Hôtel Ukrainia, extrait #2

 

REMEMBER, REMEMBER, REMEMBER.

Martin en a du chemin à faire.

Sortir du mode ERASE.

Depuis qu’il est né.

Depuis qu’il compte vite comme personne.

Depuis que l’invraisemblable raisonnement a fait que ses

parents, par une sorte de syllogisme mal armé, l’ont emmené

veiller la mort d’une jeune âme à la vie naissante.

Il n’a même pas l’alibi d’une guerre, d’une circonstance

accablante. La scène s’est déroulée paisiblement, dans

l’intimité d’une famille normale, ni parfaite ni totalement

bancale, juste normale. Cette scène ne l’autorise à rien

d’autre qu’à lancer une sorte de compteur mental qu’il

essaye de comprendre, qu’il observe à la loupe, déformante

forcément ; il ne sait pas que penser de ce drame

(le mot lui est apparu très tardivement).

Un drame… auquel il n’aurait jamais dû assister.

Comme il se sent redevable de cette cible bleue au milieu

du front, parfois… C’est une aiguille enfoncée dans sa

conscience l’empêchant de se dire, comme un recours divin

au beau milieu du chaos du quotidien, que tout va bien, que

tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et que

l’enfance est un sanctuaire, un âge d’or invincible, ô combien

fragile, mais invincible, et que l’enfant doit en être persuadé.

Il harcèle ses parents pour que l’on retrouve son doudou, que

l’on chérisse ses nuits à coups de chansons fleuries comme la

paix éternelle, et ainsi tout rentre dans l’ordre, tout est rangé à

sa place, comme cela devrait se produire toujours,

à la tombée de la nuit.

Une journée d’enfant doit se terminer par

une belle sonate d’amour.

La comptine est l’arme absolue du bonheur.

La sienne s’appelle un compteur.

 

*

 

Il compte, seul. Il ne connaît jamais le repos. Il ne le

connaîtra peut-être jamais. Aucun psy ne l’a sorti de ce

cauchemar. Au secours ! Il vous le dit tranquillement :

« Au-se-cours. »

Il n’a connu aucun drame majeur, pas de guerre, il n’est

le témoin d’aucun meurtre, seulement d’un drame injuste

et d’une erreur de décision. 

D’ailleurs, Martin hait les décisions,

parce qu’une décision lui apparaît comme un couperet

mortel.

Même si décider fait le lit de l’existence.,

pour lui, une décision fait un heureux et un malheureux.

Alors, ne comptez pas,

mais CONTEZ à vos enfants.

Vous en ferez des femmes belles

et des hommes beaux.

Ne laissez pas un enfant compter dans

le silence jusqu’à quatre-vingt mille. Comment arrêtera-t-il

le compteur un jour ? De quelle manière ?

Trouvera-t-il la force, la sagesse ?

79 998, 79 999, 80 000. Et puis, plop…

Stop.

Il arrête.

Pourquoi ?

Avait-il solutionné le problème ?

Arrêter ce compteur maudit n’était-ce pas décréter

que l’on est épuisé ?

J’abandonne.

Je rends les armes.

Je n’existe plus.

Je suis vaincu.

Le compteur des chiffres a vaincu la comptine.

 

*

 

 

 Couv

 

Posté par ar valafenn à 00:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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Hôtel Ukrainia, extrait #1

 

 

Un bling retentit, un bling de micro-ondes.

Ascenseur.

– Où va-t-on ? demande Martin, ramené à la réalité.

– À ton avis ?

– On rentre ?

Il soupire grassement :

– Oui, c’est ça l’idée.

– Où ça ?

Ducon, le sous-sol. Direction le parking souterrain. Eh

bien, vous savez quoi ? Il est incapable de localiser leur

centre d’action sociale, aucune espèce d’idée ! Le Cas, centre

antisuicide… Seigneur, quel nom !

– Et Marika ?

– Elle essuie tes conneries.

Et elle n’est pas fière de contempler l’étendue des dégâts.

Une sorte de gaz moutarde partout. Équipée d’un masque la

rendant notoirement anonyme, elle inspecte la kitchenette,

remet les éléments en place. La trappe au plafond ? À

refermer avec la gaule dans le placard. Elle se dirige droit

vers le placard, ouvre la porte, et là… surprise ! La gaule s’appelle

Pavel ! Droit comme un i, le ténébreux la contemple,

debout, jambes croisées, une main appuyée contre le

mélaminé. Marika pousse un cri :

– Mais vous êtes malade ! Vous m’avez fait une peur bleue !

– Vous aussi, je vous signale. »

Pavel se gausse comme un gosse, sort du placard,

se plie en deux :

« Marika… excusez-moi, c’était plus fort que moi… Je

voulais tester votre réaction, je suis désolé… Ça ne fait pas

du tout partie du protocole, nous ne vous en tiendrons pas

rigueur, je vous rassure, hein. Je crois que c’était aussi drôle

qu’effrayant ! Ouffff, on n’a pas l’occasion de rigoler tous

les jours non plus, vous ne croyez pas ? »

Quel humour…

Humour revenant à se poser la question trépidante

suivante : quand Pavel avait-il rigolé la dernière fois ? Marika

soutient son regard. Le slave, saillant comme le professeur le

plus squelettique que l’espace russophone ait porté (son pire

professeur de gymnastique qui lui inculquait l’art d’oublier

qu’elle appartenait au règne des vertébrés), lui restitue un

sourire sans appel : un sourire de sale type qui s’est trompé

de cursus. Pavel n’est pas un sale type, Pavel est en souffrance.

Il apprend la torture à la mode occidentale, ce qui le change

de ses antiques caciques soviétiques. Pavel n’est plus au pays

des Soviets, il n’est plus un Tatare de la torture, Pavel est

désormais un vicieux éduqué et stylisé : le capitalisme a

son vernis, son charme ; il se plie de bonne grâce à cette

profondeur de champ aussi infinie que fertile que l’on

appelle le bon droit et qui vous donne cet air juste, cet air

noble. On lui inculque un nouvel héritage fait de liberté et de

résistance à l’oppresseur. Il ne sait pas ce qu’il doit en

penser au fond de lui. Il sent que Marika se pose les mêmes

questions. Ils sont tous les deux comme des Ukrainiens qui

basculent, transitent, se mettent à nus comme des Femen,

se divisent, subissent, mais l’Oural n’est jamais loin dans

leur coeur. Ils refusent de se dire qu’ils pourraient peut-être

se tromper de combat. Ils sont humains et c’est bien le

problème. Ils ne sont pas assez binaires. Or, la technologie est

en train de faire des Occidentaux, des esprits plus binaires

qu’ils ne veulent bien l’admettre.

Ils sont en train de creuser leur tombe avec ça.

Ils donnent raison à leurs ennemis.

La technologie déshumanise le camp du Droit.

Il est temps de se ressaisir… De rappeler qui est le patron

du monde libre. Certainement pas la technologie. Cela ne

devrait pas ! La technologie culmine quand une civilisation

bascule. Laisser la technologie prendre le pouvoir revient à

rendre les armes de l’esprit, du compromis, de l’empathie,

de la solidarité, de l’humour, aussi. Et de l’amour, surtout.

La technologie n’a pas d’âme. La technologie fait le lit du

terrorisme, pis, l’alimente. Elle est le nouveau poison

de l’humanité. Les guerres du XXe siècle auraient-elles

existé sans le saut technologique ? Tout cela n’est pas qu’une

affaire de dominos, de traités, d’attentat de Sarajevo. La

guerre moderne est rendue possible par le bond en avant des

technologies. Quand la technologie rencontre une idéologie,

pchiiiiiiit…

DO NOT CROSS.

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26 juin 2015

Playmologique ?

  Lorsque Jef observe Nathan, il songe à sa propre enfance qui lui paraît si proche, alors qu’il y aurait un gouffre entre celle de ses parents et la sienne. Il a longtemps pensé que chaque génération avait ses propres référents, mais qu'il y aurait tout de même une rupture entre l’avant et l’après 1968. Mai 68 n’a pas seulement été une révolution culturelle et sexuelle, cela a bouleversé les rapports à l’éducation des enfants. Point peu exploré par les études sociologiques et psychanalytiques, et c’est un paradoxe, ce rapport... [Lire la suite]
Posté par ar valafenn à 11:09 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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22 février 2014

Bretagne, Skagen, île de Skeppsholmen... Itinéraires du bout du monde

   Une nouvelle à découvrir - cliquer ici La fille du Moderna Museet (nouvelle)