L'utopie a viré de bord
Regardez bien le graphe du département américain du Travail qui suit (0:50') dans cette vidéo postée sur le site des Echos.
2008 et sa crise des subprimes ? Rangée au rayon des petits soubresauts économiques à côté de l'impact du Covid-19.
Cette fois, on voit mal comment la mondialisation va pouvoir se remettre de ce coup-là.
Les Etats-Unis vont probablement perdre dans les années à venir (voire dans les mois à venir) leur rang de première puissance économique.
L'utopie, aujourd'hui, n'est plus de croire à l'avènement d'un monde fait de circuits courts et de vie frugale et décarbonée.
L'utopie, aujourd'hui, c'est de croire que demain sera comme hier, la mondialisation heureuse et dispendieuse a vécu.
L'utopie a viré de bord.
Chapitre I
Hôtel Ukrainia, Moscou. Première mission à l’étranger.
La chambre est simple, sommaire, mais débouche,
telle une valise à double fond, sur une suite
plus spacieuse. Pavel lui explique que le personnel
de service ne sait même pas qu’une telle chambre double existe.
– Comment est-ce possible ?
– L’étage a été cédé à une société privée. Les propriétaires
de l’hôtel sont persuadés qu’il appartient en sous-main à
un émir du Golfe. En réalité, ce sont bien nos services qui
sont derrière. Rares sont ceux qui ont connaissance de cette
suite à double fond. Le Cas n’est répertorié par aucune
organisation officielle et ne figure sur aucun organigramme.
Contrer les faux suicides inexpliqués est son fond de
commerce. D’ailleurs, le Cas est un surnom « maison » pour
centre antisuicide...
– Charmant. Et quand a été créée cette petite merveille ?
– Au début des années 2010, à partir d’un noyau dur
d’éléments ayant servi dans les années 80-90, lui explique
Pavel.
Pavel n’a de slave que le pseudo. Son allure d’athlète
trapu au visage olivâtre fait plutôt penser à un Caucasien
du sud. Martin n’ose imaginer le parcours qui a pu le mener
jusqu’aux succursales obscures de l’hôtel Ukrainia, au coeur
de Moscou. Depuis le milieu des années 80, les alliances ont
bien changé. Le rideau de fer s’est levé sur un autre rideau
tout en clair-obscur. Les Nouveaux Russes ont succédé
aux Soviétiques. Le monde arabe a redoublé d’ébullition.
L’argent du pétrole a changé de drapeau. Le vent des ventes
d’armes a viré de bord aussi. Les flux sont nouveaux mais les
acteurs n’ont pas tous changé de visage, loin s’en faut.
– Ces éléments ont connu tous les conflits de l’époque,
j’imagine.
– Oui, bien entendu. Comme l’Afghanistan, le conflit Iran-
Irak, la crise des euromissiles… Moi-même, je ne connais
pas l’histoire du Cas dans ses moindres détails, et je ne suis
pas certain que vous soyez là pour le servir, en réalité ! Peut-être
êtes-vous là pour nous liquider, lâche-t-il dans un rire
glacé. Vous savez, les agents doubles, c’est vieux comme le
monde, je devrais peut-être me méfier de vous !
Il rit.
Martin s’est plié de bonne grâce au lavage de cerveau.
Il a juré de ne pas poser de questions sur les affaires, ces
mystères de la Ve République. Il a intégré le renseignement
puis le Cas sans autre motivation que de vouloir sortir de la
zone grise et ténébreuse de la vie après chute libre…
Il se souvient avoir un jour tapé « absorber une forte dose de Valium »
sur le net, et il était tombé directement sur l’énigme Robert Boulin.
C’était après son burnout social et sexuel.
Et juste avant la mission moscovite.
*
Pavel glisse sa carte magnétique dans la fente, à gauche de
la porte de la chambre. Un clic d’arme automatique retentit.
Il précède Martin dans l’antre.
Martin a l’impression d’entrer dans son enfance. Les
murs, la tapisserie, la moquette à acariens, les stores baissés,
la pénombre d’une chambre fantôme… Pas d’open space.
Personne. Pavel avance le premier dans la pièce tamisée qui
empeste le renfermé :
– Vous êtes sûr qu’il s’agit du bon service, ici ?
– Bien sûr, sans ça ma carte magnétique n’aurait jamais
fonctionné.
– Mais vous êtes déjà venu ici ?
– La chambre n’était pas comme ça… Il y avait un placard
près du lit, qui donnait sur une antichambre…
– Eh bien, justement, où est-il ?
– Hé… Il n’y est plus ! Ils ont entièrement refait la chambre,
putain !
Pavel s’agite dans tous les sens, soulève le dessus de lit qui
dégage une forte odeur de poussière et de phénols
en tous genres.
– On s’est fait piéger ! Il n’y a personne ! La porte ! Vite,
il faut sortir de là !
– Euh, problème. La porte est verrouillée !
Martin a cuirieusement le temps de songer à la validation
de son épreuve pratique puis à sa première mission en conditions réelles.
C'était en pleine guérilla urbaine à Nantes, un 1er novembre. Plusieurs
centaines de manifestants s’en prennent aux forces de l’ordre au cours
d’une manifestation contre les violences policières après de
graves incidents dans le Tarn, à Sivens. Le centre ville de
Nantes est neutralisé. Le trafic sur les lignes de bus et de
tramway est interrompu. Ligne 3, station Félix Faure dans
le sens Marcel Paul > Neustrie. La conductrice de tram
annonce qu’elle ne poussera pas plus loin. « Passé Viarme-
Talensac, la manifestation dégénère », prévient-elle d’une
voix à la fois tendue et assurée, presque familière. Tout le
réseau des transports en commun de l’agglomération est
en alerte, tandis que les casseurs prennent les manifestants
de vitesse avec comme centre névralgique la place de la
Petite Hollande. Quinze heures passées, les gaz lacrymogènes
sont lâchés et pénètrent dans les derniers wagons du tram
immobilisé qui patiente à la station, en embuscade, après
avoir fait demi-tour sur les rails. La conductrice prévient :
« Nous attendons 16h22 pour repartir en direction de
Marcel Paul, sauf si les manifestants reviennent sur nous. »
C’est ce qui se produira in extremis. Le tramway de 16h22
part avec plusieurs minutes d’avance afin d’éviter d’être pris
à parti, plantant sur place les premières âmes dispersées. Des
familles paniquées et des étudiants émoustillés embarquent
de justesse et parlent de scènes de guerre. Une maman est
sous le choc, s’inquiète pour son bébé apeuré, blotti dans sa
poussette. Il a reçu des gaz lacrymogènes. « Il en a dans la
gorge ! » Au téléphone, elle parle à son conjoint, le rassure
sur le bébé et dit : « Franchement, tu aurais eu peur ! Même
toi, t’aurais eu peur ! Ils balancent des gaz sur tout le monde,
sur les poussettes, les enfants, tout le monde, ils ne font
pas de détail, ce sont de vrais biomans ! ». Dans le wagon,
l’un des trois manifestants blessés, une jeune femme de 21
ans venue protester, en short, ses cheveux blonds attachés
en chignon, est assise. Elle a été touchée aux jambes par
des éclats de grenade de désencerclement. Le bandage
fraîchement déroulé de la cuisse au mollet, par un médecin
en civil, elle est pendue à son téléphone. Dans un sac à dos,
tout le nécessaire pour intervenir à chaud. La jeune femme
a été secourue sur le trottoir quelques dizaines de minutes
avant d’embarquer dans la rame. Au téléphone, elle fait le
récit musclé des scènes d’affrontement avec un parti pris
pro-manifestant appuyé. Dans le tram de la ligne 3, flotte
une atmosphère étrange, entre stress généralisé et grande
lassitude. Les passagers fustigent l’agressivité et la stupidité
des manifestants, des groupuscules armés et cagoulés
disséminés dans le flot des quelques centaines de participants,
tandis que les témoins embarqués à bord chargent, eux,
les forces de l’ordre qui ne font pas de détail, s’en prenant
indifféremment aux manifestants comme aux mères de
famille tombées au mauvais moment du côté des 50 Otages
ou de la Tour de Bretagne. Le tram de 16h22 s’éloigne,
prend de la vitesse, fuit le centre-ville avant de risquer de
se faire remonter par des casseurs ou d’être absorbé par
un nuage lacrymal géant. Il échappe de justesse à la meute
qui remonte sur eux, alors que Martin se fait passer pour
un agent du SCRT, le Service central de renseignement
territorial, et se tient dans la cabine de pilotage d’un tram en
compagnie de la conductrice… Il ne sait pas à qui il relaye
les informations délivrées auprès de la conductrice par le
centre de contrôle des transports en commun. Pour qui
travaille-t-il ? Pour l’État ? Pour une multinationale associée
au projet de l’aéroport ? Pour un concurrent ? Pour les
Zadistes ? Pour un groupe de soutien étranger dans le cadre
d’une opération de déstabilisation ? Pour qui ? La CIA, le
lobby européen écologiste ? Tout est possible et Martin se
sent pris au piège dans le poste de conduite d’un tramway,
en compagnie féminine. Open space : un mètre carré,
deux maximum. Proximité : troublante. Peur des femmes :
immunodéficitaire acquise. Érotomanie : maximale dès lors
qu’il se trouve en compagnie immédiate d’une femme dans
un espace réduit et qu’une pulsion souterraine monte en lui
et dit : une femme, un homme = le début de l’humanité. Et
là, à présent, il est seul dans une chambre d’hôtel minuscule,
en compagnie de Pavel qui commence à péter les plombs. Et
là, il se dit : bosser entre mecs, aucun problème ; déconner,
relativiser, jouer les caïds, ce n’est pas un problème tant
qu’il n’y a PAS de problème ! Il ne gère plus la montée en
pression du Pavel qui lui parle fin de la partie :
– C’est un piège, bon sang, connard ! Regarde là !
Martin se tourne vers le plafond. Il contemple le
firmament de la chambre de l’hôtel Ukrainia comme s’il
s’attendait à une irruption divine. L’heure de la rédemption
a sonné ! Un nuage de gaz lacrymal sort d’une bouche de
la taille d’un détecteur de fumée qui, à défaut de sonner
l’alerte, se rend complice du guet-apens. Martin tente une
vaine défénestration. Impossible d’ouvrir ne serait-ce que le
store, comme collé à la fenêtre ; il fait corps avec la structure
et, surtout, il n’y a pas de balcon. Pavel se tourne vers lui, le
visage livide, et s’effondre. Martin s’attend à s’effondrer à
son tour, mais non. Rien. Il ne se passe rien pour lui.
Il reste droit comme un i.
IL EST BIOMAN.
Dans son oreillette, une voix brise le silence après guerre, comme
si elle fendait la brume, lourde et blanche, qui enveloppe l’appartement.
Elle lui dit :
- Parfait, mission presque accomplie. Retournez
dans le vestibule.
– Mais j’y suis !
– Vous y êtes ? Très bien, regardez, il y a une porte à
galandage en face de la penderie. Vous y êtes ? Ouvrez-la. Il
y a une kitchenette derrière la porte. Très bien. Vous voyez la
plaque de gaz ? Oui ? Eh bien, c’est parfait. Tournez le gaz.
– Vous plaisantez ?
– Allons, ne faites pas l’enfant. Vous n’êtes plus à ça près.
Un gaz va en remplacer un autre. Vous ne risquez rien, tout
est au point. Nous vous prendrons en charge avant que votre
médicament ne fasse plus effet. Assurez-vous que Pavel ne
bouge plus. Il est comment là ?
– Eh… Raide comme la mort !
– Est-ce qu’il respire encore ?
– Putain, qu’est-ce que j’en sais, moi !
– Vérifiez, s’il vous plaît, lui lance une voix blanche dans
l’oreillette. Une voix fatale. Martin s’exécute :
– Il ne respire plus !
– C’est parfait. On vous fait confiance, hein. Il ne respire
plus du tout ?
– Non, il ne respire plus, ça vous va ?
– Très bien. Maintenant, attendez-nous, on vient vous
récupérer avant les secours...
TK BREMEN, EPILOGUE
C'est pas la faute du commandant de bord, seul inculpé.
Relax, Max, t'as ta relaxe.
L'avocat s'est payé le luxe de jeter le doute sur le Crossa,
le service opérationnel de surveillance en mer.
Des gens donnent de leur vie pour en sauver.
Et ce sont eux qui sont incriminés in fine.
Comme les personnels hospitaliers.
No comment.
La réunification des deux Bretagnes...
La réunification de la Bretagne a-t-elle une chance d'aboutir ? En dépit des ouvertures offertes par la loi NOTRe, qui rend possible la tenue d'un référendum (une pétition est en cous en ce sens et recueille 66 000 signatures d'électeurs de la Loire-Atlantique à ce jour - il en faudrait 100 000) et du soutien des 4 000 élus locaux qui ont signé la charte de la réunification, c'est fort peu vraisemblable.
L'obstacle majeur ne vient plus du pouvoir central, mais de Nantes. Les sphères dirigeantes nantaises voient d'un bon oeil le statu-quo actuel : Nantes gagne sur tous les tableaux : elle jouit du rayonnement culturel et de la notoriété touristique de la Bretagne... tout en bénéficiant des retombées du pouvoir politique et économique en tant que capitale des pays de la Loire.
Bretagne Réunie, l'association qui fédère les tenants de la réunification, l'a bien compris. Elle recherche aujourd'hui des soutiens autour de Nantes et dans les départements ligériens voisins. C'est que Nantes phagocite quasi tout en Pays de la Loire. La croissance économique et démographique est aujourd'hui le fait quasi-exclusif des métropoles en France, et c'est ainsi que Nantes capte infrastructures et startups et crée, à l'instar de Paris il y a une trentaine-quarantaine d'années, un vaste sas de dépressurisation autour d'elle... De la même manière que Paris a siphonné le grand bassin parisien (les départements limitrophes à l'Ile de France ont tous vu leurs centres de recherche et développement s'exiler dans la capitale en l'espace d'une génération), une large frange du Maine et Loire et de la Vendée, pourtant active, risque fort de connaître le même sort. Le phénomène n'épargne pas non plus, du reste, la frange bretonne, à l'ouest (pays de Redon, sud de l'Ille et Vilaine).
C'est ainsi que Bretagne Réunie a rencontré en mai dernier les députés de plusieurs circonscriptions du Maine et Loire, de Loire-Atlantique et de Vendée. Leur point commun ? Toutes se situent à la périphérie de la région des Pays de la Loire et tentent de résister à l'ogre nantais : circonscription de Saint-Nazaire, d'Angers, de Saumur, du Sud-Vendée... Autant de territoires qui, sans approuver la réunification, ont prêté l'oreille aux propositions de Bretagne Réunie : "Au mois de mai dernier nous avions eu un entretien avec Mme Dubré-Chirat, député La République En Marche de la 6ème circonscription du Maine-et-Loire. L'élue avait proposé d’organiser en juillet, à l’Assemblée Nationale, une audition de Bretagne Réunie, explique l'association pour la réunification de la Bretagne dans un récent communiqué (...). Nous avons donc pu exposer notre projet de réunification devant Nicole Dubré-Chirat, Sandrine Josso, députée de la 7e circonscription de Loire-Atlantique, Patricia Gallerneau, députée de la 2ème circonscription de Vendée et Jean-Charles Taugourdeau, député de la 3ème circonscription du Maine-et-Loire. Parmi les thème abordés : la réunification, un projet partagé avec les départements voisins ; un nouveau départ pour les départements voisins ; la position dominante de la métropole nantaise à l’égard des départements voisins ; l’intérêt des sentiments d’appartenance ; les « marques » Vendée, Anjou, Bretagne ; l'équilibre entre les métropoles et les pays ruraux ; le droit d’option et la pétition."
Ces territoires, il est vrai, auraient beaucoup à gagner à intégrer des ensembles économiques, historiques et culturels régionaux plus cohérents, porteurs de sens.
Mais la position de Bretagne Réunie ne relève-t-elle pas pour autant de l'équilibrisme schizophrène ? Si l'agglomération nantaise vide son hinterland ligérien pourquoi en serait-il différemment s'agissant de l'hinterland breton ? Au nom d'un prétendu équilibre des forces avec Rennes, d'un côté, et l'Ouest breton de l'autre ? On peut comprendre les rétissences des Nantais qui peuvent voir dans cet équilibre des forces un affaiblissement du rayonnement de leur métropole, sans parler de la question du choix de la capitale de la future région. On peut comprendre aussi les rétissences des Bas Bretons, déjà rudement challengés par la dynamique rennaise.
On voit toutes les limites de l'exercice. A Bretagne Réunie de convaincre et de résoudre cette équation pour lever les réserves. Aux habitants de Loire-Atlantique, surtout, de prendre leur destin en main. Et dans le cas d'un tel référendum, de ne pas en minimiser l'enjeu, comme les Alsaciens ont pu le faire en boudant l'occasion qui leur a été offerte de fusionner les deux départements alsaciens. Leur incapacité à unir les forces entre Strasbourg et Colmar leur avait coûté leur région, diluée dans un Grand-Est vide de sens... Un scénario cauchemar pour les Bretons. Mais un tel scénario l'est-il pour les habitants de Loire-Atlantique qui peuvent être tentés par le statu-quo, voire par le concept mou de Grand-Ouest ?
Chapitre V
La déliquescence de la société civile et du système
éducatif postsoviétique a eu un impact direct sur le mental
des gens. Pour perdre confiance en soi, il n'y a pas mieux
qu'une bonne déliquescence collective. Elle fera toujours
illusion. L'honne est ainsi fait qu'il croira toujours
en premier lieu être le problème - et consultera un prétendu
expert ad-hoc - avant de réaliser que le problème
est ailleurs, qu'il vient du groupe.
A ce propos, il suffit de considérer les Français d’aujourd’hui
pour voir combien les "baguettes fraîches" sont parfois
persuadées d’être devenues le pain rassis du monde.
Eh bien, la Russie de l’époque, c’était la France
d’aujourd’hui dans la tête des gens.
Pauvre Marika... Elle n'avait pas besoin de ça.
« Cette fille, elle a un poney sous le lave-vaisselle ! »,
ne dit pas son boss d'elle d'ailleurs un jour ? Marika ne sut jamais
comment interpréter cette réflexion. Cela signifiait-elle qu’elle était
à ses yeux une pauv’dinde ou qu’elle était… chaude ? Bonnasse ?
Qu’un potentiel sexuel hors du commun sommeillait sous
le capot ?
C’était d’autant plus difficile à comprendre qu'elle n'avait pas
de lave-vaisselle.
Un lave-vaisselle… Non mais ! Ou alors... ce type
insinuait-il qu’elle était une ménagère sauvage ???
En même temps, un poney ce n’est ni un étalon ni une jument. Un
poney, c’est... gentiment sauvage. Ouais, cette fille, c’est une
mijaurée, une midinette ! Ouais, ça devait plutôt être un truc
dans le genre, l’enflure !!! Parce que son patron de l’époque,
son premier employeur, était quand même un sale type qui comptait
ses tâches de rousseur dans son décolleté...
On rêve toutes du sale type, soit, mais d’un sale type beau
et parfaitement éduqué. Enfin... bon, d'accord. Un peu schizophrène, en fait.
Genre double personnalité avec un super vernis social, un air
propre sur lui : il ne va pas vous sauter dessus, mais vous
désirera dans un coin très, très reculé et vachement profond de
son cerveau. Parce qu’il vous désire du cerveau, lui !
Bref, on rêve d'un type très intelligent, mais juste un tout petit peu
moins que soi. Pour ne pas être vexant au quotidien. Il faut juste
qu’il soit brillamment idiot, savamment bestial, socialement
unique, mais pas ours, non, dans le sens désocialisé.
Il faut que ce soit un être social différent.
Pour continuer à vous brosser le portrait de Marika, sa mère disait
à l’envi qu’elle avait bronzé au travers d’une passoire. Parce que Marika
était couverte de tâches de rousseur. Un peu comme un dalmatien, mais marron.
Ses tâches de rousseur avaient tendance à s’estomper depuis
l’âge adulte. Ce qui la complexait adolescente s’effaçait, et
maintenant qu’elle avait envie de les assumer eh bien elles
disparaissaient. ебать ! [yébat’] ! Merde ! Maintenant que ça
ne me complexe plus, eh bien… j’ai des tâches de vieillesse
précoces qui apparaissent à la place ! À moins qu’il ne s’agisse de mélanomes
super malins de la mort, en plus !
Bref, Marika était un tout petit peu hypocondriaque, en fait.
En découvrant Internet, sur le tard (comme un Cro-Magnon
avec ses gros doigts), elle avait « appris » (désappris)
au fil de ses recherches compulsives, que l’hypocondrie
se nourrissait toute seule par le seul fait de lancer
des requêtes sur le Net !
« Vous faites une recherche sur votre santé ? Vous êtes malade
et condamnée d’avance », lui répondait son ordinateur.
Saleté d’Internet ! En l’occurrence, ses premières tâches de vieillesse
allaient très vite la conduire droit chez les pompes funèbres,
car elle avait appris que passé cinq millimètres, un mélanome
était déjà mal barré.
Donc, comme elle avait deux tâches d’un centimètre sur
le visage, elle s’imaginait déjà deux fois condamnée.
Non, attendez, quatre fois, en fait, parce que deux fois deux fois cinq
millimètres égalent quatre cancers, c’est mathématique !
OK. Marika était l’archétype de la cérébrale,
avec tout plein de questionnements intérieurs et deux
mains gauches. Pauv’dinde n’était d'ailleurs pas spécialement fière
de l’épisode fâcheux qui allait suivre, un souvenir encore frais
qui remontait à 2005 mais qui avait son importance pour
toute sa carrière à venir. Elle sortait de ses études et avait
signé son premier contrat de travail pour une entreprise
occidentale implantée à une petite centaine de kilomètres
de Moscou. Un data center de taille moyenne dans une
ville d’environ cinquante mille habitants. Elle gardait, au
demeurant, un excellent souvenir de cette expérience.
Et c’est, à vrai dire, incognito qu’elle avait commis son
premier forfait.
On venait de lui confier son premier déplacement
d’importance chez un fournisseur. L’une des sous-chefs du
service des approvisionnements lui avait prêté sa voiture de
fonction, une petite Volkswagen noire, se souvenait-elle. Ne
lui demandez pas le modèle ni la série, elle s’en cognait des
bagnoles. La pauvre dinde venait tout juste d’obtenir son
permis de conduire (il était temps à 23 ans…) et manquait
encore d’un brin d’assurance au volant, ce qui la
condamnait à une mort certaine dans un pays où les
automobilistes étaient majoritairement des psychopathes
légalisés.
Qu’à cela ne tienne, la voilà partie dans une ville
inconnue avec le stress du premier rendez-vous seule ! Et
voilà qu’elle se perd en route, enchaîne demi-tour sur demi-tour,
tandis que l’heure tourne. Elle risque tout bonnement
de rater son rendez-vous crucial auprès d’un fournisseur en
bureautique. L’angoisse. In-en-vi-sa-gea-ble. La panique
la gagne quand, soudain, elle reconnaît l’endroit. Bon
sang, c’est là ! Elle vient juste de passer devant et elle doit
avoir déjà une bonne vingtaine de minutes de retard ! Ni
une ni deux, elle fait demi-tour mais pas un demi-tour au
carrefour, naaan. Un demi-tour en plein boulevard, limite
au frein à main. Des voitures arrivent des deux côtés, quand
elles ne créent pas des doubles files là où il n’y en avait pas à
l’origine. « Faut que je me tire de là ! Marche arrière toute
pour entamer mon demi-tour non homologué ». Et BANG,
Marika recule dans une vieille Lada en stationnement.
Pas le temps ! Pas maintenant !!! « Faut que j’y aille, à ce
rendez-vous ! ». Elle enclenche la marche avant et, voyant une
voiture arriver plein pot, accélère.
Nouvelle collision.
Cette fois, c’est un quatre-quatre Nissan garée dans l’autre sens
de la route qui est embouti au niveau de la portière avant.
Elle passe la marche arrière, se place enfin dans le sens de
circulation. Las ! Résultat sans appel : trois voitures
écornées ! Ce n’est pas le casse du siècle, un peu de tôle
pliée et enfoncée, elle n’est certainement pas la première en
Russie, mais elle ne demande pas son reste. Elle ne fait aucun
constat (hein ? un quoi ?) et rentre bien sagement au centre
en sifflotant, l’air de rien, sans sa commande, arguant qu’il
convient de changer de fournisseur :
– Cette société a des connexions avec l’espionnage industriel russe,
je l’ai flairée à… des kilomètres ! Leurs visios ne sont pas conformes,
leurs caméras non plus !
L’information remonte au siège et son boss l’appelle un mois plus tard :
– Bravo, ma petite ! Vous avez débusqué une authentique
boîte véreuse avec connexions mafieuses ! On a besoin de gens
comme vous, qui connaissent le terrain. Ce n’est pas facile
pour nous autres, Occidentaux (son boss est un Bavarois). Voilà
deux ans qu’on travaille avec cette boîte et personne n’avait
soupçonné quoi que ce soit ! Vous avez lu les journaux ce
matin ?
– Non… enfin, si…
– Vous avez vu ce qui est arrivé aux concurrents qui
travaillent avec cette entreprise ?
Et voilà.
Voilà comment elle obtint sa titularisation et devint, deux plus tard, directrice
adjointe d’un service de renseignement et de prévention des
risques interne nouvellement créé au sein du groupe, et qui
fut son tremplin vers les services secrets.
Enfin... si on peut appeler ça comme ça...
Chapitre III
« Clique sur J’aime si tu as un côté libertin. »
Réponses :
« Ça te dirait une petite soirée liberticide avec moi ? »
« Est-ce un rêve, un mirage, une hallucination, une
apparition ? »
Deux jours plus tard, agrémenté d’une photo de Marika en
bikini rouge à rayures blanches et transparentes :
« Libérée sexuellement. Aime ce post et je mets ta photo en couv'
pendant deux heures et je choisis une personne au hasard demain ! »
Pas de réponse.
Le surlendemain, Marika revint à la charge : « Est-ce qu’il y a des mecs
intéressés pour faire une visio ? » Des likes, des commentaires, des réflexions
salaces, des pères de famille partants, avec la bouille de leur
gamin en guise de photo profil, mais pas de touche concrète.
En revanche, l’accroche « Journée pourrie et moral pourri !
Heeeeelp !!! Besoin d’un bon massage relaxant ! » fit mouche.
Des mecs, il en plut. Une avalanche d’index levés :
« Moi ! Moi ! » Avant que les commentaires ne virent de bord :
« C’est du vent !
– Grave ! On perd notre temps avec elle vu qu’elle ne
répond pas ; elle est maître des publications mais elle ne sait
pas répondre !
– Je ne crois pas qu’on va la revoir après cette publication…
– C’est clair, et ce n’est pas une grande perte vu qu’elle ne
sait qu’allumer, mais y’a plus personne après. »
Elle ne se démonta pas. Expérience suivante :
« J’aimerais être dans votre cerveau pour savoir si vous me
trouvez sexy…
– Ooooh oui !
– Ohhhh ouiiii, très sexyyy…
– Tout simplement OUI. »
Puis, il y eut : « Les filles aussi aiment le X ! »
Au bout du compte, Marika tint une myriade de
réactions masculines face à des exhortations cash agrémentées
de photos dénudées prises dans des chambres d’hôtel. Elle
avait tout juste vingt et un an et avait piégé des centaines
d’hommes dans le but de préparer…
son mémoire de sociologie !
L’idée avait germé avec la complicité de son petit
ami de l’époque qui s’était prêté de très bonne grâce au jeu en
suggérant les séances de shooting. L’expérience avait diverti
Marika et son petit ami et apporté l’air de rien quelques
compléments de réponses aux questions existentielles
qui la turlupinaient depuis l’enfance. Pourquoi cette hypersexualisation
de la femme brocardée dans toutes les strates de
la société depuis la chute du communisme, pourquoi les filles
grandissaient désormais avec une sorte de panneau publicitaire
autour du cou tels ces hommes et femmes-sandwiches
des réclames ? Elle n’avait pas ressenti ça durant son
enfance, avant que les codes de la société ne changent
radicalement en l’espace de quelques années. Que dire des
films où le vêtement féminin est souvent une peau d’orange,
une pelure, tandis que celui de l’homme fait corps avec
le fruit ? Elle ne retrouve guère plus trace dans la société
actuelle des références féministes d’autrefois dont ces
écrivaines occidentales passées au travers du mur et qui n’en
étaient que plus fortes, parfois même auréolées d’une caution
ultime : celle d’être validée par le régime, aux côtés des
œuvres de Romain Rolland, d’Henri Barbusse, d’Émile Zola
ou de Louis Aragon. Elle pense à Simone de Beauvoir en
particulier, dont elle a longtemps ignoré la désolidarisation
précoce. L’idéologie officielle resta bloquée sur les récits
dithyrambiques rapportés de son voyage de 1954, aux côtés
de Jean-Paul Sartre.
À l’entrée dans l’adolescence, Marika avait basculé dans
un autre monde et sa puberté comme occidentalisée avait
balayé sa supposée précocité, ses références culturelles, ses
convictions de parfaite jeune promue soviétique ; en réalité,
même à l’est, la sexualité se montrait officiellement au grand
jour et sur un pied d’égalité dans des camps de vacances
en République démocratique allemande, mais le discours
ambiant consista à dissocier deux formes d’expression de la
sexualité : une expression valorisante blanchie par le régime,
une autre dégradante noircie par l’Occident.
Marika eut l’amère sensation de régresser dans ses valeurs,
d’être poussée vers un trouble décuplé. À ses pulsions
sexuelles nouvelles et imparables, à son entrée dans l’adolescence,
se surajoutait une autre inconnue à gérer : la déferlante
érotico-pornographique de l’ère numérique postsoviétique
puis, stade ultime, la banalisation des réseaux sociaux et leur
accès illimité aux fantasmes des internautes de tous pays
et de tous âges. Alors qu’elle se pensait sûre d’elle et de ses
valeurs, elle en vint, à la fin de son adolescence, à totalement
douter du bien fondé de ses principes éducatifs et de toutes
ses convictions infantiles.
L’hyper-sexualisation de la femme était-elle constitutive du
genre humain moderne ou seulement du capitalisme ?
Le communisme de sa tendre enfance lui avait-il inculqué
des valeurs positives et justes, ou au contraire avait-il fait se
dresser des barrières psychologiques, un conditionnement
idéologique jusque dans les codes mêmes de la sexualité ? Sa
soutenance lui avait tout d’abord fait lever le coeur, puis elle
s’était jetée avec gourmandise dans ce jeu de la provocation
découvrant au fond d’elle une évidence : oui, elle aimerait
être dans le cerveau des hommes pour savoir s’ils la
trouvaient sexy. Ce constat dérangeant faisait vaciller un
certain nombre de convictions féministes… Sauf si, au fond,
penser cela était féministe.
La jeune postsoviétique était intimement persuadée que
si elle avait été un personnage de roman, l’auteur aurait
commencé sa présentation par une référence à son
apparence physique ou à sa sexualité ! Quant aux références
féministes en question, elle dut convenir que l’Occident était
resté loin d’elle. Pour revenir à Simone de Beauvoir, Marika
se souvenait avoir étudié Le Deuxième sexe, et se troubla au
souvenir d’une affirmation qui l’avait marquée à jamais :
« On ne naît pas femme, on le devient. » Et de se faire
aussitôt rattraper par une autre problématique sociétale
moderne : l’effacement des générations. Comme si tout
n’était plus qu’instinct, maelstrom, confusion, raccourci.
L’étudiante en sociologie, à une époque de transition et
de grande confusion, se souvenait avoir bien accroché sur
l’étude d’un ouvrage de l’écrivaine allemande Ingrid Galster,
Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Soudain, Marika
abandonna son écran d’ordinateur pour se plonger dans
sa bibliothèque murale. Elle retrouva aisément son Galster
en question et ses marque-pages blanchis par le temps. Elle
sourit en tombant au chapitre compilant articles de presse et
autres critiques littéraires sur un passage vénéneux signé de
la main de la croqueuse de biographies, Dominique Aury :
« De honte ou de gêne, chrétienne ou non, pas la moindre
trace chez Simone de Beauvoir. À sa parfaite liberté d’esprit
se joint un acharnement très féminin de bonne ménagère
qui ne veut pas laisser de poussière dans les coins. Elle épuise
toutes les questions. Elle ouvre toutes les fenêtres tout grand,
elle allume partout les lampes à la fois dans toutes les pièces.
Et que voit-on ? Eh bien, ce n’est pas beau. Physiquement,
psychologiquement, « tota mulier in utero » : une petite fille
qui prend conscience de l’être par un manque, et que chaque
étape de sa vie marque d’une douleur et d’une humiliation,
que le premier sang écœure et épouvante, une adolescente
que la première nuit d’amour révolte, une femme que la
première grossesse plonge dans l’angoisse. Désaxée par
l’amour, mais plus encore par le vide de sa vie quand elle ne
rencontre pas l’amour, terrifiée par la crainte de l’enfant, par
la peur de l’abandon, par l’approche de la vieillesse, à quel
moment de sa vie trouve-t-elle son équilibre ? »
Elle sourit tout en éprouvant un sentiment de jouissance
et de honte mêlées, jouissance aux réminiscences de lectures
profondes, honte à celles de ses propres travaux d’étude
épistolaires d’une valeur incomparablement plus triviale. Les
filles aussi aiment le X… N’était-ce pas avec ce mémoire
de sociologie croqueuse d’hommes qu’elle avait obtenu son
ticket d’entrée dans un data center de la région de Moscou
(pas grand-chose à voir avec la sociologie, d’autant qu’elle
œuvrait au service des approvisionnements), puis au sein du
service de sécurité de cette même multinationale ?
Tout ça pour enfin intégrer les services d’une société de
renseignement privée… pro-ukrainienne.
Où mène le crime.
Elle renoua alors avec la toile avec, certes, moins de
fougue, mais assurément plus de professionnalisme. Oubliés
les projets de reprise d’étude, de thèse, de doctorat, Marika
était entrée de plein pied dans le monde de la veille et
pensait exfiltrer, sur les réseaux et ailleurs, un maximum
d’informations sur les parties engagées en Ukraine...