont repéré !

Il bondit derrière les ganivelles sur la dune. A côté, un autre panneau représente

un être humain marchant avec un bâton à la main.

Daïk croit comprendre : seuls les combattants ont le droit de venir ici 

avec leur gourdin !

L’extradolescent est bien au pays des Vénètes, peut-être du temps de César,

il n’a pas pris le temps de vérifier. Où sont les druides ? Ont-ils déjà levé le camp ?

Les vaisseaux ennemis venant de Nantes, en voilà un ! Malheur à vous !

Daïk doit prendre la direction de Vannes et trouver les onze béleks avant qu’il ne soit trop

tard, le tourisme attendra !

Il s’élance entre les oyats et les spirantes dans la dune vive, piétine sans vergogne

de rares tétragonolobes siliqueux couleur or. Ses pas s’enfoncent dans cette matière

tiède et informe qui s’étale, à perte de vue, devant lui, parsemée de plantes

stupides et inutiles qui lui lacèrent les mollets fémoraux à travers sa combinaison

espace-temps. Une saleté d’ivraie du Portugal vient lui déchiqueter sa rétro-combinaison

étirable, la grosse gerbe de Lolium parabolicae Sennen lui pique sa peau satinée

(et imberbe) jusqu’à l’entrejambe asexué provoquant une quinte de fou rire inattendue,

il n’avait encore jamais ressenti ça ! Et là, soudain, devant lui, surgit un groupe

de jeunes humains avec une planche en forme de soucoupe elliptique sous le bras.

Un mâle puissant et une femelle aux cheveux jaunes et filandreux comme

un tétragonolobe recouverts d’une fine pellicule d’oxygène et d’hydrogène toute

dégoulinante lui font face. Daïk se terre derrière ce qu’il pense être un char à feu

en forme d’œuf stationné sur la lande. Pourquoi prennent-ils cette direction ?

Vont-ils s’opposer aux vaisseaux venant de Nantes ? Par déduction, ces deux individus

étrangement armés doivent être des combattants de Vannes avec leurs épées brisées.

Vannes ! Où est-ce au fait ?

Deux indices l’interpellent : leurs robes ne sont pas ensanglantées et ils ne portent pas

de béquilles ! Daïk hésite à enfreindre la Loi. Furtif comme un astéroïde, il se poste

au devant d’eux, près des ganivelles qu’il prend pour des palissades. Peut-être un vestige

d’un ancien village gaulois aujourd’hui englouti ou une réplique d’un mur de fortification,

une frontière avec le royaume des morts...

Il doit les faire parler ! Vivants, c’est mieux.

Ils sont sans nul doute du côté des fameux druides en déroute.

Daïk prend son courage à quatre mains et s’approche du couple en train de bavarder

avec leurs étranges lunettes vissées sur le crâne comme si leurs yeux leur sortaient des

cheveux. Ils disent qu’ils vont rider les vagues.

« Rider » ? Tsssst. Ce terme est inconnu dans la langue des Vénètes !

Daïk entre en télépathie avec son bocal terrestre en quête d’une traduction adéquate.

Vite, vite ! Ah ! OK. Il s’agit soit d’un terme de langue française sous-entendant

qu’ils vont vieillir la peau des vagues soit d’un terme de langue britannique,

celle qui est parlée du côté de chez les Bretons insulaires (depuis qu’ils se

sont faits submergés par des Angles, des Jutes et des Saxons) et qui signifie

chevaucher. Mouais. Etonnant qu’ils utilisent des mots étrangers,

mais ce sont probablement des chevaliers vénètes tout de même !

Et puis, leurs cheveux longs et leur allure téméraire correspondent bien

aux iconographies en vigueur, il n’y a pas de doute là-dessus. Reste à savoir

où sont passés les autres : de trois cents, ils ne sont plus qu’eux onze

Ces deux là font sûrement partie des ultimes survivants !

La machine de guerre venue du ciel fait un nouveau détour. Des tirs de canonnades

retentissent. Ni une ni deux, Daïk jette un hypno-rush sur les deux cavaliers-navigateurs.

Leurs cheveux se figent. La fille en perd sa chaussure dans l’océan de particules

de roche désagrégée, de quartz, de micas et de feldspaths mâtinés de débris calcaires,

de coquillages et de corail. Daïk s’approche d’eux et plonge ses yeux à facette dans les leurs :

-Daik, mab gwenn drouiz ore, Daik, petra fell dit-te ? Petra ganin me dit-te ?

Kan din eus-a ur rann, ken a oufenn bremañ…

- ???

-COMPRENEZ-VOUS LA LANGUE DES DRUIDES ?!

-Oh, doucement petit !, fait le surfeur décoloré.

-C’est du breton, lui dit la fille en posant son bonzer. Salud dit ! Aloha !

-Moi, le breton j’aime bien comme ça, mais à part chouchenn, kenavo, a-dreuz,

mor bihan ou quelques trucs dans le genre, répond le faux blond.

Daïk se tait et se compose une posture inspirée. A force de regarder les humains dans son

bocal, il a tout de même appris quelques mimétismes de circonstance :

-Je vois, je vois.

Ils disent souvent ça. En fait, il ne voit pas grand-chose sinon que l’hypnose sur les humains,

ça marche moyen. C’est parce qu’ils sont mal dégrossis. Il tente une autre approche

 avec un copié-collé de voix humanoïde :

-Quel est le chèfe de votre tribuuu ?

-Mouahahaha l’autre ! Allez, enlève ton costume d’extraterrestre

sous cellophane ! T’as perdu tes parents ?

Le ton irrévérencieux n’est pas fait pour déplaire à Daïk. En fait, ça lui rappelle

celui de ses jeunes congénères, comme sa cousine née d’une resucée de gênes

prélevés sur ses grands parents. Pas de chance, c’est le seul membre de sa famille,

parce que les manipulations génétiques, c’est tout de même hors de prix...

Il paraît que se reproduire est encore gratuit sur Terre.

Toujours le mot pour rire. Tu veux que j’enlève mon costume ? Tu ne vas pas être

déçu, l’humain ! De toute façon, je porte un revêtement anti-UV parfaitement

adapté à la composition et à la pression de votre atmosphère saturée d’humidité.

Mais enfreignons la loi jusqu’au bout. Ils vont l’avoir, leur attentat à la pudeur !

Daïk déchire son film déjà lardé de griffures faites par ces satanées plantes

qui lui piquent l’entrejambe.

Il dévoile une autre pelure, bleu nuit.

La fille fait des yeux éberlués :

-C’est bon, c’est bon, dit-elle. Arrête ton bikini contest. Garde ton intégrale !

Seigneur, ils ne sont pas sous hypnose ! Ca ne fonctionne pas ! Ils se disent simplement

qu’il est… costumé. Comme s’il était des leurs ! Daïk renonce à se déshabiller.

Il opine du chef :

-OK, vous m’avez reconnu ! Je suis un enfant du pays !, tente-t-il.

-Ouais, bien sûr, le villageois ! Bon, mon petit, on va y aller, d’accord ? Parce que là,

c’est le moment d’y aller. Il y a un méchant clapot aujourd’hui et on ne voudrait pas

rater ça ! 

Puis, se tournant vers l’ondine, il lui dit :

-La vache, il est carrément deep inside, ce gosse !

-Ouais, grave !

Et ils s’éloignent vers l’océan…

 

-Hé ! Attendez ! J’ai juste un truc à vous demander ! Hého !

Tout en dodelinant des fesses, l’ondine fait claquer un mouvement de la main

comme pour dire : « lâche l’affaire. » Mais Daïk ne se démonte pas, court après eux,

manque de s’affaler dans la poudreuse des mers. Le surfeur finit par interrompre la marche

de sa comparse du bout des doigts, se retourne, raide comme un passif agressif :

-Quoi encore ? Va jouer au bac à sable, OK ? Tu nous lâches maintenant !

-Juste que… Je voudrais vous dire que… Les Nantais ! Les Nantais attaquent !

-… Les Nantais ? Mais bien sûr ! Ouiii, les Nantais… Où t’as vu qu’il y a de la compète

dans l’air ici ? Crétin, on est seul, il y a personne aujourd’hui !

-Il fume ou quoi ?

-Grave ! C’est pas un truc de ton âge, Mars Attack !, envoie la fille.

Pantelant, Daïk tente alors, comme une désespérance :

-Je veux juste savoir où sont les vôtres ? Dites-moi juste où sont partis les onze béleks

et je vous jure que je vous laisse tranquille ! Je cherche les onze béleks de Vannes !

-Les onze Bellec ? Rozenn, t’en connaitrais pas, toi, des Bellec, par hasard ? Ca ne manque

pas par ici...

-Si, Joss et Koupaïa. Mais ils ne sont pas onze ! Sauf en comptant leurs cousins,

remarque…

-OK, fait le surfeur. Il veut les Bellec de Vannes ? Il va les avoir !

___________________ 

*Avec même d’authentiques bretonnants de comptoir, parce que c'est souvent là que l'on découvre ses premiers bretonnants en chair fraîche.

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Daïk, chapitre 25

 

lettre typo celtique I

L DESCEND LA COLLINE QUI REJOINT L’ESTUAIRE en traînant

derrière lui une gaine préfilée de 2.5 mm² comme une laisse.

En bas, une aire de jeux s'ouvre à lui. Et là, stupeur :

une femme toute de cuir vêtue se suspend lascivement à la

balançoire. En guise d'anneaux, deux paires de menottes. Elle le regarde

avec un air détaché, comme si tout cela était parfaitement normal.

A droite de la balançoire, deux équipes mixtes de volley-ball s'affrontent. Après

chaque point, elles improvisent des danses solos endiablées.

Du volley rythmique, en somme.

Soit.

Pourquoi pas...

Il poursuit son itinéraire chez les dingues. Un peu plus loin, s'ouvre un autre

terrain de volley. Un semi-terrain, en fait. A hauteur du filet, un podium,

duquel un type lance des balles aux joueurs, de toutes ses forces.

Il se glisse parmi les joueurs, qui réceptionnent les balles

avec une aisance déconcertante. Soudain, un tir canon fonce droit sur lui !

Il réceptionne la balle, mais sitôt renvoyée, elle part à quatre-vingt dix

degrés sur sa gauche, direct sur le visage d'un petit blond, furieux, qui l'invective aussitôt !

Joss se réveille brusquement, en ce samedi matin.

Encore un rêve complètement con.

Non : une résurrection !

Et merde, Joss n’est pas mort !

La radio le rappelle à son enfer sur terre : la maison, le chantier à finir,

son gosse entre la vie et la mort, sa femme qui menace de s’embourgeoiser

(sa grande angoisse existentielle) en s’éloignant des fondamentaux

qui présidaient à l’orée de sa vie adulte : l’engagement, la passion, l’amour,

toutes ces valeurs positives, tu n’oublies pas, hein, ma chérie ? Et lui, Joss,

qui menace d’abdiquer, un comble ! Il ne parvenait plus à sortir la tête

de l’eau dans son piège à ragondin : auto-construction, sarco-radiation,

éco-survie, radinerie post-crise à tous les étages pour cause de non-reprise

économique (scénario dit en W ou pire : en L______). Eco-phalogramme

plat. Et retraite inexistante en subissant les persiflages récurrents des Glorieux,

pas tous, non, mais de ceux qui ne touchent que XXXX euros de pension,

il en aura peut-être XXX (et on s’en fout) ! Et son Engliche de voisin qui lui

rappelle tous les jours à sa dure condition de continental-élu-pigeon-de-l’année :

ce type n’a pas plus de boulot que lui, mais vit mieux parce qu’il a joué

les parités livre-sterling/euro pour venir s’installer sous sa crotte de nez !

Il roule (toujours, mais cela dit pour combien de temps ?) en cross-over Honda

haut de gamme sous ses fenêtres et sa femme le nargue avec ses seins

du nord de l’Angleterre qui sont incomparablement plus volumineux

que ceux de la côte sud ! Bordel de merde ! Il ne manquait plus que des

mauvaises nouvelles à la radio, ô comble du mauvais goût ! Qui a eu cette idée

infâme ? Qui en veut systématiquement à sa sérénité et préfère le ramener

au cirque sans fin des emmerdes matérialistes alors qu’il se faisait à l’idée

de couler une mort heureuse en Anaon, le Royaume des morts, où la culture

des Vieux Pères n’est pas plus à l’agonie que celle des autres. Joss le néo-poujadiste

(il s’en défend, mais il sait que c’est l’impression qu’il doit donner, oh que oui !)

ouvre les yeux et s’attend à tomber sur un Jacobin coupeur de tête : « Ha, ha, ha ! »

Non, c’est plutôt un chroniqueur expert es mondialisation qui a dû virer sa cuti

après avoir bouffé son bulletin de vote pro-Maastricht et qui a, dans ses poches,

plein de pièces de deux euros avec des aigles vengeurs dessus.

Et voici le coup de grâce à la radio :

-Etonnant revirement mondial en quelques mois. Et que dire de la surchauffe

pour cause de pénurie de matières premières, qui laisse place à un choc

déflationniste ? L'explosion des bulles financières et immobilières a cassé cette frénésie artificielle sur fond de pénurie de pétrole à moyen terme. En réalité, ne s'achemine-t-on pas vers une crise de surproduction généralisée ? Le développement exponentiel de l'outil de production chinois va plus vite que la musique. Quid de celui des autres pays en transition économique, comme le Brésil et sa population bientôt comparable à celle des Etats-Unis ? Quid demain de l'Indonésie ? De l'Inde ? En l'espace de quelques années, quelques c'est l'équivalent de plusieurs Etats-Unis, de plusieurs Europe, qui viennent de rejoindre le bal du grand marché mondial. La montée en puissance de ces nouveaux producteurs de biens de consommation courante va bien au-delà du rythme de croissance de leur classe moyenne en mesure de consommer. Elle repose avant tout sur les délocalisations dont ces pays bénéficient à plein. Simple transfert de production ? Oui et non. D'une part, ce transfert s'accompagne d'une baisse du niveau de vie des pays industrialisés, où les destructions/précarisation d'emplois vont bon train générant un ralentissement de la demande. D'autre part, ce déplacement de production se fait en décalage dans le temps. Surtout, il se traduit par une baisse de gamme. Les coûts salariaux moindres permettent de produire moins cher et en plus grande quantité !

Joss signe le pire réveil de sa vie. Et là, le visage de sa femme apparaît !

 

Koupaïa est fière de sa dernière trouvaille : elle lui dit qu’elle a dégotté

un poste de radio avec clé USB pour qu’il ne s’ennuie pas dans sa chambre

d’hôpital. Joss pense combien-a-coûté-ce-colporteur-de-mauvaises-nouvelles -

alors que ça coûte que dalle grâce aux Chinois - et aurait préféré une oraison

funèbre en mode mineur par un quelconque compositeur de musique classique

bipolaire genre Frantz Schubert mort à trente-et-un ans ou Robert Schumann,

hypocondriaque dépressif. Non, Seigneur, Koupaïa seulement.

Eteins ce poste tout de suite ! 

Oh que oui, Joss est toujours bien vivant.

-Où est Nathan ?

Gueule d’enterrement. Les cheveux de Koupaïa sont gras, ce n’est pas bon signe.

-Ecoute… Il… il est stable

-Stable ?! Notre fils est stable ? Ca veut dire quoi, tu reprends le jargon des toubibs

à ton compte ? Ou des profs ? Tu veux dire qu’il a la moyenne ? Ses notes sont stables ?

Ou stable comme « écurie », en anglais ? Il est à l’écurie ? Accouche, s’il te plaît !

Koupaïa ne s’attendait pas à un tel réveil…

A croire que le divorce est au bout de la perfusion !

-Et puis, reprend Joss, décidément très excité, c’est quoi ce poste ? Tu ne peux pas savoir

comme c’est horrible de se réveiller dans ce pays décadent avec les voix de ces putains

de chroniqueurs désespérants comme la mort ! Tout est DÉJÀ passé à la moulinette

dans ma vie, qu’est-ce qu’ils veulent de plus ? (Il ose dire ça alors qu’il est propriétaire,

attends, propriétaire d’une belle longère !). M’annoncer que je n’ai plus qu’à me tirer

une balle dans le crâne ? Tu parles qu’ils vivent bien, ces types, je suis sûr

qu’ils roulent des mécaniques en sortant du bureau sur leur boulevard parisien

en humant la bonne odeur de pollution, l’égo remonté comme un pendule parce

qu’ils se la touchent pas mal à la radio même si ça ne s’entend pas !

Joss croit tirer sur le câble d’alimentation du poste, il tire sur sa perf’…

« Bip bip bip ! »

 

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Daïk, chapitre 24

lettre typo celtique D

AÏK DEBARQUE SUR TERRE. Il cible l’Europe,

terreau des légendes, contrée des mythos !

Mais Joss est loin d’imaginer que Daïk va bouleverser sa vie

ou plutôt... sa mort.

 

Il y eut un grand flush. Mais pour une raison indéterminée, Daïk atterrit quelques

années APRÈS l’ère des tirs nucléaires. Sans doute a-t-il mal ajusté

sa combinaison espace-temps... Heureusement, tout n'est

pas perdu : Daïk atterrit bel et bien en Bretagne, au pays des Vénètes...

 

Et par chance, il échappe à la course de la Redadeg, le tour de la Bretagne

 à pied que des types sont prêts à payer pour y participer parce que

leur culture judéo-chrétienne ne doit pas être assez mise à rude épreuve par le sens

fiscaliste aigu de leur pays ! Mais c’est pour la cause : ils dézinguent des portiques écotaxes,

mais sacrifient quelques foulées pour palier au manque d’interventionnisme de l’Etat,

tiens, l’Etat, libéral quand ça l’arrange et qui a décrété de ne surtout pas trop

en faire pour une langue de dégénérés qui va s’éteindre d’elle-même. Sa mort est

plus ou moins programmée et actée ! Daïk est donc à deux doigts d’atterrir dans

un terroir d’acculturés en devenir qui ne seront bientôt plus en mesure de lui

expliquer le chant des Séries dont on se fout déjà pas mal. Comme ébouriffé

par le passage des coureurs (des romains ou des vénètes ???), il est intrigué

par l’odeur qui émane d’un bouge vaguement amélioré tenu par une vieille

« mamm gozh », comme ils diraient ici, et qui ressemble à une sorte de soupe

protéinique (le bouge, pas la grand-mère)...

Après avoir chuté lourdement avec son scaphandre espace-temps sur

cette placette pour le moins étrange, Daïk ne peut que constater que ces

humains ont découpé des blocs de roches métamorphiques issues de leur

propre sol, sol plus dur encore qu’une lune inculte, et qu’ils les ont empilés et

que… mais... Seigneur… ils vivent dedans ! Avec tout le radon radioactif que

cela suppose ! Oui, au mépris des règles élémentaires de la physique nucléaire,

dans des sarcophages atomiques, sans scaphandre !

Modèle du genre, la construction rocheuse d’où émane cette forte odeur

de molécules protéiniques l’interpelle. Non seulement les humains vouent

toujours un culte à la farine de l'air, mais ils se nourrissent aussi d’une

pâte informe créée à partir de farine végétale, agrémentée de matière

grasse à mort lente ! Houuuch ! Un truc terrible. A sa connaissance en univers II,

n’importe quel organisme vivant ne résisterait pas à un tel régime alimentaire.

C’est un signe qui ne trompe pas : les humains s’autodétruisent VRAIMENT. Ils

ne tiendront jamais un milliard de révolutions terrestres et leurs modes de vie

semblent à des années lumières des standards de n’importe quel peuple qui

anticipe un tant soit peu sa survie dans le cosmos ! L’immortalité, ce n’est

quand même pas trop compliqué d’après tout ce qu’on lui a bassiné pendant

sa prime jeunesse !

 

Non. Pas l’ombre d’un vaisseau spatial, d’une capsule protégeant des radiations.

Au lieu de quoi les Terriens du coin s’abritent dans de vieilles charrues de feu

équipées de panneaux transparents qui font effet loupe. Daïk s’approche sur la

pointe des pieds des humains assis à des tables à base de carbone. Par chance,

il fait deux bonnes têtes de moins que le plus petit de leurs modèles, des enfants

du druide en plus rustres et bruyants. L’une d’eux, une petite femelle (il la reconnaît

à sa démarche féline semblable à celle de sa cousine sur-éduquée Sannah) lui semble

un peu plus évoluée que les autres marmots. Limite il pourrait l’imaginer en

compagnie d’un druide causant rhétorique métaphysique et astronomique.

Mais il ne doit pas enfreindre la Loi, surtout pas maintenant !

Il doit pénétrer l’esprit d’un enfant du druide en toute discrétion.

Le mieux est de passer son chemin et d’entamer une longue analyse quantique

dans le but de sélectionner un modèle s’approchant le plus possible du bel enfant

du druide. L’idéal serait d’approcher d’un enfant ayant entendu parler

de Taliésin ou de Merlin (mais peut-être est-il déjà trop ambitieux). L’extradolescent

ignore que sur cette planète, le chaos fait loi : vous pouvez toujours planifier,

rien ne se passera comme prévu. C’est comme leur météorologie d’une inconstance

surprenante et d’une extrême variété. Ici, tout est en nuance. A part la pointe Finistère,

pas de vents démoniaques (2.000 km/h sur sa lointaine sœur Neptune),

pas de croute terrestre gelée sur des milliers de kilomètres ni de sol spongieux

ou gazeux. Non, tout semble d’un équilibre absolu, mais si on y regarde de près,

cet équilibre des forces a un gros défaut : il est très fragile et le peuple terrien,

loin d’être rustre, est à l’image de sa planète, d’une violence aussi inouïe qu’invisible,

d’une diversité d’âme et de pensée insoupçonnables sous des dehors uniformes.

Mis à part la couleur de leur enveloppe et la texture de leurs poils (parce

qu’ils ont des poils comme certaines proto-espèces), les êtres qui l’entourent

ont tous, à de rares exceptions près, le même nombre de bras, de pieds, d’yeux.

En revanche, une quantité invraisemblable d’espèces pullule : des bêtes qui volent,

qui grattent, rampent, flottent, nagent, des bactéries par milliards que les humains

ne semblent même pas voir, des méduses comme on en trouve en univers III…

Un joli capharnaüm qui n’est peut-être pas étranger à l’agressivité permanente

qui fait la réputation des humains. Ils sont dérangés ou sollicités en flux tendu

par une infinité de bestioles qui tantôt viennent leur sucer le sang, tantôt

les empoisonnent, les dévorent pendant leur sommeil, quand elles ne viennent

pas leur réclamer à bouffer en leur hurlant dessus ! Paradoxalement, ce sont celles

qui leur crient dessus en permanence qu’ils osent appeler des « espèces domestiques ».

Résultat des courses : les humains se vengent comme ils peuvent en les découpant,

en les brûlant, en les mangeant, ou parfois en les transformant en mobilier !

D’aucuns dort avec des macchabés vidés de leurs entrailles transformés en descente de lit.

 

Bref, tout juste arrivé sur Terre, Daïk est déjà impressionné par le nombre incalculable

d’usages que font les humains de leurs colocataires. Il leur arrive même de les

transformer en capsules qu’ils avalent avec de l’eau dans des sortes de récipients

transparents comme les vitres qui ornent leurs machines roulantes.

En fait, seules les bactéries ont encore le dessus sur l’homme. Une règle générale

semble ainsi dominer sur cette planète : les proies ignorent - ou mésestiment

au mieux - leurs prédateurs. Ils ne voient jamais le coup venir et succombent

bêtement à ce qui semble pourtant couler de source au jeune Daïk. Tiens, les bactéries,

par exemple, un modèle du genre ! L’être humain fait preuve d’une créativité

sans faille dans ses rapports aux autres, mais s’accommode coupablement

de ce qu’il ne perçoit pas comme un danger, et lorsqu’ils recourent à toutes sortes

de machines aussi absurdes qu’archaïques, c’est pour mieux se perdre dans

des complications invraisemblables. Dieu qu’ils sont encore loin du compte !

L’immortalité n’est pas pour demain, ni pour après demain, alors qu’elle devrait être

une quête permanente. La destruction, en revanche, apparaît clairement comme un mode

de fonctionnement. Les livres et les récits de ses pères étaient justes. Daïk perçoit toute

l’ampleur de la menace : on comprend mieux la défiance universelle qui règne à

leur encontre.

L’extradolescent renonce à s’approcher du fameux bouge d’où proviennent

ces grognements hystériques et menaçants. Il se faufile entre les constructions

en roche brute et traverse des nuées de bactéries et de petites bêtes. Au détour d’un

édifice, un espace avec des cailloux découpés en cube et bien alignés. Au milieu de

cet espace : une construction en granit représentant un être humain comme si l’un

d’entre eux avait été coulé dans de la roche en fusion ! Un sacrifice humain peut-être ?

Ou bien le témoignage d’un rite comme il en existe tant dans les récits antiques…

Daïk tiendrait-il déjà une piste ? Il approche du monument sacrificiel.

L’homme ressemble à celui dont il est question dans nombre de récits druidiques.

Jésus Christ. Mais seul le chant sacré des Série l’intéresse.

Daïk délaisse donc le vestige hérité du rite nécrophage. Il paraît que les hommes

ont dressé pléthores de vestiges semblables dans ces contrées sauvages.

Pourquoi représenter ainsi à l’identique (ou presque) partout ce qui ne s’est produit

qu’une seule fois ? Pour rendre universel ce qui a été à l’origine un événement

isolé, particulier ? Alors, ces hommes sont vraiment passés maîtres dans l’art

de la reproduction… Là encore, sûr qu’ils ne doivent même pas s’en rendre compte,

mais tout est affaire de reproduction chez eux, absolument tout ! Les objets,

les représentations, même leurs tenues invraisemblables !

 


De l'utilisation d'un photocopieur

 

Tout juste débarqué, Daïk a déjà eu tout le loisir d’observer plusieurs petites

femelles habillées de la même façon avec des représentations identiques. Les mêmes

petites filles avec les mêmes petits animaux de couleur criarde gravés sur leurs

vêtements, le tout agrémenté de calligraphies anciennes. Espèce sexuée douée

de capacités de reproduction, l’être humain pense ABSOLUMENT TOUT

SON ENVIRONNEMENT DANS LA DUPLICATION. Pourquoi ? Par peur que l’espèce s’éteigne ?

Convient-il de répéter en boucle le message :

 

Reproduisez-vous, vite, vous allez tous crever !

 

C’est ça. L’être humain est obsédé par sa propre disparition et a structuré

tout son environnement de manière à rappeler en permanence qu’il convient

de penser reproduction à chaque instant et dans toutes les actions de son existence.

Le jour où il deviendra immortel ou qu’il ne procréera plus que par le biais de

la génétique, alors ne trouvera-t-il peut-être plus judicieux de dupliquer

les éléments qui composent son environnement.

 

Daïk évite de justesse un nouveau banc de microbes en tous genres dont

deux germes hautement pathogènes (pour les humains). Plus loin, plusieurs

arbres surgissent. Seigneur ! Des arbres !!! Daïk songe au chant des Séries du nombre neuf :

 

Neuf petites mains blanches sur la table de l'aire, près de la tour

de Lezarmeur, et neuf mères qui gémissent beaucoup.

Neuf Korrigans qui dansent avec des fleurs dans les cheveux et des robes

de laine blanche, autour de la fontaine, à la clarté de la pleine lune.

La laie et ses neuf marcassins, à la porte de leur bauge, grognant et fouissant,

fouissant et grognant; petit ! Petit ! Petit ! Accourez au pommier !

Le vieux sanglier va vous faire la leçon.

 

LE POMMIER, végétal immense, curieux, bruissant de petites bêtes minuscules,

mais complètement hystériques autour des branches de l’arbre. LA VIE ! La vie

qui frémit, grouille, palpite, sort par tous les pores. Des milliers et des milliers

d’espèces qui se croisent, s’évitent de justesse ou, à l’inverse, se bouffent le cul.

L’X-ado est stu-pé-fait ! Est-ce le témoignage d’un monde chaotique ? La vie

tendrait-elle à se multiplier ou à se concentrer avec l’évolution ? Au vu de son

propre monde en univers II, il lui semble que l’évolution s’accompagne d’une grande

réduction du nombre d’espèces. Elles s’agglutinent, fusionnent telles des galaxies

qui s’absorbent. Daïk songe à Andromède et à la Voie lactée bientôt réunies

 comme 1+1 font 1.

Déjà fort indisposé, l’extradolescent est saisi d’une terrible angoisse. Tout ce monde

lui semble si complexe et dangereux. Il comprend mieux la puissance et la grande

diversité des légendes terrestres. Comment survivre dans un tel chaos

permanent sans s’édicter des règles intangibles et sans, surtout, se représenter

le monde au travers de récits métaphysiques ou, disons, du moins, globalisants ?

Le seul fait de déambuler dans cet univers lui colle la frousse et brouille son esprit :

il ne sait même plus ce qu’il cherche tant le nombre d’informations

qui l’assaille est vertigineux.

N’importe quel esprit dénué de repères et de principes éducatifs se sentirait

agressé en permanence. Daïk ne tiendra jamais plus d’une révolution terrestre

s’il ne garde pas à l’esprit le sens de sa quête : aller au bout du chant des Séries,

comprendre le sens du nombre Un. La Nécessité unique. Le Trépas père de la Douleur.

Rien avant, rien de plus…

 

Daïk, chapitre 23

lettre typo celtique JOSS TROUVE QU'IL N'A JAMAIS autant travaillé de sa vie que depuis qu’il

est sorti des rails, après sa radiation sous Sarko. Il avait même eu

l’impression d’être retourné en enfance, du temps où créer

s’affranchissait de toutes ces barrières insensées. Il suffisait

de s’emparer des objets, de matérialiser les idées

et, comme l’expression de son art, l’idée prenait forme. Il aimait bien ça

malgré les désagréments quotidiens. Il en tira toutes sortes d’enseignements

sociologiques qui lui inculquèrent cette conviction que l’argent et le regard social

travestissent,

font se renier.

 

Ce n’était pas la joie tous les jours, mais c’était bon de suivre ses principes de vie.

Demeurent néanmoins aujourd'hui ces questions en suspens :

Son passage sur terre influencera-t-il la vie des siens

et pendant encore combien de temps... ?

Celui de quelques relevés bancaires ?

Le temps d'’une décennie ?

D’une génération ?

D'un siècle ?

Connaissez-vous l’histoire de vos ancêtres d’avant guerre ?

Et de ceux qui ont vécu au XIXe ?

On ne meurt pas dans le même état d’esprit selon que l’on soit puissant

ou misérable. Mourir avec des questions matérielles dans la tête est tout de même

pathétique. Joss n’aime pas sa mort. Il ne voyait pas ça comme ça.

Il pensait nourrir l’humanité de ses questionnements philosophiques.

Trouver des clefs, croiser le génie d’esprits immortels, et surtout, surtout,

vibrer au son de l’orgue sur une sonate d’amour absolue.

Hélas, non.

Il meurt en suivant une ambulance.

Il arrive dans le même hôpital que son fils, mais par une autre porte.

 

Et pendant ce temps, son fils est entre la vie et la mort.

Sa dernière vision de Nathan : l’enfant étendu dans son bac à sable, figé,

impassible, presque serein. Ce constat le culpabilise et le rassure

en même temps.

Puis, une autre vision surgit : les secours piétinant ses vestiges, s’étonnant

de ses curieux hobbies d’attardé s’il lit bien entre les lignes (les enfoirés). Joss revoit

leurs bobines, l’un riant sous cape, disant que sa tension est « normale », lui répondant :

-Oh, vous ne voyez pas qu’il est complètement paralysé !

-Oui, mais il respire, il n’y a pas de symptômes apparents, regardez, le type lui répond.

Joss lui aurait bien enfoncé la tête dans le sable s’il n’avait un minimum

de retenu et de respect lié à sa fonction ! Il a détesté le regard que ce type

a coulé sur le bac à sable de son fils qui couvre un tiers de la propriété… et alors ?

Ca vaut bien une tablette, non ? Joss parie que le gamin du secouriste passe

ses journées dans le salon sur son… non : sur ses écrans, sûr qu’il en a un régiment !

Il enrage comme il a enragé toute la route jusqu’à ce satané virage

et cette saleté de fossé. Fallait voir l’état du bas côté. Et les pompes funèbres

qui vont assassiner Koupaïa ! Ils vont lui massacrer le compte en banque,

peut-être lui cherchera-t-on des poux, trouvera-t-on des failles dans ses contrats

Prévoyance décès ! Une chance qu’il ne soit pas décédé dans des circonstances

inexpliquées, genre mort subite ou accident de voiture avec une valise pleine

de drogue dans le coffre. Il paraît que plein de gens convoient de la dope

sans même s’en rendre compte. Elle aurait moisi des jours et des jours

dans une chambre froide avec une enquête sur le dos et une facture des pompes

funèbres qui tourne à toute vitesse comme un compteur de taxi. Vivre sur Terre est 

une course perpétuelle après le fric et lorsque vous mourrez, nom de Dieu,

ça ne s’arrête pas ! La course continue. L’Etat, le croque-mort, le notaire et certains

ayant-droits, tout le monde fait semblant de ne pas vous attendre au tournant parce

que vous n’êtes jamais tant bankable que lorsque vous êtes morts !

TOUS BANKABLES.

En guise de revanche, il s’est jeté comme un kamikaze dans un élan subconscient

sur le bas-côté genre contre un portique en ruine frappé par la pandémie de bonnet-

rougeole. Il a heurté une sorte de plot en béton émargeant de la route avant

de voltiger dans le décor, c’était quoi ce truc ? Il ne le saura jamais.

Et si c’était vrai… A qui en vouloir au fond ? Au taux de prélèvement record ? Ce n’est pas une

vie que de mourir obsédé par ce genre de préoccupations stériles !

Joss aurait mieux à faire et à penser dans l’au-delà... A côté, mourir durant

les Trente glorieuses devait faire de vous un immortel dégagé de toutes considérations

matérielles. Saint-Pierre vous ouvrait les portes de la grandeur d’âme,

alors que là… il doit avoir de la peine pour Josselin.

-Mon pauvre monsieur…

-La crise économique m’a fumé pour l’éternité !

Joss a l’impression de se faire tirer le portefeuille du veston par un cleptomane.

Non, pire : que lorsque l’on meurt, on sent son influx vital sortir de sa poitrine

en même temps qu’une main vous faire les poches ! On vous paluche le paletot :

 

« Portefeuille, sors de ce corps... »

 

Matérialisme de merde ! Un excès de structuration des comportements

humains par le modèle économique systémique qui fait que certains types

sont persuadés que même leur propre inspiration-expiration devrait être tarifée

toutes les trois secondes. Tout est codé, monétisé, et tout doit être retranscrit

en acte ad-hoc. Demain, les pets seront assujettis à cotisations sociales au prorata

du volume de méthane rejeté parce que vous contribuez au réchauffement de l’atmosphère.

Et les puces dans les poubelles, et dans les robinets, et dans les toilettes,

n’est-ce pas déjà dans les tuyaux ? Vous croyez que ces types vont en profiter

pour nettoyer la fiscalité antérieure ? Non, pardi ! On superpose. On ajoute à la fiscalité

héritée du capitalisme une fiscalité héritée de l’écologie comme antithèse

du capitalisme. Conséquence : en additionnant les fiscalités de façon contradictoire

avec des incohérences de schizophrène, on aboutit à un magma administratif

pire que du gaz asphyxiant ou paralysant. Ces mecs dans leurs bureaux ne comprennent

pas pourquoi plus rien ne fonctionne dans ce pays :

-Hé ! Vous bourrez la mule dans les deux sens : par devant et par derrière !

Et que dire de la fiscalité européenne ? En vingt ans, vous venez de créer

trois niveaux de fiscalité, une première dans l’histoire de l’humanité, et

vous pleurez votre mère qu’on n’est pas capable de générer autant de recettes 

qu’à votre guise ! Mais l’économiste John Keynes n’aurait jamais laissé passer

ça, pas même Karl Marx ! Fiscalité nationale, fiscalité européenne, fiscalité écologique.

Et soyons sûr qu’ils cogitent une strate de plus parce que, forcément, en détournant

un peu Laffer (vous savez, le mec qui a dit : « Trop d’impôts tuent l’impôt »)…

eh bien… c’est tout con : il suffit d’en créer de nouveaux assujettis sur

des trucs qui n’existaient pas avant pour remplacer le produit qui ne rentre plus !

C’est comme ça qu’on arrive à la nouvelle soviétisation du pays : inadapté

à la mondialisation parce que trop mis à contribution, le secteur privé s’effondre

et le niveau de vie moyen de la fonction publique explose celui du privé et la part

du secteur public bondit dans le produit intérieur brut, tandis que le taux

de prélèvement obligatoire final atteint des niveaux jamais atteints de l’ordre

de 60 voire 65 % de la richesse captée. Même la Russie et Cuba n’en veulent plus !

Après les impôts écologiques et pourquoi pas une taxe d’habitation

sur les morts ? Hein ?

Ils en dégagent, du carbone !

Voilà. Telles furent les dernières paroles de Josselin, libéré de tout filtre,

dans le lâcher-prise le plus total inhérent à son nouveau statut 

de jeune défunt, en cette décennie 2010...

 

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Daïk, chapitre 22 / Ran niver pemp

 

PEMP -5 -

 

 

L’ENFANT.
—Chante-moi la série du nombre cinq.

 

LE DRUIDE.
—Cinq zones terrestres : cinq âges dans la durée du temps; cinq rochers sur notre sœur.

 

 

 

lettre typo celtique L

ES CINQ ZONES DE LA TERRE ÉTAIENT CONNUES des anciens bardes 

comme les trois parties du monde. Un poème attribué à Taliésin, et qui

présente plusieurs points d’analogie avec le chant armoricain,

offre la preuve de ce fait : ‘La terre, dit-il,  a cinq zones et se divise

en trois parties : la première est l’Asie ; la seconde, l’Afrique ;

la troisième, l’Europe’.

-Mais je crois savoir qu’il existe cinq continents sur Terre…

Les druides avaient-ils connaissance des deux autres ?

Le collecteur de légendes ne répond pas. Daïk l’imagine riant sous cape.

L’extradolescent a peut-être une autre lecture, liée à son exo point de vue

sur la question : et si le chant du nombre cinq évoquait plutôt l’existence de cinq planètes

comparables à la Terre et toutes habitables ? Et que faut-il comprendre des cinq âges

dans la durée du temps et des cinq rochers sur notre sœur ?

-Je ne vois pas qu’elle est cette sœur emprisonnée sous cinq rochers, répond-il.

Il est possible qu’il y ait quelque rapport entre elle et la personne à laquelle Merlin

donne le même nom dans ses poésies, dit Kervarker.

-Y-a-t-il d’autres planètes autour de Proxima du Centaure ?, demande l’extradolescent

qui commence à ressentir une immense fatigue peser sur ses épaules.

Les effets de la traversée éprouvent son organisme.

-Je ne sais pas de quoi tu parles. Rappelle-toi que j’ai vécu il y a bien longtemps...

Je ne connais ce qui m’est postérieur, sinon ce dont tu me réfères à présent !

-Et les cinq rochers sur notre sœur ?

-Peut-être un lieu druidique. Peut-être une sépulture.

-Et si c’était un indice sur l’existence d’une autre planète habitable, notre sœur,

sur la présence de vie : je pense à l’eau qui sourd sous cinq rochers

-Pures suppositions ! Comment vérifier ?

-Je ne sais pas. L’enfant du druide saurait peut-être nous guider, s’il a bien retenu

la leçon…

-L’enfant du druide ? Ce n’est pas l’esprit druidique. L’enfant n’est pas un guide,

ni un messager. La philosophie druidique n’est pas une religion comme les humains

l’entendent bien souvent. Pour les druides, il n’y a pas de messager supérieur, mais

une interconnexion des êtres avec la nature et le cosmos.

Le collecteur imaginait peut-être un extraterrestre davantage relié au cosmos

qu’un Terrien monothéiste attaché aux représentations et aux commandements

bibliques.

La communication se rompt.

Daïk décide d’orienter son aéronef en direction de l’exo-planète

qui est en orbite autour d’alpha Centuri B. Il jette son appareil dans son sillage.

Le vaisseau s’approche de la tellurique, dénuée d’atmosphère, se joue de son

attraction gravitationnelle, reprend de la vitesse de libération puis se fait catapulter

tout droit sur le système solaire. Cette rupture de communication ressemble bien

à un dérushage volontaire... Daïk songe aussitôt à sa cousine par une sorte

de lien de causalité et tente de la joindre au mépris des règles de sécurité :

la conversation méta-fréquence pourrait être interceptée par ses parents.

Mais il se sent terriblement seul. Il a besoin de parler à quelqu’un de son âge.

Et de son espèce, si possible.

Par chance, la connexion aboutit :

-Ohh ! Daïk ! Un bail que je n’avais plus de tes nouvelles ! Comme je suis ravie de t’entendre !

-Oh moi aussi, Sannah.

-T’as l’air bizarre… Ca va comme tu veux ? Où es-tu ?

Daïk lui parle de la fugue. De son intention de défier la loi.

Folle d’inquiétude, Sannah lui crie à l’esprit :

-Tu as perdu la raison ! Tes parents vont te tuer !

-Ils l’ont déjà fait.

-Comment peux-tu dire ça ?!

-Ils m’ont livré à mon triste sort, Sannah. Depuis bien trop longtemps.

-T’es déphasé ou quoi ?

-Ils ne pensent qu’au Fric. Le Fond de recherche interstellaire commun ! Et moi,

pendant trop longtemps, j'ai été livré à mon triste sort en orbite géostationnaire.

‘N’avais pas le droit de sortir. Ce n’est pas une vie !

-Mais… tu ne vas pas abandonner tes AAP avec les notes que tu te tires ?

Pas maintenant ! Tu es proche du but !

-Quel but ? Ecoute moi bien, Sannah, j’ai mieux à faire : je suis entré en contact

avec des druides terriens. J’apprends plein de choses sur l’univers IV et je peux même

te dire que j’approche du système solaire en ce moment ! Je ne suis plus qu’à un jet

d’astéroïdes. Tiens, tu entends ?

-Non, je n’entends rien. Quoi donc ?

-Je suis en train de reprendre de la vitesse de libération et si tu veux,

je te rappelle tout à l’heure. ‘Suffis simplement que j’ajuste ma combinaison espace-temps

et je te reprends, OK ?

-Attends, Daïk. Daïk ! Ecoute-moi !

Scrouip.

Krrrrrrchhhhhhh…

-Sannah ???

-…

Daïk ajuste son col. Mars, système solaire, bras d’Orion, Voie lactée, univers IV.

Ce qui lui a pris un temps infini en univers IV n’a été qu’une coupure de faisceau

en univers II.

Sannah reprend, furieuse :

-Daïk, tu fais chier. Tu m’as explosé les tympans ! C’était quoi ce rush ?!

-Pas un rush... ‘Viens de transborder ! Youhou !!! J’approche de la quatrième

planète du système solaire ! Ha, ha ! Tu sais, le système qui est sous embargo ?

N’empêche que leurs légendes décoiffent !!! Si les Terriens avaient écoutés

leurs druides plus longtemps, ils ne seraient pas dans cet état de délabrement.

Je suis certain qu’ils seraient même un exemple pour toutes les galaxies. Tu sais sur quoi

je suis tombé ?

-Daïk, je t’en supplie, reprends-toi. Tu dérailles ! N’enfreins pas la Loi…

-Mes parents attendent que je l’enfreigne, alors ! Je suis conditionné pour. C’est un truc

que tu peux pas comprendre.

-Prends-moi pour une conne. Les druides t’ont bourré le mou, oui !

-Non, même pas. Mais peu importe, je veux te parler d’autre chose. De quelque qu’on

n’apprend pas dans les AAP ni en courant l’espace pour le Fric ! Les Terriens ont attenté

à leur propre planète. Je suis tombé par hasard sur une révélation, un truc énorme :

les êtres humains ont manipulé la farine des choses !

-Ces Terriens ont toujours été complètement barrés. Ne te comporte pas

comme un humain, Daïk, on s’en fout de leur gueule.

-Je veux remonter à la source des récits cosmiques. Au chant des Séries.

-C’est quoi encore ce truc ?

-Une légende druidique colportée dans tout l’espace par Ann Drouiz.

L’illustre Ann Drouiz, voyons ! Avec qui j’ai télépathé, figure-toi !

-Tu parles de ce vieux ringard qui écoute de la musique de branque

dans une sale hutte et qui s’est fait excommunié par l’univers entier ? Ann Drouiz !

Mais personne n’écoute ses fadaises depuis toujours !

-C’est le seul pont qui existe entre les Terriens et notre peuple.

Et je suis sur le point de comprendre beaucoup de choses…

-Mon pauvre ami, t’es givré à -273° c ! Pourquoi me racontes-tu tout ça ?

Je te préviens, je ne te couvrirai pas, hein, c’est hors de question ! T’es grave de me balancer

ce genre de rushes incompréhensibles, tu vas ruiner ta carrière, ta famille va…

-Bah, ne t’en fais pas pour ça ! ILS COMPRENDRONT BIENTÔT ! Je voulais juste parler

avec toi, pas que tu me fasses la leçon. Si je suis Terrien, eh bien moi je peux te dire

que tu es le portrait craché et sur-équipé de tes parents ! Et que fais-tu de la solidarité

extradolescente ?

-J’ai grandi, Daïk.

-Je vois, t’as renoncé.

-Renoncé à quoi ? Je suis responsable, c’est tout ! Atterris, mon vieux !

-Frimeuse, va.

-Et toi petit branleur !

-Tu me traites de… ? T’es gonflée à l’hélium ! Tu ne sais même pas ce que ça veut dire !

-Si, ça veut dire que tu te comportes comme un adolescent humain.

-Tu parles, t’en as jamais vu un seul de ta vie !

-J’ai entendu tous ces récits sur les sexués, figure-toi. Tu n’as rien de bon à apprendre

d’eux. J’espère vraiment pour toi qu’on n’est pas sous contrôle méta-parental.

-C’est pour ça que tu me tiens leur discours ? T’as peur d’être sur écoute !

Eh bien, moi, je ne pense pas que ce soit une évolution de l’espèce, toutes ces écoutes

de merde. Les druides écoutaient la nature et y puisaient toutes sortes d’enseignements

philosophiques et biologiques. Ils ne jouaient pas à pénétrer ton esprit comme une bande

de méta-violeurs collectifs. Allez, je file, souhaite-moi bonne chance et fais ta balance

si tu veux !

Quelle embrouille ! Aucun soutien, nulle part ! Personne ne veut comprendre

le fin mot de l’histoire ! L’origine des légendes. Pourquoi toujours considérer les Terriens

comme de la crotte sidérale à la fin ? Daïk est prêt à jurer qu’Ann Drouiz n’est pas fou.

Il existe des passerelles entre les deux mondes. Personne ne l’empêchera d’enfreindre

cette satanée Loi.

La Loi du silence.

Et de l’amnésie...

 

 

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Daïk, chapitre 21

lettre typo celtique I

NJECTION D'ADRENALINE. Tension rétablie.

Le médecin écarte la piste d’un choc

anaphylactique. Mais l’enfant a essayé

de vomir : une sorte de mucus en

témoigne au coin de la bouche.

 Il est vingt-deux heures quand l’ambulance

s’élance. Joss décide de la suivre délaissant

Koupaïa avec la petite, et son angoisse.

Il ne quitte pas la route des yeux. L’idée que son fils est peut-être

en train de mourir lui traverse l’esprit et il a peur. Tout cela est si brutal; incompréhensible…

Un message. Il détourne le regard, jette son téléphone sur le fauteuil passager.

Virage en épingle. Il sent les roues-avant crisser, puis déraper !

Les lois de la gravitation le propulse, comme un pantin,

dans la verdure ensanglantée.

 

                                                                             *

 

Fin de rétropropulsion. Daïk recourt à la navigation manuelle. Il reprend

de la vitesse en frôlant les planètes du système solaire. L’extradolescent

ajuste sa trajectoire dans le sillage d’une magnifique gazeuse bardée d'anneaux.

Daïk est proche du but.

La grande Loi l’interdit d'aller sur la Terre, au pays des humains.

Au pays des druides.

Mais s’il pouvait avoir la preuve que les druides

ont encore un peu de pouvoir sur Terre, il pourrait rassurer son peuple

sur le caractère pacifique des humains, il les aiderait même dans leurs

recherches proto-spatiales s'il le pouvait.

Mais... Daïk contemple son reflet dans la coupole de son aéronef et observe l

es éclats mordorés de sa combinaison espace-temps.

L’idée d’un changement de programme lui traverse l’esprit...

 

Posté par ar valafenn à 21:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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Daïk, chapitre 20 / Ran niver c'hwec'h

 

C’WEC’H - 6 -

 

 

L’ENFANT.
— Chante-moi la série du nombre six.

LE DRUIDE.
— Six petits enfants de cire, vivifiés par l'énergie de la lune; si tu l'ignores, je le sais.

Six plantes médicinales dans le petit chaudron; le petit nain mêle le breuvage, son doigt dans sa bouche.

 

 

lettre typo celtique D

AÏK EST SUR LE POINT DE DECOUVRIR LA MORT. 

 

Il va comprendre ce que c’est de mourir.

Le petit enfant de cire…

 

Le vide sidéral le sépare désormais de sa

famille. Peut-être a-t-il même échappé

 pour de bon à la vigilance du vieil Ann

Drouiz... Comme il se sent seul, 

il tente un rush avec Merlin et Taliésin :

 

C’houec’h mabik great e koar,
Poellet gand galloud loar ;
Ma n’ouzez-te, me oar.

C’houec’h louzaouen er perik
Meska’r goter ra’r c’horrik ;
Enn he c’henou he vezik.

Toujours cette langue étrange… Mais c'est le conteur

et collecteur Théodore Hersart de la Villemarqué, dit Kervarker,

qui répond à la place des deux druides terrestres, tel un initié du Bélen :

-Les enfants de cire jouaient un grand rôle dans la sorcellerie du Moyen-âge

lors des siècles qui ont suivi les grandes migrations. Quand les druides

et les peuples de l’Ile de Bretagne ont traversé la mer

pour coloniser de nouvelles terres à l’extrémité du continent, ils y ont retrouvé

des ancêtres communs, des Celtes continentaux descendants des Gaulois.

Les Bretons se sont mêlés à eux et par ce fait, ont régénéré leurs croyances

en dépit de la soumission des Vénètes aux troupes romaines de César. Ainsi les enfants

de cire ont-ils traversé les siècles. Quiconque voulait faire tomber son ennemi

fabriquait une figurine et la donnait à une jeune fille qui la portait

emmaillotée neuf mois durant dans son giron, poursuit Kervarker.

Les neuf mois révolus, un mauvais prêtre baptisait l’enfant à la clarté de la lune,

dans l’eau d’un moulin. On lui écrivait au front le nom de la personne qu’on voulait faire

mourir, au dos le mot Belial, et le sortilège ne manquait jamais d’opérer. Des siècles

plus tard, aidé d’un moine noir, un Comte perpétua l’obscure tradition des Celtes

sur son rival*.

 

Daïk est saisi d’un trouble. Il contemple le bras d’Orion face à lui, majestueuse protubérance

spiralée prête à le conduire aux confins de la Voie lactée.

Une figurine en forme d’enfant de cire fait office de sortilège, de maléfice.

 

                                                                               *

 

-ILS ARRIVENT !, hurle Koupaïa. Elle s’agenouille près de l’enfant allongé dans l’herbe.

Koupaïa enroule son fils dans le plaid du salon :

-Mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Là, sur son front !

On dirait du sang, mais l’eau saumâtre a délavé l’encre improvisée. Près de l’enfant et de

son château, un moulin de sable avec une roue à aube figé comme une horloge à bout

de forces. De petites figurines sont disposées en cercle près de lui : six enfants playmobils,

réunis telle une assemblée druidique. Autour d’eux, six feuilles du jardin. Six !

-Le sang, les six plantes, les six enfants de cire… Ca ne te dit rien ?

-Le chant des Séries ! Tu crois que notre fils a joué au druide ? Regarde tout ce sang !

-Il n’y a pas de plaie ! J’ai vérifié, je vois rien !

Transie, Koupaïa déboutonne le veston de l’enfant, remonte les manches du pull-over,

inspecte ses poignets, son torse, tandis que Joss en fait de même avec ses pieds,

ses  jambes, avant de l’entortiller de nouveau dans le plaid.

-Que font les secours ? Seigneur !

-J’appelle les flics.

-OUI, appelle-les aussi ! Et vite !

 

                                                                                *

 

Daïk entame sa descente. Kervarker révèle ce qu’il sait des six plantes médicinales.

Le corps du collecteur de légendes repose dans son tombeau.

Son esprit interpelle Daïk quand il réalise que quelqu’un extrait son savoir :

-Qu’est-ce qui se passe, qui est là ? Me faire ça à moi, dans mon état ! Misère ! Un squelette !

Et ma barbe, ma jolie barbe ! Disparue, poussière !

-Excusez-moi... Désolé. Je ne voulais pas déranger... Mais votre esprit est immortel.

Je peux vous rassurer. Je vous entends comme je vous vois. Vous n’êtes pas un hologramme...

-Mais tu as une voix d’enfant ! Qui es-tu pour me croire ?

-Je m’appelle Daïk.

-Daïk ? Comme l’enfant du druide ? Tu me poses toutes ces questions sur le chant des Séries

alors que tu t’appelles Daïk ??? Daik, mab gwenn Drouiz, ore...

-Je ne suis pas celui auquel vous croyez. Je viens d’un autre monde.

-Mais on t’a donné le nom de l’enfant qui reçoit l’instruction du druide,

le bel enfant du druide...

-J’ai entendu parler de cette légende, seulement… je vous jure que je ne suis pas un Terrien !

-Que me chantes-tu là Bel enfant ? D’où viens-tu alors ?

-D’un autre univers que nous appelons l’univers II… Ce n’est pas parce que vous ne nous voyez

pas que nous ne sommes pas là, dit un jour l’un d’entre vous**. Si je vous parle, c’est que

j’ai enfreint la Loi. Je me permets de vous le dire parce que je crois que vous non plus, vous

ne pouvez plus communiquer avec vos contemporains...

-C’est ce que tout le monde pense souvent des morts ici-bas.

-Alors nous sommes sur la même coque de bateau ! Ce n’est pas parce qu’ils ne vous voient

plus que vous n’êtes pas là, n’est-ce pas ? Vous les morts terrestres, vous êtes comme

nous  autres les extraterrestres...

-Les druides seraient ravis de t’entendre. Mais comme tu le dis si bien, nous ne devons

en aucune façon enfreindre la Loi.

-Oui, répond Daïk. C’est la grande loi universelle et physique qui régit les êtres du cosmos,

n’est-ce pas ? C’est comme, de notre point de vue, laisser les êtres terrestres dans

leur solitude physique. Pourquoi les priver de ce savoir, ça je ne l’ai jamais compris...

-As-tu posé la question à tes aïeux ?

-Oui, bien sûr.

-Et quelle fut leur réponse ?

-Ils prétendent que les êtres humains sont néfastes, mauvais, dangereux. Ils disent qu’ils font 

le mal sur Terre. Que tous les peuples du cosmos ont peur de leurs réactions terribles. Ce sont

des esprits étroits et vénaux.

-Ils n’ont pas écouté leurs propres druides ni leurs messies. Ils s’aveuglent de ne pas croire

en ce qui n’est pas formellement démontré. De fait, ce qui les rassure d’un côté nourrit

leurs inquiétudes de l’autre.

-Et ils ont joué avec l’atome...

-L’atome ? La farine de l’air ?, s’étonne le collecteur.

-Une centaine de révolutions terrestres après votre existence, ils ont fabriqué des armes

de destruction gigantesques, je le sais, le l’ai vu !, s’exclame l’extradolescent. Ils ont allumé plus

de deux milles feux dévastateurs. Certains sous les océans, d’autres sous terre et

des centaines d’autres encore sur terre, libérés à même l’atmosphère…

-Le feu sur la montagne ! Huit vents qui soufflent. Huit feux avec le Grand Feu, allumés

au mois de mai sur la montagne de la guerre… Bon sang, ils ont relancé le décompte

du chant des Séries...

-L’un des feux a dévasté un archipel et tué des milliers et des milliers de Terriens.

-Le Grand Feu sur une île ! L’Ile de Bretagne !

-Non, une autre île, tout à l’autre bout du monde.

-Ils ont perdu l’esprit du chant des druides ! Malheur !

-Après le Grand feu, d’innombrables répliques se sont produites. Ils osent croire

que ces feux ne tuent plus personne, mais ils se trompent. Ils tuent, eux aussi. Ils sont invisibles,

bouleversent l’équilibre de la planète, précipitent sa fin. Les hommes n’entendent pas attendre

un milliard de révolutions et refusent de se préparer au naufrage.

-Que viens-tu faire alors dans ce bas monde ? Pourquoi enfreins-tu la Loi ?

-J’ai assisté aux explosions dévastatrices et j’en pressens d’autres ! Mais il n’y a pas que ça.

Je sais qu’il existe un lien sacré entre les druides et notre peuple.

-Comme toi par exemple ?

-Non, grand Dieu ! Non, je ne prétends rien de tel.

Daïk est pris d’un vertige. Non et non. Comment se pourrait-il ? Voyons… Une simple allusion…

-Une invocation. Une incantation. Une incarnation, peut-être...

-Un nom comme on nomme les choses, rien de plus ! Ils auraient très bien pu m’appeler…

-Mais ils ne l’ont pas fait.

-C’était un choix contingent !

-Ou sous-jacent, comme une cause sacrée que l’on inocule dans une existence. Ils

t’ont attribué le nom de l’enfant du Druide originel, Daïk ! L’héritier du savoir

druidique par excellence, le prodige ! 

-Vous faites erreur, ils ont toujours combattu l’idée que je sorte de mon orbite. Je passe

ma vie à tourner autour d’une horrible planète gazeuse d’un ennui immortel.

Je suis seul tout le temps.

-On voudrait t’inculquer la philosophie que l’on ne s’y prendrait pas autrement.

On voudrait t’inculquer la mort, non plus. L’ennui avant d’être immortel est mortel.

C’est un précipice qui débouche toujours sur un défi.

-Quel défi ?

-Rompre l’ennui. L’ennui est un charme qu’il convient de rompre. Ou alors, c’est

la mort assurée…

-Mais je suis immortel !

-On t’aurait condamné à l’ennui éternel ? Alors, si tel est le cas, tu es un damné.

 

Un damné ! Sur un satellite en orbite autour d’une gazeuse d’où rien ne surgira plus,

comme une planète Terre après que l’eau, l’oxygène, les six plantes médicinales aient

disparu ! Né d’une damnation, condamné pour l’éternité...

Abasourdi, Daïk songe à ses parents qui le pressent de connaître l’immensité du savoir,

mais l’interdisent de faire quoi que ce soit. Je suis privé de tout ce dont j’ai accès à travers

ces artéfacts animés en temps réel mis à ma disposition mais desquels il ne ressort jamais

rien de concret, seulement un devoir : apprendre à connaître pour mieux tenir

les choses à distance. Oui, Daïk est abasourdi à l’idée d’avoir été enfanté par des esprits

qui ont organisé une sorte de piège immatériel et infini autour de son existence…

-Il semble que tes parents soient bizarrement… très humains. Je pense que tu as

un défi à relever. On n’appelle pas son enfant Daïk tout en l’éloignant de ce qui fait

l’essence et le sel de la vie innocemment.

-Mais vont-ils m’empêcher de m’accomplir indéfiniment ?, enrage l’extradolescent.

-Il se peut qu’ils fassent tout pour t’en empêcher parce qu’ils estiment que c’est trop tôt.

Plus la rétention est importante, plus l’effet rebond le sera aussi.

-Tout ça, c’est donc organisé, prémédité ? Du pur calcul ? Ah, les stratèges !

-Je crois que tes aïeux attendent quelque chose de toi. Quelque chose de fort,

voire d’insensé. Un peu comme si, au fond d’eux, ils avaient furieusement envie que

tu retournes voir d’où tu viens.

Et de confier à Daïk l’autre lecture du chant du nombre six, avec l’idée

que ce chant corrobore la thèse d’un sortilège :

-Pourquoi six enfants de cire plutôt que tout autre nombre, je l’ignore. Je vois

mieux la raison des six plantes médicinales du bassin qu’un nain a mission

de mêler. Les plantes dont il est ici question jouaient un grand rôle dans

la pharmacie des druides et des anciens bardes. Les historiens latins n’en comptent

que cinq : le sélage, la jusquiame, le samolus, la verveine et le gui de chêne. Mais

les poèmes mythologiques des Cambriens en nomment bien six

en joignant aux plantes désignées la primevère et le trèfle et excluant le gui,

qui servait sans doute à d’autres usages. Selon eux, c’étaient les ingrédients d’un bassin

pareil à celui du chant armoricain, surveillé par un nain et contenant le breuvage du savoir

universel. Trois gouttes du philtre magique ayant rejailli, disent les bardes, sur la main

du nain, il porta le doigt à ses lèvres et aussitôt, tous les secrets de la science se dévoilèrent

à ses yeux. C’est pourquoi le nain du poème armoricain a aussi le doigt dans la bouche...

 

____________________

*Le comte d’Etampes sur le comte de Charolais en 1463.

**L’écrivain américain John Ball.

 

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