Chapitre V

La déliquescence de la société civile et du système

éducatif postsoviétique a eu un impact direct sur le mental

des gens. Pour perdre confiance en soi, il n'y a pas mieux

qu'une bonne déliquescence collective. Elle fera toujours

illusion. L'honne est ainsi fait qu'il croira toujours

en premier lieu être le problème - et consultera un prétendu

expert ad-hoc - avant de réaliser que le problème

est ailleurs, qu'il vient du groupe.

A ce propos, il suffit de considérer les Français d’aujourd’hui

pour voir combien les "baguettes fraîches" sont parfois 

persuadées d’être devenues le pain rassis du monde.

 

 Eh bien, la Russie de l’époque, c’était la France

d’aujourd’hui dans la tête des gens.

 Pauvre Marika... Elle n'avait pas besoin de ça.

« Cette fille, elle a un poney sous le lave-vaisselle ! »,

ne dit pas son boss d'elle d'ailleurs un jour ? Marika ne sut jamais

comment interpréter cette réflexion. Cela signifiait-elle qu’elle était

à ses yeux une pauv’dinde ou qu’elle était… chaude ? Bonnasse ?

Qu’un potentiel sexuel hors du commun sommeillait sous

le capot ? 

C’était d’autant plus difficile à comprendre qu'elle n'avait pas

de lave-vaisselle.

Un lave-vaisselle… Non mais ! Ou alors... ce type 

insinuait-il qu’elle était une ménagère sauvage ???

En même temps, un poney ce n’est ni un étalon ni une jument. Un

poney, c’est... gentiment sauvage. Ouais, cette fille, c’est une

mijaurée, une midinette ! Ouais, ça devait plutôt être un truc

dans le genre, l’enflure !!! Parce que son patron de l’époque,

son premier employeur, était quand même un sale type qui comptait

ses tâches de rousseur dans son décolleté...

On rêve toutes du sale type, soit, mais d’un sale type beau

et parfaitement éduqué. Enfin... bon, d'accord. Un peu schizophrène, en fait.

Genre double personnalité avec un super vernis social, un air

propre sur lui : il ne va pas vous sauter dessus, mais vous

désirera dans un coin très, très reculé et vachement profond de

son cerveau. Parce qu’il vous désire du cerveau, lui !

Bref, on rêve d'un type très intelligent, mais juste un tout petit peu

moins que soi. Pour ne pas être vexant au quotidien. Il faut juste

qu’il soit brillamment idiot, savamment bestial, socialement

unique, mais pas ours, non, dans le sens désocialisé.

Il faut que ce soit un être social différent.

 

Pour continuer à vous brosser le portrait de Marika, sa mère disait

à l’envi qu’elle avait bronzé au travers d’une passoire. Parce que Marika

était couverte de tâches de rousseur. Un peu comme un dalmatien, mais marron.

Ses tâches de rousseur avaient tendance à s’estomper depuis

l’âge adulte. Ce qui la complexait adolescente s’effaçait, et

maintenant qu’elle avait envie de les assumer eh bien elles

disparaissaient. ебать ! [yébat’] ! Merde ! Maintenant que ça

ne me complexe plus, eh bien… j’ai des tâches de vieillesse

précoces qui apparaissent à la place ! À moins qu’il ne s’agisse de mélanomes

super malins de la mort, en plus !

Bref, Marika était un tout petit peu hypocondriaque, en fait.

En découvrant Internet, sur le tard (comme un Cro-Magnon

avec ses gros doigts), elle avait « appris » (désappris)

au fil de ses recherches compulsives, que l’hypocondrie

se nourrissait toute seule par le seul fait de lancer

des requêtes sur le Net !

« Vous faites une recherche sur votre santé ? Vous êtes malade

et condamnée d’avance », lui répondait son ordinateur.

Saleté d’Internet ! En l’occurrence, ses premières tâches de vieillesse

allaient très vite la conduire droit chez les pompes funèbres,

car elle avait appris que passé cinq millimètres, un mélanome

était déjà mal barré.

Donc, comme elle avait deux tâches d’un centimètre sur

le visage, elle s’imaginait déjà deux fois condamnée.

Non, attendez, quatre fois, en fait, parce que deux fois deux fois cinq

millimètres égalent quatre cancers, c’est mathématique !

 

OK. Marika était l’archétype de la cérébrale,

avec tout plein de questionnements intérieurs et deux

mains gauches. Pauv’dinde n’était d'ailleurs pas spécialement fière

de l’épisode fâcheux qui allait suivre, un souvenir encore frais

qui remontait à 2005 mais qui avait son importance pour

toute sa carrière à venir. Elle sortait de ses études et avait

signé son premier contrat de travail pour une entreprise

occidentale implantée à une petite centaine de kilomètres

de Moscou. Un data center de taille moyenne dans une

ville d’environ cinquante mille habitants. Elle gardait, au

demeurant, un excellent souvenir de cette expérience.

Et c’est, à vrai dire, incognito qu’elle avait commis son

premier forfait.

On venait de lui confier son premier déplacement

d’importance chez un fournisseur. L’une des sous-chefs du

service des approvisionnements lui avait prêté sa voiture de

fonction, une petite Volkswagen noire, se souvenait-elle. Ne

lui demandez pas le modèle ni la série, elle s’en cognait des

bagnoles. La pauvre dinde venait tout juste d’obtenir son

permis de conduire (il était temps à 23 ans…) et manquait

encore d’un brin d’assurance au volant, ce qui la

condamnait à une mort certaine dans un pays où les

automobilistes étaient majoritairement des psychopathes

légalisés.

Qu’à cela ne tienne, la voilà partie dans une ville

inconnue avec le stress du premier rendez-vous seule ! Et

voilà qu’elle se perd en route, enchaîne demi-tour sur demi-tour,

tandis que l’heure tourne. Elle risque tout bonnement

de rater son rendez-vous crucial auprès d’un fournisseur en

bureautique. L’angoisse. In-en-vi-sa-gea-ble. La panique

la gagne quand, soudain, elle reconnaît l’endroit. Bon

sang, c’est là ! Elle vient juste de passer devant et elle doit

avoir déjà une bonne vingtaine de minutes de retard ! Ni

une ni deux, elle fait demi-tour mais pas un demi-tour au

carrefour, naaan. Un demi-tour en plein boulevard, limite

au frein à main. Des voitures arrivent des deux côtés, quand

elles ne créent pas des doubles files là où il n’y en avait pas à

l’origine. « Faut que je me tire de là ! Marche arrière toute

pour entamer mon demi-tour non homologué ». Et BANG,

Marika recule dans une vieille Lada en stationnement.

Pas le temps ! Pas maintenant !!! « Faut que j’y aille, à ce

rendez-vous ! ». Elle enclenche la marche avant et, voyant une

voiture arriver plein pot, accélère.

Nouvelle collision.

Cette fois, c’est un quatre-quatre Nissan garée dans l’autre sens

de la route qui est embouti au niveau de la portière avant.

Elle passe la marche arrière, se place enfin dans le sens de

circulation. Las ! Résultat sans appel : trois voitures

écornées ! Ce n’est pas le casse du siècle, un peu de tôle

pliée et enfoncée, elle n’est certainement pas la première en

Russie, mais elle ne demande pas son reste. Elle ne fait aucun

constat (hein ? un quoi ?) et rentre bien sagement au centre

en sifflotant, l’air de rien, sans sa commande, arguant qu’il

convient de changer de fournisseur :

 Cette société a des connexions avec l’espionnage industriel russe,

je l’ai flairée à… des kilomètres ! Leurs visios ne sont pas conformes,

leurs caméras non plus !

L’information remonte au siège et son boss l’appelle un mois plus tard :

– Bravo, ma petite ! Vous avez débusqué une authentique

boîte véreuse avec connexions mafieuses ! On a besoin de gens

comme vous, qui connaissent le terrain. Ce n’est pas facile

pour nous autres, Occidentaux (son boss est un Bavarois). Voilà

deux ans qu’on travaille avec cette boîte et personne n’avait

soupçonné quoi que ce soit ! Vous avez lu les journaux ce

matin ?

– Non… enfin, si…

– Vous avez vu ce qui est arrivé aux concurrents qui

travaillent avec cette entreprise ?

Et voilà.

Voilà comment elle obtint sa titularisation et devint, deux plus tard, directrice

adjointe d’un service de renseignement et de prévention des

risques interne nouvellement créé au sein du groupe, et qui

fut son tremplin vers les services secrets.

Enfin... si on peut appeler ça comme ça...

 

 

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Chapitre IV

Un corps sur les bras, Martin n’a d’autre choix que

d’attendre la relève pour se libérer du piège. Il a le

temps de méditer sur l’opportunité de casser la figure du

ponte du Centre anti-suicide à l’origine du stratagème, même

s’il doute qu’il soit assez stupide pour venir présenter sa bobine.

 

Pas manqué. C'est une équipe de secours qui arrive finalement : 

un clic d’arme automatique libère Martin par la grande

porte, sans qu'il n'ait pu trouver la dérobée... Martin tente d'en savoir plus :

« On vous expliquera plus tard ! »

Piètre esprit d’équipe ! Ses compagnons secouristes sonnent

aussi faux que leur serment d’Hypocras ! Équipe médicale mixte

en l’occurrence, un couple mal assorti avec beaucoup d’écart d’âge :

« Ouais. Une bombe slave avec un vieux vicelard !, songe Martin. La bave doit

lui coller à la barbe, celui-là ! Sa jeune collègue, elle, par contre,

est furieusement spumescente... »

Martin contemple ses mains, de grosses mains avec du

sang sur les doigts. Lui qui croyait avoir tout nettoyé ! Cette

séance de ménage est comme sa vie, un ménage pas assez fin

laissant les aspérités polluer tout ce qu’il entreprend.

 « Ils vous instrumentalisent, vous aussi ? Attention, c’est un traquenard ! »,

lance-t-il à la jeune femme, profitant d’un face à face éphémère

tandis que le vieux se tourne vers le corps inanimé.

Pfff... Ils vous instrumentalisent vous aussi… Bravo Martin,

superbe entrée en matière !

Il regrette déjà ses propos. Il aurait mieux fait de clamer :

« Enchanté, chère collègue, ravi de faire votre connaissance ! ».

Mais non. La fille a droit à un plan séduction digne des pires

années du monde...

 

Fut un temps, on récitait de la poésie amoureuse sur un

champ de mine. À quoi s’adonnaient les Poilus transis, dans les

tranchées ? À écrire des lettres d’amour et des poèmes. Mais

aujourd’hui, la violence crasse est partout et nulle part. Les

esprits chagrins n’ont guère plus de raison de mourir mais ils

critiquent, mangent avec les doigts, se masturbent derrière leurs

écrans qui en voient des vertes et des pas mûres, s’abrutissent,

zonent, errent, glandent, procrastinent, tartinent, dévorent,

avalent, se blindent, boursicotent, tuent le temps, gobent

les mouches, plient les cheveux en quatre, achètent à prix

coûtant, twittent, facebouquinent, compilent, et quand

il leur reste encore un peu de temps, avalent des livres de

psychologie pour leur expliquer comment lâcher prise…

Lâcher prise ? aaaarrrrrgggghhh ! Vous voyez ce que je veux

dire ? Un bon compteur à zéro et les lettres d’amour pleuvront

à nouveau comme des madeleines sur des ruines peuplées

d’écrans gras et cariés, de cadavres numériques qui ont englouti

comme des trous noirs la moelle de millions de vie pendant une

génération entière, et pendant ce temps, des types

s’embringuent en Syrie pour apprendre à mourir parce

qu’ils ont tellement perdu leur humanité qu’ils ne voient plus

comment la reconquérir sinon par la confrontation au néant

comme source d’inspiration du bonheur…

 

Ah, le bonheur... Transformé en camp retranché masochiste !

Et le pire, avec un peu de chance, c’est qu'il

maudit cette société,  il la maudit alors qu'il n'a rien

fait pour la changer de l’intérieur, parce que ça commence

toujours comme ça. Par l’intérieur. Il a pris la première

tangente et il va même croire revivre ce que ses ancêtres ont

vécu, comme s'il avait kiffé leurs récits glauques des deux guerres.

Eh bien, au Cas, c’était visiblement pareil. Ils ont dû kiffer

l’Afghanistan, la Tchétchénie, tous les bourbiers de la terre

qui n’étaient pas chasse gardée américaine,  pour le coup.

Au Cas, il n’y avait pas d’Américains, pas que Martin

sache, en revanche, il y avait beaucoup d’Ukrainiens, ce qui

en soit l’avait rassuré sur les motivations démocratiques

du réseau. Il semblait bien que le commanditaire privé n’avait

pas de connexions avec les mouvements prorusses ou

islamistes. Il avait accepté le job, bien rétribué, mais sans n’avoir jamais

reçu la preuve formelle qu’aucun lien ne les unissait à des mouvances

anti-occidentales... Du reste, comme n’importe quel salarié du

privé qui bosse pour une multinationale car ces employeurs

ne délivrent jamais de certificat de bonne conduite

ou de moralité. 

C’est toujours à vous de montrer patte blanche.

 

 

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Chapitre III

« Clique sur J’aime si tu as un côté libertin. »

Réponses :

« Ça te dirait une petite soirée liberticide avec moi ? »

« Est-ce un rêve, un mirage, une hallucination, une

apparition ? »

Deux jours plus tard, agrémenté d’une photo de Marika en

bikini rouge à rayures blanches et transparentes :

« Libérée sexuellement. Aime ce post et je mets ta photo en couv'

pendant deux heures et je choisis une personne au hasard demain ! »

Pas de réponse.

Le surlendemain, Marika revint à la charge : « Est-ce qu’il y a des mecs

intéressés pour faire une visio ? » Des likes, des commentaires, des réflexions

salaces, des pères de famille partants, avec la bouille de leur

gamin en guise de photo profil, mais pas de touche concrète.

En revanche, l’accroche « Journée pourrie et moral pourri !

Heeeeelp !!! Besoin d’un bon massage relaxant ! » fit mouche.

Des mecs, il en plut. Une avalanche d’index levés :

« Moi ! Moi ! » Avant que les commentaires ne virent de bord :

« C’est du vent !

– Grave ! On perd notre temps avec elle vu qu’elle ne

répond pas ; elle est maître des publications mais elle ne sait

pas répondre !

– Je ne crois pas qu’on va la revoir après cette publication…

– C’est clair, et ce n’est pas une grande perte vu qu’elle ne

sait qu’allumer, mais y’a plus personne après. »

Elle ne se démonta pas. Expérience suivante :

 « J’aimerais être dans votre cerveau pour savoir si vous me

trouvez sexy…

– Ooooh oui !

– Ohhhh ouiiii, très sexyyy…

– Tout simplement OUI. »

Puis, il y eut : « Les filles aussi aiment le X ! »

Au bout du compte, Marika tint une myriade de

réactions masculines face à des exhortations cash agrémentées

de photos dénudées prises dans des chambres d’hôtel. Elle

avait tout juste vingt et un an et avait piégé des centaines

d’hommes dans le but de préparer…

son mémoire de sociologie !

L’idée avait germé avec la complicité de son petit

ami de l’époque qui s’était prêté de très bonne grâce au jeu en

suggérant les séances de shooting. L’expérience avait diverti

Marika et son petit ami et apporté l’air de rien quelques

compléments de réponses aux questions existentielles

qui la turlupinaient depuis l’enfance. Pourquoi cette hypersexualisation

de la femme brocardée dans toutes les strates de

la société depuis la chute du communisme, pourquoi les filles

grandissaient désormais avec une sorte de panneau publicitaire

autour du cou tels ces hommes et femmes-sandwiches

des réclames ? Elle n’avait pas ressenti ça durant son

enfance, avant que les codes de la société ne changent

radicalement en l’espace de quelques années. Que dire des

films où le vêtement féminin est souvent une peau d’orange,

une pelure, tandis que celui de l’homme fait corps avec

le fruit ? Elle ne retrouve guère plus trace dans la société

actuelle des références féministes d’autrefois dont ces

écrivaines occidentales passées au travers du mur et qui n’en

étaient que plus fortes, parfois même auréolées d’une caution

ultime : celle d’être validée par le régime, aux côtés des

œuvres de Romain Rolland, d’Henri Barbusse, d’Émile Zola

ou de Louis Aragon. Elle pense à Simone de Beauvoir en

particulier, dont elle a longtemps ignoré la désolidarisation

précoce. L’idéologie officielle resta bloquée sur les récits

dithyrambiques rapportés de son voyage de 1954, aux côtés

de Jean-Paul Sartre.

À l’entrée dans l’adolescence, Marika avait basculé dans

un autre monde et sa puberté comme occidentalisée avait

balayé sa supposée précocité, ses références culturelles, ses

convictions de parfaite jeune promue soviétique ; en réalité,

même à l’est, la sexualité se montrait officiellement au grand

jour et sur un pied d’égalité dans des camps de vacances

en République démocratique allemande, mais le discours

ambiant consista à dissocier deux formes d’expression de la

sexualité : une expression valorisante blanchie par le régime,

une autre dégradante noircie par l’Occident.

Marika eut l’amère sensation de régresser dans ses valeurs,

d’être poussée vers un trouble décuplé. À ses pulsions

sexuelles nouvelles et imparables, à son entrée dans l’adolescence,

se surajoutait une autre inconnue à gérer : la déferlante

érotico-pornographique de l’ère numérique postsoviétique

puis, stade ultime, la banalisation des réseaux sociaux et leur

accès illimité aux fantasmes des internautes de tous pays

et de tous âges. Alors qu’elle se pensait sûre d’elle et de ses

valeurs, elle en vint, à la fin de son adolescence, à totalement

douter du bien fondé de ses principes éducatifs et de toutes

ses convictions infantiles.

L’hyper-sexualisation de la femme était-elle constitutive du

genre humain moderne ou seulement du capitalisme ?

Le communisme de sa tendre enfance lui avait-il inculqué

des valeurs positives et justes, ou au contraire avait-il fait se

dresser des barrières psychologiques, un conditionnement

idéologique jusque dans les codes mêmes de la sexualité ? Sa

soutenance lui avait tout d’abord fait lever le coeur, puis elle

s’était jetée avec gourmandise dans ce jeu de la provocation

découvrant au fond d’elle une évidence : oui, elle aimerait

être dans le cerveau des hommes pour savoir s’ils la

trouvaient sexy. Ce constat dérangeant faisait vaciller un

certain nombre de convictions féministes… Sauf si, au fond,

penser cela était féministe.

La jeune postsoviétique était intimement persuadée que

si elle avait été un personnage de roman, l’auteur aurait

commencé sa présentation par une référence à son

apparence physique ou à sa sexualité ! Quant aux références

féministes en question, elle dut convenir que l’Occident était

resté loin d’elle. Pour revenir à Simone de Beauvoir, Marika

se souvenait avoir étudié Le Deuxième sexe, et se troubla au

souvenir d’une affirmation qui l’avait marquée à jamais :

« On ne naît pas femme, on le devient. » Et de se faire

aussitôt rattraper par une autre problématique sociétale

moderne : l’effacement des générations. Comme si tout

n’était plus qu’instinct, maelstrom, confusion, raccourci.

L’étudiante en sociologie, à une époque de transition et

de grande confusion, se souvenait avoir bien accroché sur

l’étude d’un ouvrage de l’écrivaine allemande Ingrid Galster,

Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Soudain, Marika

abandonna son écran d’ordinateur pour se plonger dans

sa bibliothèque murale. Elle retrouva aisément son Galster

en question et ses marque-pages blanchis par le temps. Elle

sourit en tombant au chapitre compilant articles de presse et

autres critiques littéraires sur un passage vénéneux signé de

la main de la croqueuse de biographies, Dominique Aury :

« De honte ou de gêne, chrétienne ou non, pas la moindre

trace chez Simone de Beauvoir. À sa parfaite liberté d’esprit

se joint un acharnement très féminin de bonne ménagère

qui ne veut pas laisser de poussière dans les coins. Elle épuise

toutes les questions. Elle ouvre toutes les fenêtres tout grand,

elle allume partout les lampes à la fois dans toutes les pièces.

Et que voit-on ? Eh bien, ce n’est pas beau. Physiquement,

psychologiquement, « tota mulier in utero » : une petite fille

qui prend conscience de l’être par un manque, et que chaque

étape de sa vie marque d’une douleur et d’une humiliation,

que le premier sang écœure et épouvante, une adolescente

que la première nuit d’amour révolte, une femme que la

première grossesse plonge dans l’angoisse. Désaxée par

l’amour, mais plus encore par le vide de sa vie quand elle ne

rencontre pas l’amour, terrifiée par la crainte de l’enfant, par

la peur de l’abandon, par l’approche de la vieillesse, à quel

moment de sa vie trouve-t-elle son équilibre ? »

Elle sourit tout en éprouvant un sentiment de jouissance

et de honte mêlées, jouissance aux réminiscences de lectures

profondes, honte à celles de ses propres travaux d’étude

épistolaires d’une valeur incomparablement plus triviale. Les

filles aussi aiment le X… N’était-ce pas avec ce mémoire

de sociologie croqueuse d’hommes qu’elle avait obtenu son

ticket d’entrée dans un data center de la région de Moscou

(pas grand-chose à voir avec la sociologie, d’autant qu’elle

œuvrait au service des approvisionnements), puis au sein du

service de sécurité de cette même multinationale ?

Tout ça pour enfin intégrer les services d’une société de

renseignement privée… pro-ukrainienne.

Où mène le crime.

Elle renoua alors avec la toile avec, certes, moins de

fougue, mais assurément plus de professionnalisme. Oubliés

les projets de reprise d’étude, de thèse, de doctorat, Marika

était entrée de plein pied dans le monde de la veille et

pensait exfiltrer, sur les réseaux et ailleurs, un maximum

d’informations sur les parties engagées en Ukraine...

 

 

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Chapitre II

Martin reste sans voix, le corps de Pavel à ses pieds. Et il

ne comprend pas. Le gaz se déverse et, comme par magie, Martin

survit. 

Il mesure l’étendue du carnage, tourne sur lui-même puis considère

ses mains. Pas de gants. Par chance, il déniche sous l’évier des produits

ménagers, puis attaque un époussetage doublé d’un coup d’éponge.

En quoi a pu constituer sa mission, au-delà

de cet homicide indirect ?

Il y a un sens derrière cette opération funeste.

Il y a une raison d’État qui le dépasse. 

Décemment, il y a une raison.

Ou alors c'est cette satanée 'porte' de Pandore...

 

 

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Chapitre I

 

Hôtel Ukrainia, Moscou. Première mission à l’étranger.

La chambre est simple, sommaire, mais débouche,

telle une valise à double fond, sur une suite

plus spacieuse. Pavel lui explique que le personnel

de service ne sait même pas qu’une telle chambre double existe.

– Comment est-ce possible ?

– L’étage a été cédé à une société privée. Les propriétaires

de l’hôtel sont persuadés qu’il appartient en sous-main à

un émir du Golfe. En réalité, ce sont bien nos services qui

sont derrière. Rares sont ceux qui ont connaissance de cette

suite à double fond. Le Cas n’est répertorié par aucune

organisation officielle et ne figure sur aucun organigramme.

Contrer les faux suicides inexpliqués est son fond de

commerce. D’ailleurs, le Cas est un surnom « maison » pour

centre antisuicide...

– Charmant. Et quand a été créée cette petite merveille ?

– Au début des années 2010, à partir d’un noyau dur

d’éléments ayant servi dans les années 80-90, lui explique

Pavel.

Pavel n’a de slave que le pseudo. Son allure d’athlète

trapu au visage olivâtre fait plutôt penser à un Caucasien

du sud. Martin n’ose imaginer le parcours qui a pu le mener

jusqu’aux succursales obscures de l’hôtel Ukrainia, au coeur

de Moscou. Depuis le milieu des années 80, les alliances ont

bien changé. Le rideau de fer s’est levé sur un autre rideau

tout en clair-obscur. Les Nouveaux Russes ont succédé

aux Soviétiques. Le monde arabe a redoublé d’ébullition.

L’argent du pétrole a changé de drapeau. Le vent des ventes

d’armes a viré de bord aussi. Les flux sont nouveaux mais les

acteurs n’ont pas tous changé de visage, loin s’en faut.

– Ces éléments ont connu tous les conflits de l’époque,

j’imagine.

– Oui, bien entendu. Comme l’Afghanistan, le conflit Iran-

Irak, la crise des euromissiles… Moi-même, je ne connais

pas l’histoire du Cas dans ses moindres détails, et je ne suis

pas certain que vous soyez là pour le servir, en réalité ! Peut-être

êtes-vous là pour nous liquider, lâche-t-il dans un rire

glacé. Vous savez, les agents doubles, c’est vieux comme le

monde, je devrais peut-être me méfier de vous !

Il rit.

Martin s’est plié de bonne grâce au lavage de cerveau.

Il a juré de ne pas poser de questions sur les affaires, ces

mystères de la Ve République. Il a intégré le renseignement

puis le Cas sans autre motivation que de vouloir sortir de la

zone grise et ténébreuse de la vie après chute libre…

Il se souvient avoir un jour tapé « absorber une forte dose de Valium »

sur le net, et il était tombé directement sur l’énigme Robert Boulin.

C’était après son burnout social et sexuel.

Et juste avant la mission moscovite.

 

*

 

Pavel glisse sa carte magnétique dans la fente, à gauche de

la porte de la chambre. Un clic d’arme automatique retentit.

Il précède Martin dans l’antre.

Martin a l’impression d’entrer dans son enfance. Les

murs, la tapisserie, la moquette à acariens, les stores baissés,

la pénombre d’une chambre fantôme… Pas d’open space.

Personne. Pavel avance le premier dans la pièce tamisée qui

empeste le renfermé :

– Vous êtes sûr qu’il s’agit du bon service, ici ?

– Bien sûr, sans ça ma carte magnétique n’aurait jamais

fonctionné.

– Mais vous êtes déjà venu ici ?

– La chambre n’était pas comme ça… Il y avait un placard

près du lit, qui donnait sur une antichambre…

– Eh bien, justement, où est-il ?

– Hé… Il n’y est plus ! Ils ont entièrement refait la chambre,

putain !

Pavel s’agite dans tous les sens, soulève le dessus de lit qui

dégage une forte odeur de poussière et de phénols 

en tous genres.

– On s’est fait piéger ! Il n’y a personne ! La porte ! Vite,

il faut sortir de là !

– Euh, problème. La porte est verrouillée !

Martin a cuirieusement le temps de songer à la validation

de son épreuve pratique puis à sa première mission en conditions réelles.

C'était en pleine guérilla urbaine à Nantes, un 1er novembre. Plusieurs

centaines de manifestants s’en prennent aux forces de l’ordre au cours

d’une manifestation contre les violences policières après de

graves incidents dans le Tarn, à Sivens. Le centre ville de

Nantes est neutralisé. Le trafic sur les lignes de bus et de

tramway est interrompu. Ligne 3, station Félix Faure dans

le sens Marcel Paul > Neustrie. La conductrice de tram

annonce qu’elle ne poussera pas plus loin. « Passé Viarme-

Talensac, la manifestation dégénère », prévient-elle d’une

voix à la fois tendue et assurée, presque familière. Tout le

réseau des transports en commun de l’agglomération est

en alerte, tandis que les casseurs prennent les manifestants

de vitesse avec comme centre névralgique la place de la

Petite Hollande. Quinze heures passées, les gaz lacrymogènes

sont lâchés et pénètrent dans les derniers wagons du tram

immobilisé qui patiente à la station, en embuscade, après

avoir fait demi-tour sur les rails. La conductrice prévient :

« Nous attendons 16h22 pour repartir en direction de

Marcel Paul, sauf si les manifestants reviennent sur nous. »

C’est ce qui se produira in extremis. Le tramway de 16h22

part avec plusieurs minutes d’avance afin d’éviter d’être pris

à parti, plantant sur place les premières âmes dispersées. Des

familles paniquées et des étudiants émoustillés embarquent

de justesse et parlent de scènes de guerre. Une maman est

sous le choc, s’inquiète pour son bébé apeuré, blotti dans sa

poussette. Il a reçu des gaz lacrymogènes. « Il en a dans la

gorge ! » Au téléphone, elle parle à son conjoint, le rassure

sur le bébé et dit : « Franchement, tu aurais eu peur ! Même

toi, t’aurais eu peur ! Ils balancent des gaz sur tout le monde,

sur les poussettes, les enfants, tout le monde, ils ne font

pas de détail, ce sont de vrais biomans ! ». Dans le wagon,

l’un des trois manifestants blessés, une jeune femme de 21

ans venue protester, en short, ses cheveux blonds attachés

en chignon, est assise. Elle a été touchée aux jambes par

des éclats de grenade de désencerclement. Le bandage

fraîchement déroulé de la cuisse au mollet, par un médecin

en civil, elle est pendue à son téléphone. Dans un sac à dos,

tout le nécessaire pour intervenir à chaud. La jeune femme

a été secourue sur le trottoir quelques dizaines de minutes

avant d’embarquer dans la rame. Au téléphone, elle fait le

récit musclé des scènes d’affrontement avec un parti pris

pro-manifestant appuyé. Dans le tram de la ligne 3, flotte

une atmosphère étrange, entre stress généralisé et grande

lassitude. Les passagers fustigent l’agressivité et la stupidité

des manifestants, des groupuscules armés et cagoulés

disséminés dans le flot des quelques centaines de participants,

tandis que les témoins embarqués à bord chargent, eux,

les forces de l’ordre qui ne font pas de détail, s’en prenant

indifféremment aux manifestants comme aux mères de

famille tombées au mauvais moment du côté des 50 Otages

ou de la Tour de Bretagne. Le tram de 16h22 s’éloigne,

prend de la vitesse, fuit le centre-ville avant de risquer de

se faire remonter par des casseurs ou d’être absorbé par

un nuage lacrymal géant. Il échappe de justesse à la meute

qui remonte sur eux, alors que Martin se fait passer pour

un agent du SCRT, le Service central de renseignement

territorial, et se tient dans la cabine de pilotage d’un tram en

compagnie de la conductrice… Il ne sait pas à qui il relaye

les informations délivrées auprès de la conductrice par le

centre de contrôle des transports en commun. Pour qui

travaille-t-il ? Pour l’État ? Pour une multinationale associée

au projet de l’aéroport ? Pour un concurrent ? Pour les

Zadistes ? Pour un groupe de soutien étranger dans le cadre

d’une opération de déstabilisation ? Pour qui ? La CIA, le

lobby européen écologiste ? Tout est possible et Martin se

sent pris au piège dans le poste de conduite d’un tramway,

en compagnie féminine. Open space : un mètre carré,

deux maximum. Proximité : troublante. Peur des femmes :

immunodéficitaire acquise. Érotomanie : maximale dès lors

qu’il se trouve en compagnie immédiate d’une femme dans

un espace réduit et qu’une pulsion souterraine monte en lui

et dit : une femme, un homme = le début de l’humanité. Et

là, à présent, il est seul dans une chambre d’hôtel minuscule,

en compagnie de Pavel qui commence à péter les plombs. Et

là, il se dit : bosser entre mecs, aucun problème ; déconner,

relativiser, jouer les caïds, ce n’est pas un problème tant

qu’il n’y a PAS de problème ! Il ne gère plus la montée en

pression du Pavel qui lui parle fin de la partie :

– C’est un piège, bon sang, connard ! Regarde là !

Martin se tourne vers le plafond. Il contemple le

firmament de la chambre de l’hôtel Ukrainia comme s’il

s’attendait à une irruption divine. L’heure de la rédemption

a sonné ! Un nuage de gaz lacrymal sort d’une bouche de

la taille d’un détecteur de fumée qui, à défaut de sonner

l’alerte, se rend complice du guet-apens. Martin tente une

vaine défénestration. Impossible d’ouvrir ne serait-ce que le

store, comme collé à la fenêtre ; il fait corps avec la structure

et, surtout, il n’y a pas de balcon. Pavel se tourne vers lui, le

visage livide, et s’effondre. Martin s’attend à s’effondrer à

son tour, mais non. Rien. Il ne se passe rien pour lui.

Il reste droit comme un i.

IL EST BIOMAN.

Dans son oreillette, une voix brise le silence après guerre, comme

si elle fendait la brume, lourde et blanche, qui enveloppe l’appartement.

Elle lui dit :

- Parfait, mission presque accomplie. Retournez

dans le vestibule.

– Mais j’y suis !

– Vous y êtes ? Très bien, regardez, il y a une porte à

galandage en face de la penderie. Vous y êtes ? Ouvrez-la. Il

y a une kitchenette derrière la porte. Très bien. Vous voyez la

plaque de gaz ? Oui ? Eh bien, c’est parfait. Tournez le gaz.

– Vous plaisantez ?

– Allons, ne faites pas l’enfant. Vous n’êtes plus à ça près.

Un gaz va en remplacer un autre. Vous ne risquez rien, tout

est au point. Nous vous prendrons en charge avant que votre

médicament ne fasse plus effet. Assurez-vous que Pavel ne

bouge plus. Il est comment là ?

– Eh… Raide comme la mort !

– Est-ce qu’il respire encore ?

– Putain, qu’est-ce que j’en sais, moi !

– Vérifiez, s’il vous plaît, lui lance une voix blanche dans

l’oreillette. Une voix fatale. Martin s’exécute :

– Il ne respire plus !

– C’est parfait. On vous fait confiance, hein. Il ne respire

plus du tout ?

– Non, il ne respire plus, ça vous va ?

– Très bien. Maintenant, attendez-nous, on vient vous

récupérer avant les secours...

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Hôtel Ukrainia, extrait #2

 

REMEMBER, REMEMBER, REMEMBER.

Martin en a du chemin à faire.

Sortir du mode ERASE.

Depuis qu’il est né.

Depuis qu’il compte vite comme personne.

Depuis que l’invraisemblable raisonnement a fait que ses

parents, par une sorte de syllogisme mal armé, l’ont emmené

veiller la mort d’une jeune âme à la vie naissante.

Il n’a même pas l’alibi d’une guerre, d’une circonstance

accablante. La scène s’est déroulée paisiblement, dans

l’intimité d’une famille normale, ni parfaite ni totalement

bancale, juste normale. Cette scène ne l’autorise à rien

d’autre qu’à lancer une sorte de compteur mental qu’il

essaye de comprendre, qu’il observe à la loupe, déformante

forcément ; il ne sait pas que penser de ce drame

(le mot lui est apparu très tardivement).

Un drame… auquel il n’aurait jamais dû assister.

Comme il se sent redevable de cette cible bleue au milieu

du front, parfois… C’est une aiguille enfoncée dans sa

conscience l’empêchant de se dire, comme un recours divin

au beau milieu du chaos du quotidien, que tout va bien, que

tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et que

l’enfance est un sanctuaire, un âge d’or invincible, ô combien

fragile, mais invincible, et que l’enfant doit en être persuadé.

Il harcèle ses parents pour que l’on retrouve son doudou, que

l’on chérisse ses nuits à coups de chansons fleuries comme la

paix éternelle, et ainsi tout rentre dans l’ordre, tout est rangé à

sa place, comme cela devrait se produire toujours,

à la tombée de la nuit.

Une journée d’enfant doit se terminer par

une belle sonate d’amour.

La comptine est l’arme absolue du bonheur.

La sienne s’appelle un compteur.

 

*

 

Il compte, seul. Il ne connaît jamais le repos. Il ne le

connaîtra peut-être jamais. Aucun psy ne l’a sorti de ce

cauchemar. Au secours ! Il vous le dit tranquillement :

« Au-se-cours. »

Il n’a connu aucun drame majeur, pas de guerre, il n’est

le témoin d’aucun meurtre, seulement d’un drame injuste

et d’une erreur de décision. 

D’ailleurs, Martin hait les décisions,

parce qu’une décision lui apparaît comme un couperet

mortel.

Même si décider fait le lit de l’existence.,

pour lui, une décision fait un heureux et un malheureux.

Alors, ne comptez pas,

mais CONTEZ à vos enfants.

Vous en ferez des femmes belles

et des hommes beaux.

Ne laissez pas un enfant compter dans

le silence jusqu’à quatre-vingt mille. Comment arrêtera-t-il

le compteur un jour ? De quelle manière ?

Trouvera-t-il la force, la sagesse ?

79 998, 79 999, 80 000. Et puis, plop…

Stop.

Il arrête.

Pourquoi ?

Avait-il solutionné le problème ?

Arrêter ce compteur maudit n’était-ce pas décréter

que l’on est épuisé ?

J’abandonne.

Je rends les armes.

Je n’existe plus.

Je suis vaincu.

Le compteur des chiffres a vaincu la comptine.

 

*

 

 

 Couv

 

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Hôtel Ukrainia, extrait #1

 

 

Un bling retentit, un bling de micro-ondes.

Ascenseur.

– Où va-t-on ? demande Martin, ramené à la réalité.

– À ton avis ?

– On rentre ?

Il soupire grassement :

– Oui, c’est ça l’idée.

– Où ça ?

Ducon, le sous-sol. Direction le parking souterrain. Eh

bien, vous savez quoi ? Il est incapable de localiser leur

centre d’action sociale, aucune espèce d’idée ! Le Cas, centre

antisuicide… Seigneur, quel nom !

– Et Marika ?

– Elle essuie tes conneries.

Et elle n’est pas fière de contempler l’étendue des dégâts.

Une sorte de gaz moutarde partout. Équipée d’un masque la

rendant notoirement anonyme, elle inspecte la kitchenette,

remet les éléments en place. La trappe au plafond ? À

refermer avec la gaule dans le placard. Elle se dirige droit

vers le placard, ouvre la porte, et là… surprise ! La gaule s’appelle

Pavel ! Droit comme un i, le ténébreux la contemple,

debout, jambes croisées, une main appuyée contre le

mélaminé. Marika pousse un cri :

– Mais vous êtes malade ! Vous m’avez fait une peur bleue !

– Vous aussi, je vous signale. »

Pavel se gausse comme un gosse, sort du placard,

se plie en deux :

« Marika… excusez-moi, c’était plus fort que moi… Je

voulais tester votre réaction, je suis désolé… Ça ne fait pas

du tout partie du protocole, nous ne vous en tiendrons pas

rigueur, je vous rassure, hein. Je crois que c’était aussi drôle

qu’effrayant ! Ouffff, on n’a pas l’occasion de rigoler tous

les jours non plus, vous ne croyez pas ? »

Quel humour…

Humour revenant à se poser la question trépidante

suivante : quand Pavel avait-il rigolé la dernière fois ? Marika

soutient son regard. Le slave, saillant comme le professeur le

plus squelettique que l’espace russophone ait porté (son pire

professeur de gymnastique qui lui inculquait l’art d’oublier

qu’elle appartenait au règne des vertébrés), lui restitue un

sourire sans appel : un sourire de sale type qui s’est trompé

de cursus. Pavel n’est pas un sale type, Pavel est en souffrance.

Il apprend la torture à la mode occidentale, ce qui le change

de ses antiques caciques soviétiques. Pavel n’est plus au pays

des Soviets, il n’est plus un Tatare de la torture, Pavel est

désormais un vicieux éduqué et stylisé : le capitalisme a

son vernis, son charme ; il se plie de bonne grâce à cette

profondeur de champ aussi infinie que fertile que l’on

appelle le bon droit et qui vous donne cet air juste, cet air

noble. On lui inculque un nouvel héritage fait de liberté et de

résistance à l’oppresseur. Il ne sait pas ce qu’il doit en

penser au fond de lui. Il sent que Marika se pose les mêmes

questions. Ils sont tous les deux comme des Ukrainiens qui

basculent, transitent, se mettent à nus comme des Femen,

se divisent, subissent, mais l’Oural n’est jamais loin dans

leur coeur. Ils refusent de se dire qu’ils pourraient peut-être

se tromper de combat. Ils sont humains et c’est bien le

problème. Ils ne sont pas assez binaires. Or, la technologie est

en train de faire des Occidentaux, des esprits plus binaires

qu’ils ne veulent bien l’admettre.

Ils sont en train de creuser leur tombe avec ça.

Ils donnent raison à leurs ennemis.

La technologie déshumanise le camp du Droit.

Il est temps de se ressaisir… De rappeler qui est le patron

du monde libre. Certainement pas la technologie. Cela ne

devrait pas ! La technologie culmine quand une civilisation

bascule. Laisser la technologie prendre le pouvoir revient à

rendre les armes de l’esprit, du compromis, de l’empathie,

de la solidarité, de l’humour, aussi. Et de l’amour, surtout.

La technologie n’a pas d’âme. La technologie fait le lit du

terrorisme, pis, l’alimente. Elle est le nouveau poison

de l’humanité. Les guerres du XXe siècle auraient-elles

existé sans le saut technologique ? Tout cela n’est pas qu’une

affaire de dominos, de traités, d’attentat de Sarajevo. La

guerre moderne est rendue possible par le bond en avant des

technologies. Quand la technologie rencontre une idéologie,

pchiiiiiiit…

DO NOT CROSS.

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