Canalblog Tous les blogs
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
B u h e z  U r  V a l a f e n n
Publicité
20 novembre 2017

Daïk, chapitre 29 / Ran niver tri

 

TRI -3-

 

 

L’ENFANT.
—Chante-moi la série du nombre trois.

 

LE DRUIDE.
— Il y a trois parties dans le monde : trois commencements et trois fins, pour l'homme comme pour le chêne.

Trois royaumes de Merlin, pleins de fruits d'or, de fleurs brillantes, de petits enfants qui rient...

 

 

 

lettre typo celtique L

ES TROIS VIES ET LES TROIS MORTS de l’homme correspondent aux trois sphères de l’existence de la mythologie bardique. « Je suis né trois fois », disait Taliésin. En prêtant la même destinée à l’homme et au chêne, le chant des Séries entendrait plutôt parler des druides, dont cet arbre était le symbole. Le témoignage de Taliésin viendrait encore à l’appui de cette opinion : « Chêne est mon nom », disait-il. Les trois royaumes de Merlin paraissent correspondre avec la troisième sphère mythologique des traditions galloises, celle de la Béatitude. Le Merlin, auquel sont soumis les trois royaumes célestes dont il est ici question n’est ni le barde guerrier ni le devin de ce nom. Il est difficile de ne pas voir en lui une divinité celtique...

-Merci, Ann Drouiz.

-De rien, je ne fais que te répéter les propos de Kervarker. Et désolé de t’avoir dérangé… Ils sont partis ?

-Oui, leur char de feu est sitôt reparti. Je ne sais pas si je dois me méfier d’eux. Quelque chose me dit qu’ils ont des soupçons !

-Tu soupçonnes des soupçons… Tu ne les crois pas sincères dans leur action ?

-Je n’en sais rien.

-Bonne chance en tout cas, Daïk. Tu sais ce que je pense de cette folie…

Fin du rush.

 

Daïk est seul et la pluie commence à tomber. Le vent se lève. Un chant nasillard s’élève à l’instant même où il approche de la grande maison de pierre. Une voix de barde. Seigneur ! Tout est si conforme, si parfait… Ann Drouiz, comment sais-tu ? Es-tu déjà venu enfreindre la grande Loi ? Daïk ne serait pas vraiment surpris et, pour tout dire, ceci expliquerait même la mise à l’écart d’Ann Drouiz l’excommunié.

Daïk approche d’une fenêtre, tout près de l’épais mur de granit qui ne semble plus en mesure de contenir la puissance de la voix sacrée. L’extradolescent entraperçoit à présent des lumières qui clignotent à l’intérieur de l’édifice. De toutes petites lumières semblables à celles émises par l’écran, à bord du char à feu, qui donnait la direction de leur itinéraire terrestre. Cette fois, il ne s’agit pas de cartes, mais d’images qui défilent de haut en bas.

Au bout de l’écran, la main d’une femme. Absorbée, magnanime, elle contemple l’image en deux dimensions. Daïk est sous le charme. Cette Terrienne est semblable à une fée étudiant l’alchimie de la paix et de la beauté universelle ! Il n’en a jamais vu de semblable de toute sa vie éternelle ! Même Rozenn lui semble commune en comparaison, du fait de sa combinaison qui lui donne un air de déjà vu… Mais cette femme, en revanche… Elle porte une large chemisette de princesse telle qu’on en voit dans les imageries légendaires, dans toutes ces iconographies interdites, licencieuses. Le haut des seins se devine. Sa respiration est semblable à celle des grandes reines dans leurs corsets frémissants. Daïk en tomberait amoureux s’il n’y avait la barrière de l’espèce et de l’âge.

Et ce parfum d’inceste par-delà l’espace-temps…

L’extradolescent veut bien croire aux mythes officieux et ancestraux, à la théorie des origines terrestres. Après tout, comment est-il lui-même sous sa combinaison ? Daïk l’ignore, puisqu’il est formellement interdit de la retirer sous peine de mourir d’asphyxie comme jeté dans le vide sidéral ! N’est-ce pas là la marque du conditionnement ? La Loi tout d’abord, et maintenant ce soupçon… Daïk doute de la prétendue liberté de penser - et d’action - de sa propre civilisation. Ce qui lui semblait naturel apparaît soudain suspect. De la même manière, et si l’immortalité n’était qu’un mythe ? Un conditionnement de plus ?

De tout temps, dans toute civilisation, défier le conditionnement ambiant a toujours été LE péché mortel par excellence. Il fut religieux chez les humains, avant de devenir politique, puis économique. Qui refusait de croire aux divinités en vigueur était passible de la mort. Qui refusait de se soumettre à l’idéologie du régime politique était passible de la mort. Qui s’extrayait au modèle économique dominant était passible de la mort. Encore et toujours, la mort ! A chaque civilisation, à chaque ère, ses effets de seuil, par pure contingence. A chaque fois, l’arbitraire contingence fait sa Loi. Il en est ainsi de ces humains comme des peuples de l’univers II qui obéissent aux commandements de leurs aînés : tu ne te reproduiras pas, tu te soumettras aux technologies, tu n’excaveras pas les reliques des civilisations antérieures mais tu t’évertueras, en revanche, à toujours regarder loin devant toi pour ne surtout pas te rendre compte de comment c’était avant...

Il en est de même en ce début du XXIe siècle sur Terre où un mal bien particulier ronge l’espèce humaine. On l’appelle communément le stress. Le stress colonise les organismes humains qui sont persuadés d’être responsables individuellement de cette tension intérieure. Ils ont beau consulté toutes sortes de pseudo-druides modernes férus des dernières thérapies, ils ne trouvent jamais le repos. Las ! Et pour cause, c’est simplement qu’ils sont gagnés par la nouvelle Loi ! La nouvelle contingence économique et technologique qui a pris insidieusement le pouvoir et pense à leur place, décide de leur chemin de vie sans qu’ils n’aient plus conscience de l’extraordinaire déclin spirituel et culturel qui a pris possession de leur âme tel un vautour avide tournoyant au-dessus de leur condition amoindrie... L’heure est venue d’entrer dans une nouvelle dictature, le monde démocratique ancien a été vidé de sa substance sans que personne ne s’en insurge. Le mal est fait et triomphe sur les esprits ravagés de désirs inassouvis tandis que les mémoires collectives s’appauvrissent et que la soif de l’autre s’assèche, que de nouvelles tours et de nouvelles murailles s’érigent autour des femmes et des hommes et qu’ils deviennent des machines inféodées jusqu’à la moelle. Les êtres du XXIe siècle ne perçoivent déjà plus le trouble au-dessus de leur tête, un trouble schizophrène induit par la nouvelle déforestation.

La nouvelle dévastation.

Parce que la technologie règne en maître sur leurs désirs. Plus leur œuvre quotidienne est spoliée par de nouvelles organisations et plus les anciennes, incapables de solutions, se chargent de vous culpabiliser. Elles vous traitent d’incapables, parce qu’après tout, tel est leur ultime pouvoir.

La manipulation.

La maltraitance.

Les organisations dépassées serinent que vous travaillez mal, ou trop peu, alors qu’elles se sont rendues complices d’un vaste hold-up. Les complices d’un braquage mortifère, celui de vos compétences, de vos savoirs. Et voilà qu’elles ont le culot de venir vous reprochez de vouloir rester debout alors que ce sont elles qui sont mortes ! De la même manière, Daïk s’interroge sur sa propre enveloppe. Est-il réellement le fruit de la nature puisque la technologie s’est déjà suppléée à son essence même ? Tels les hommes du XXIe siècle qui se sont soumis à une nouvelle contingence, les êtres de son espèce s’en sont remis à la manipulation génétique au point de supprimer tout pouvoir reproducteur.

Dès lors, tout est rendu possible.

Tout peut être travesti.

Ses pensées.

Son apparence.

Son propre post-ADN.

Daïk est sous le choc.

Il ne sait plus qui il est.

Qui observe-t-il à cet instant ? Qui a-t-il envie d’être ou de devenir ? Il ne sait pas d’où il vient. Il ne sait pas où il va, et cela lui apparaît clairement en observant les humains sur Terre. La Toshiba vomit le chant du druide. Penez Drigent hurle à la mort. Telle une muse aussi inspirée qu’inspirante, Koupaïa s’instruit sur la chirurgie esthétique et se rassure sur ses méfaits.

Joss, lui, regarde par la fenêtre sans soupçonner la présence à cet instant d’un extradolescent venu trouver des réponses à ses questionnements existentiels.

Et Nathan joue dans le jardin, ignorant qu’un extraterrestre a décidé d’entamer une nouvelle vie et de refaire le monde.

 

Telles sont les trois vies et les trois morts de l’homme. Ce que fut l’esprit des druides et du Bel enfant. Ce que l’humanité devint avec l’avènement des technologies intrusives. Ce qu’elle sera, demain, après la procréation artificielle et l’abandon de sa planète matricielle...

 

Publicité
6 janvier 2018

Daïk, chapitre 31/ Ran niver unan

UNAN – 1 –

 

 

L’ENFANT.
—Chante-moi la série du nombre un, jusqu’à ce que je l’apprenne aujourd’hui.

LE DRUIDE.
— Pas de série pour le nombre un : la Nécessité unique, le Trépas, père de la Douleur ; rien avant, rien de plus…

 

 

lettre typo celtique L

LA GUITARE GRETSCH SE BRISE SUR L’ÉCHINE du Bel enfant.

Haletant, Daïk roule dans l’herbe jusqu’au pied

d’un gros chêne. Le gosse est inerte. Il git

dans l’enceinte de son propre Royaume, et déjà

l’ennemi dominateur, comme gagné par

une transe irréelle, s’empresse de ramasser les fragments

déchiquetés de son arme de guerre, tandis que sa compagne

Kate approche, main sur la bouche, sans pour autant

se décider à porter secours à l’enfant du druide

sur le champ. Kate reste pétrifiée pendant

d’interminables secondes avant de poser la main

sur sa poitrine dans la pénombre. Elle soulève son poignet avec précaution.

Daïk les entend dire dans le brouillard de sa conscience :

-The child breathes ! He’s completely knocked out ! What were you thinking about !

–Can’t explain… What can we do now ???

–Stop drinking !*

Dans la position du reclus, Daïk se comprime les tempes de toutes ses forces et prie :

-Faites que le Bel enfant survive, faites que le Bel enfant survive ! Ann Drouiz, au secours ! Faites quelque chose !

Le rush est immédiat, comme si Ann Drouiz avait suivi toute la scène. Et tant pis pour la mixture de séquençages chromosomiques de jusquiame et de samolus qui bout dans son chaudron. Inquiet, il dit :

-Daïk, le collecteur des chants des Séries est formel sur ce point ! Les deux bœufs sont ceux de Hu-Gadarn, divinité des anciens Bretons ! Je crois t’en avoir déjà parlé, non ? Peu importe, il y a le feu ! La mythologie celtique nous apprend qu’ayant traîné hors des eaux du déluge au moyen de fortes chaînes un crocodile monstrueux qui avait été la cause de la submersion de l’univers, l’un des bœufs mourut de fatigue, l’autre de chagrin pour avoir perdu son compagnon. La coque qu’ils tirent après eux avec tant d’efforts est celle du crocodile. C’est tout ce que Kervarker rapporte du chant du nombre deux à ma connaissance.

-Mais c’est absurde ! Alors quoi ? L’univers a été submergé par la faute d’un crocodile, mais c’est n’importe quoi ! Les druides fumaient ou quoi ? Qui donc est ce fameux croco, Ann Drouiz ?! Est-ce que c’est lui qui nous a tous coupé les c... et bouffé la ch... ? Je ne comprends pas ! Il n’y a pas de crocodile à traîner dans ce bac à sable ! Il y a toute sorte de personnages et de babioles, il y a même des poules, des chevaux, des chars de feu en modèle réduit, mais je ne trouve pas de crocodile ! Et qui sont ces bœufs ? Et je ne vois pas de merveille derrière tout ça. Tout ce que je vois plutôt, c’est que le royaume de Bel est menacé !

-‘Peux pas t’expliquer… Que faire maintenant ???

-Arrêter de boire ! »

-Oui, le déluge a commencé. Regarde autour de toi !

Le couple entreprend de traîner le corps de l’enfant hors des douves. Il semble qu’il ait inspiré de l’eau et qu’il commence à s’étouffer. Il le sort des douves et compresse la poitrine de l’enfant pour le ranimer, le préserver d’un début de noyade.

-Les bœufs… Ce sont eux, les bœufs ! Et l’enfant de Bel… Il n’est pas un crocodile, encore moins la cause de la submersion de l’univers… ?

-Cela dépend de toi, puisque tout est lié. Peut-être qu’il est la cause de la submersion de ton univers. Tout dépendra de ce que tu comptes faire de ce que tu as découvert. Comptes-tu révéler la Loi ?

Peut-il prendre l’enseignement des druides comme une mise en garde à l’encontre des dogmatismes, des tyrannies perpétuelles ?

 

Ecoute la bravoure, méprise la lâcheté.

 

C’est tout. Rien de plus.

Daïk est un humain et un héritier. L’héritier d’une culture terrestre. Que faire de ce secret ? Convient-t-il de choisir un camp ? En univers II comme en univers IV, tous sont formels : on ne joue pas impunément avec les règles de l’espace-temps.

Daïk songe à sa famille, à ses parents, à sa cousine…

Mais il sait que décidément, non, plus rien ne sera comme avant.

Et qu’il a une place à prendre...

 

*« L'enfant respire ! Il est complètement assommé ! Mais à quoi pensais-tu !

11 novembre 2017

Froid dehors, chaud dedans à Stockholm

Froid dehors, chaud dedans à Stockholm
Film en VS à l'hôtel, non loin de Gamla Stan : Åi passé la nuit à l'hôtel avec une actrice. Certes, elle n'est pas Suédoise mais qui sait, tout peut arriver. Stockholm, ville aux couleurs si froides, si chaudes, au gré du temps, des humeurs des gens....
21 octobre 2017

Daïk, chapitre 23

lettre typo celtique JOSS TROUVE QU'IL N'A JAMAIS autant travaillé de sa vie que depuis qu’il

est sorti des rails, après sa radiation sous Sarko. Il avait même eu

l’impression d’être retourné en enfance, du temps où créer

s’affranchissait de toutes ces barrières insensées. Il suffisait

de s’emparer des objets, de matérialiser les idées

et, comme l’expression de son art, l’idée prenait forme. Il aimait bien ça

malgré les désagréments quotidiens. Il en tira toutes sortes d’enseignements

sociologiques qui lui inculquèrent cette conviction que l’argent et le regard social

travestissent,

font se renier.

 

Ce n’était pas la joie tous les jours, mais c’était bon de suivre ses principes de vie.

Demeurent néanmoins aujourd'hui ces questions en suspens :

Son passage sur terre influencera-t-il la vie des siens

et pendant encore combien de temps... ?

Celui de quelques relevés bancaires ?

Le temps d'’une décennie ?

D’une génération ?

D'un siècle ?

Connaissez-vous l’histoire de vos ancêtres d’avant guerre ?

Et de ceux qui ont vécu au XIXe ?

On ne meurt pas dans le même état d’esprit selon que l’on soit puissant

ou misérable. Mourir avec des questions matérielles dans la tête est tout de même

pathétique. Joss n’aime pas sa mort. Il ne voyait pas ça comme ça.

Il pensait nourrir l’humanité de ses questionnements philosophiques.

Trouver des clefs, croiser le génie d’esprits immortels, et surtout, surtout,

vibrer au son de l’orgue sur une sonate d’amour absolue.

Hélas, non.

Il meurt en suivant une ambulance.

Il arrive dans le même hôpital que son fils, mais par une autre porte.

 

Et pendant ce temps, son fils est entre la vie et la mort.

Sa dernière vision de Nathan : l’enfant étendu dans son bac à sable, figé,

impassible, presque serein. Ce constat le culpabilise et le rassure

en même temps.

Puis, une autre vision surgit : les secours piétinant ses vestiges, s’étonnant

de ses curieux hobbies d’attardé s’il lit bien entre les lignes (les enfoirés). Joss revoit

leurs bobines, l’un riant sous cape, disant que sa tension est « normale », lui répondant :

-Oh, vous ne voyez pas qu’il est complètement paralysé !

-Oui, mais il respire, il n’y a pas de symptômes apparents, regardez, le type lui répond.

Joss lui aurait bien enfoncé la tête dans le sable s’il n’avait un minimum

de retenu et de respect lié à sa fonction ! Il a détesté le regard que ce type

a coulé sur le bac à sable de son fils qui couvre un tiers de la propriété… et alors ?

Ca vaut bien une tablette, non ? Joss parie que le gamin du secouriste passe

ses journées dans le salon sur son… non : sur ses écrans, sûr qu’il en a un régiment !

Il enrage comme il a enragé toute la route jusqu’à ce satané virage

et cette saleté de fossé. Fallait voir l’état du bas côté. Et les pompes funèbres

qui vont assassiner Koupaïa ! Ils vont lui massacrer le compte en banque,

peut-être lui cherchera-t-on des poux, trouvera-t-on des failles dans ses contrats

Prévoyance décès ! Une chance qu’il ne soit pas décédé dans des circonstances

inexpliquées, genre mort subite ou accident de voiture avec une valise pleine

de drogue dans le coffre. Il paraît que plein de gens convoient de la dope

sans même s’en rendre compte. Elle aurait moisi des jours et des jours

dans une chambre froide avec une enquête sur le dos et une facture des pompes

funèbres qui tourne à toute vitesse comme un compteur de taxi. Vivre sur Terre est 

une course perpétuelle après le fric et lorsque vous mourrez, nom de Dieu,

ça ne s’arrête pas ! La course continue. L’Etat, le croque-mort, le notaire et certains

ayant-droits, tout le monde fait semblant de ne pas vous attendre au tournant parce

que vous n’êtes jamais tant bankable que lorsque vous êtes morts !

TOUS BANKABLES.

En guise de revanche, il s’est jeté comme un kamikaze dans un élan subconscient

sur le bas-côté genre contre un portique en ruine frappé par la pandémie de bonnet-

rougeole. Il a heurté une sorte de plot en béton émargeant de la route avant

de voltiger dans le décor, c’était quoi ce truc ? Il ne le saura jamais.

Et si c’était vrai… A qui en vouloir au fond ? Au taux de prélèvement record ? Ce n’est pas une

vie que de mourir obsédé par ce genre de préoccupations stériles !

Joss aurait mieux à faire et à penser dans l’au-delà... A côté, mourir durant

les Trente glorieuses devait faire de vous un immortel dégagé de toutes considérations

matérielles. Saint-Pierre vous ouvrait les portes de la grandeur d’âme,

alors que là… il doit avoir de la peine pour Josselin.

-Mon pauvre monsieur…

-La crise économique m’a fumé pour l’éternité !

Joss a l’impression de se faire tirer le portefeuille du veston par un cleptomane.

Non, pire : que lorsque l’on meurt, on sent son influx vital sortir de sa poitrine

en même temps qu’une main vous faire les poches ! On vous paluche le paletot :

 

« Portefeuille, sors de ce corps... »

 

Matérialisme de merde ! Un excès de structuration des comportements

humains par le modèle économique systémique qui fait que certains types

sont persuadés que même leur propre inspiration-expiration devrait être tarifée

toutes les trois secondes. Tout est codé, monétisé, et tout doit être retranscrit

en acte ad-hoc. Demain, les pets seront assujettis à cotisations sociales au prorata

du volume de méthane rejeté parce que vous contribuez au réchauffement de l’atmosphère.

Et les puces dans les poubelles, et dans les robinets, et dans les toilettes,

n’est-ce pas déjà dans les tuyaux ? Vous croyez que ces types vont en profiter

pour nettoyer la fiscalité antérieure ? Non, pardi ! On superpose. On ajoute à la fiscalité

héritée du capitalisme une fiscalité héritée de l’écologie comme antithèse

du capitalisme. Conséquence : en additionnant les fiscalités de façon contradictoire

avec des incohérences de schizophrène, on aboutit à un magma administratif

pire que du gaz asphyxiant ou paralysant. Ces mecs dans leurs bureaux ne comprennent

pas pourquoi plus rien ne fonctionne dans ce pays :

-Hé ! Vous bourrez la mule dans les deux sens : par devant et par derrière !

Et que dire de la fiscalité européenne ? En vingt ans, vous venez de créer

trois niveaux de fiscalité, une première dans l’histoire de l’humanité, et

vous pleurez votre mère qu’on n’est pas capable de générer autant de recettes 

qu’à votre guise ! Mais l’économiste John Keynes n’aurait jamais laissé passer

ça, pas même Karl Marx ! Fiscalité nationale, fiscalité européenne, fiscalité écologique.

Et soyons sûr qu’ils cogitent une strate de plus parce que, forcément, en détournant

un peu Laffer (vous savez, le mec qui a dit : « Trop d’impôts tuent l’impôt »)…

eh bien… c’est tout con : il suffit d’en créer de nouveaux assujettis sur

des trucs qui n’existaient pas avant pour remplacer le produit qui ne rentre plus !

C’est comme ça qu’on arrive à la nouvelle soviétisation du pays : inadapté

à la mondialisation parce que trop mis à contribution, le secteur privé s’effondre

et le niveau de vie moyen de la fonction publique explose celui du privé et la part

du secteur public bondit dans le produit intérieur brut, tandis que le taux

de prélèvement obligatoire final atteint des niveaux jamais atteints de l’ordre

de 60 voire 65 % de la richesse captée. Même la Russie et Cuba n’en veulent plus !

Après les impôts écologiques et pourquoi pas une taxe d’habitation

sur les morts ? Hein ?

Ils en dégagent, du carbone !

Voilà. Telles furent les dernières paroles de Josselin, libéré de tout filtre,

dans le lâcher-prise le plus total inhérent à son nouveau statut 

de jeune défunt, en cette décennie 2010...

 

6 janvier 2018

Daïk, Epilogue

 

 

NANN – 0 –

 

 

lettre typo celtique J

E VEUX SIMPLEMENT ENTENDRE VOTRE VERSION

des faits, face à ces graves accusations.

Avez-vous, oui ou non, caché l’existence d’une vie

extraterrestre pendant toutes ces années ?

Pouvez-vous faire la lumière sur les révélations rapportées

par monsieur Smith ?

Nathan est sous le coup de la colère. Il s’agite sur sa chaise, se donne une contenance et répond :

-Monsieur Smith a failli intenter à ma vie et cet homme aujourd’hui sénile ose à présent me mettre en cause ! Je peux vous affirmer solennellement que tout ceci est une forfaiture de la pire espèce. Ne voyez-vous pas que mon grand rival politique devant l’éternel a fait les fonds de tiroirs pour me salir ? Je n’avais pas dix ans au moment des faits qui me sont aujourd’hui reprochés ! Cet homme était le voisin de mes parents. Sous la pression, il affirme avoir aperçu un extraterrestre alors qu’il faisait nuit ! On remue de vieux souvenirs fantasmés : les siens, visiblement altérés, les miens aussi, puisque je n’étais encore qu’un enfant ! Vous examinez l’ancien bac à sable d’un gosse comme s’il portait déjà à l’époque les germes d’une affaire d’Etat, vous rendez-vous compte ? Je jouais aux playmos, nom d’un chien ! Vous comprenez ? Aux play-mo-bi-les !

-Dehors, à cette saison, à cette heure tardive ?

-Et alors ?! Mon père était lui-même un fou de playmobiles et de schtroumpfs, si vous voulez tout savoir. Il m’a légué sa passion d’enfance. D’en-fan-ce, vous pouvez entendre ce mot ? Quel rapport avec la gestion du pays, pouvez-vous me le dire ?

-M. Smith appuie ses propos sur des clichés pris par sa femme ce soir-là…

-… qu’ils révèlent près de trente ans plus tard ! Ben voyons !

-Mais vous appuyez votre défense sur la seule fiabilité de ce témoignage. Ceci parce qu’ils sont « séniles » comme vous nous l’avez si bien rappelé ?

-De grâce, ne jouons pas avec les mots. A travers eux, c’est une machination politique pour me mettre en cause ! Non, et je vous le répète, je n’ai pas cherché à dissimuler l’existence de je ne sais quelle espèce extraterrestre. Ceci est la pire des fadaises que j’ai entendues dans toute ma carrière politique !

-Monsieur le président, avouez tout de même que la photo est troublante. Vous avez-vous-mêmes reconnus l’authenticité des jouets en présence, que l’on aperçoit sur le cliché…

-Simple photomontage. Et un jeu d’enfant en l’occurrence. N’importe quel implant de logiciel actuel permet de faire ce genre de choses en deux secondes.

-Et le dossier médical, photomontage aussi ?

-Le dossier médical, parlons-en. Vous évoquez les radios qui ont été faites à l’hôpital, très bien. M. Smith a omis lui-même de dire à ma famille qu’il était l’auteur de ce coup porté sur ma tête et il ose à présent témoigner au profit de la partie adverse ! Je n’ai jamais porté plainte. Si tel est mon crime, n’en tirez aucune conclusion fallacieuse. Si j’avais su tout cela, croyez bien que j’aurais pris toute la mesure de cette affaire…

-Nous ne mettons pas en cause l’origine du coup porté, ni ses conséquences sur votre santé, là n’est pas le propos. Vous avez appris, comme nous tous, que, suite à votre prise en charge aux urgences, et étant données la nature des circonstances, des examens complémentaires ont été ordonnés. Rafraichissez-nous la mémoire : une enquête pour coups et blessures fut bien ouverte à la demande de vos parents…

-Ils ont très vite subodoré une agression en dépit de l’absence apparente de traumatisme, rétorque Nathan Le Bellec.

-Les choses auraient très bien pu en rester là. Mais admettons... Sauf que, en bons parents préoccupés par l’état de santé de leur enfant, ils ont insisté pour que des analyses complémentaires soient entreprises. Et au bout du compte, ils ont porté plainte…

-Moi-même, à leur place, j’aurais fait la même chose. Mes parents étaient totalement retournés par cette histoire et on peut les comprendre. Mon père fit même une sortie de route en suivant l’ambulance, tant il était dans un état de panique ! Par chance, il s’en tira avec quelques égratignures…

-Pour en revenir à ces fameux examens et à la pièce principale de ce dossier : il se trouve qu’ils ont révélé la présence d’un ADN inconnu, dans votre chevelure... C’est le fond du problème et vous ne pouvez le nier !

-.

Nathan Le Bellec se contorsionne sur sa chaise et s’attend au pire.

-C’est un ADN très spécial...

-Très spécial ? Oui, en effet. Permettez-moi d’appeler cela l’ADN du complot !, dit-il.

Des rires fusent.

-C’est votre interprétation, monsieur le Président. Avouez tout de même que le résultat de cet examen est troublant : cet ADN, vous l’avez lu comme nous tous dans le rapport, confirmé par dix-sept contre-expertises réalisées en quatre ans et demi depuis la réouverture de l’enquête à partir des éléments conservés d’origine, est inconnu ! La communauté scientifique a été mise sans dessus dessous dans cette affaire. On a dû remuer ciel et terre – et c’est rien de le dire - pour aboutir à ce constat : cet ADN est un croisement entre un ADN humain et un… exo-ADN ! Tous sont formels. Nous parlons bien de l’exo-ADN d’une espèce VIVANTE. Les scientifiques ont écarté de façon catégorique l’idée d’une chute de fragment de comète ou d’astéroïde sur votre crâne !

-Un extra-ADN, oui. Extra comme complètement extravagant.

De nouveaux rires éclatent dans la grande salle d’audience.

-Le fait est que cette découverte apporte quelque crédit à la photographie qui a été prise par madame Smith dont, pour le coup, on ne peut mettre la parole en doute, d’autant qu’elle ne souffre pas de sénilité - j’espère que vous en conviendrez. Par voie de conséquence, cela apporte aussi quelque crédit à la version plaignante qui demande aujourd’hui que soit faite toute la lumière sur cette affaire sans précédent.

-Cette photographie reste la seule pièce à conviction, rétorque Nathan Le Bellec devant l’assemblée de la Cour suprême européenne, dont les pouvoirs ont été élargis dans la décennie qui a suivi la crise des subprimes. L’audit du président fédéral par les juges de la Cour suprême européenne est l’une des pires humiliations de toute sa carrière. Son adversaire politique n’a jamais caché sa détermination. Il a su trouver les relais à ce qui s’apparente aujourd’hui à une véritable chasse aux sorcières.

Nathan Le Bellec fulmine :

-Je n’aurais jamais imaginé un jour que l’on puisse passer aussi vite du statut de victime à celui de coupable ! Une agression atteint toujours le but que s’est assigné son auteur. Il a toujours, quelque part, gain de cause. En l’occurrence, permettez-moi de dire que M. Smith a fait coup double !

-M. Smith a toujours affirmé ne pas avoir prémédité un tel geste, ce que semble confirmer toutes les analyses réalisées à ce jour. Il a cru voir - et en l’occurrence, les faits semblent lui donner raison – un « extraterrestre » sur le point de vous… « posséder », selon ses propres termes, et il dit « avoir cru bien faire en ciblant l’extraterrestre ». Ses multiples témoignages n’ont jamais varié d’un iota. Mais il y a eu une réaction imprévue, du mouvement, et la lumière artificielle ne permettait pas non plus d’évaluer avec précision les distances… Résultat des courses, il vous a frappé, vous, à la place de l’intrus ! Que se serait-il produit s’il n’était pas intervenu ?

-Que voulez-vous que je réponde à cela ?! Nathan Le Bellec éclate de rire. Vous voulez vraiment que je vous le dise ? Au lieu de devenir président fédéral, eh bien c’est très simple : je serais un alien.

 

De nouveaux rires éclatent, tandis que Nathan Le Bellec tire sa révérence, devant les caméras du monde entier.

Surréaliste, la scène tient en émoi les médias aux quatre coins de la planète. Elle tient aussi ceux d’un autre univers, parallèle, où il est d’usage d’ignorer l’existence de cette planète dite originelle, placée sous embargo depuis la promulgation de la grande Loi inter-universelle.

Dans cet autre univers, un procès semblable a cours.

Celui d’un extradolescent qui a enfreint la Loi.

Il a éveillé les soupçons, mais il est absent à son procès…

 

Publicité
27 septembre 2017

Daïk, chapitre 17

lettre typo celtique C

 

ONVERSATION INATTENDUE, DÉROUTANTE.

Robert Smith se pique de découvrir

les jeux de mot en langue française.

Tout à son affaire, excité comme une puce,

il bondit de sa porte fermière en ce petit matin

de printemps, un bob sur la tête :

-Hey, les Frogs, je tiens mon premier jeu de mot en français !

-Hé, you’re scary this morning !, dit Joss encore hagard, sourcil en pointe.

(Il s’attend au pire).

-Vous savez comment on appelle un fonctionnaire en France ?

-...

-Un dysfonctionnaire !

-.

Et monsieur a trouvé ça tout seul. Il opine du chef, comme les Anglais savent si bien le faire.

Traduire, il jubile.

-D’ailleurs, demande-t-il, quel est l’origine du mot « fonctionnaire » ?

Est-ce lié à la fonction ou au fait qu’ils sont censés faire fonctionner le pays ? Nous,

en Angleterre, on parle de civil servant.

-Je vois, le rapport sémantique à la chose publique est en effet

très différent : les fonctionnaires seraient-ils vos esclaves ?

-Non, ce sont nos serviteurs ! La notion de service prime. Chez vous, la notion

de « fonctionnement » ou de statut prime. On ne sait pas trop lequel des deux prime, en fait.

-En France, on parle de fonction publique depuis des lustres. Tu me poses une question,

là. Quelle est l’origine du mot fonctionnaire en France… Allez, je suis

trop bon : entre. On va regarder dans le dictionnaire.

Robert pénètre de bonne grâce, salue la fille de Joss en train d’étaler

sa morve toute fraîche sur le miroir simili-renaissance du salon. Joss farfouille

dans les innombrables étagères qui donnent une illusion de grandeur intellectuelle

à leur humble demeure post-plouc. Là ! En voilà un qui menace de choir sur sa fille, ce qui lui

apprendrait un peu à maîtriser ses sécrétions, la grande affaire de sa vie.

-Fonctionnaire… fonctionnaire… Voyons voir :

 

A l’origine, désigne toute fonction – ah, déjà – confiée par le roi à un particulier

rémunéré  par des gages et des taxations attachées à chacune des opérations

qu’il accomplit. On parle aussi d’officier. En 1604, l’édit de la Paulette (???) consacre

le caractère patrimonial et héréditaire des offices contre le versement

d’un droit annuel et d’un droit de mutation à l’Etat.

 

Les yeux de Bob s’illuminent. Joss sait ce qu’il pense : que les révolutionnaires

sont de parfaits hypocrites qui n’ont pas bien masqué leurs crimes...

D'ailleurs, l’ancien régime n’est jamais très loin dans leurs placards encore remplis

de macchabés mal décomposés. Il suffit de gratter un peu le vernis républicain pour découvrir

l’ampleur du simulacre de remises de têtes... en guise de compteur à zéro.

Bob dit avec l’accent d’Oxford :

-Mais pourquoi avez-vous coupé toutes ces têtes ?

-T’occupe, ce sont nos affaires. Et puis, de toute façon, moi… je serais plutôt un girondin

à la base, tu vois.

-Girondin ? You mean from Bordeaux ?

Joss ne va pas lui expliquer la Révolution française dans le détail à cette heure,

tandis que fillette s’attaque aux rideaux. A chaque jour suffit sa peine !

-Robert, on va en rester là, tu veux ? Il y a eu les ultra-révolutionnaires - les Montagnards -

et il y avait les autres, un peu tièdes, ‘ limite ils auraient supporté une monarchie

constitutionnelle à l'anglaise...

-Tu es des nôtres alors !, fait Robert, ému comme un ivrogne par cette révélation.

Joss a toujours trouvé ces élans suspects venant de ses voisins perfides !

Cette accolade lui fait le même effet que contempler son jardin parsemé

de canettes de bières...

Malgré tout, Il l’aime bien, son Robert Smith, ça le change un peu de ses compatriotes

contemporains. Le Français n’aime pas toujours ses étrangers, mais il les préfère encore

à ses congénères...  Bienvenue chez les fous !

 

Robert revient à son jeu de mot, allusion à peine déguisée à ce qu’il pense

de la France, « le pays du dysfonctionnement », sauf qu’en même temps, il ne fréquente

plus les services publics britanniques et se garde de le reconnaître...

-Tu sais ce qui me chagrine surtout, se justifie-t-il, c’est le passage entre

la fonction publique et la politique dans votre pays. Chez nous, un fonctionnaire

qui fait de la politique ne peut pas retrouver son fauteuil de fonctionnaire après une défaite.

En France, si. Dans notre pays, le fonctionnaire doit démissionner s’il veut se présenter devant

les électeurs !

-Mais oui, bien sûr, Bob, je suis entièrement d’accord avec toi...

-Mais pourquoi ne changez-vous pas les règles si vous êtes tous d’accord avec nous ?!

-Robert, tu sais c’est quoi ton problème ? Tu n’as pas bien compris.

Nous sommes en France. Tout le monde sait ce qu’il faudrait faire pour démocratiser

nos institutions, mais personne ne veut toucher à Marianne d’un pouce. Cette femme

est intouchable ! C’est une icône conservée dans son formol, pigé ? J’ai mis du temps

à le comprendre, mais réformer ce pays, c’est comme vouloir violer Marianne,

tu saisis ? Apprends à aimer cette femme telle qu’elle est. Elle a ses défauts, certes,

mais elle est terriblement sexy. Ne trouves-tu pas ses paysages terriblement sexyyyy ?

Eh bien, pas touche à Marianne. C’est tout.

 

  

-Mais la Terre tourne !

-Vous êtes trop pressés, vous autres Anglo-saxons ! Vous nous stressez. Vous savez quoi ?

Plus vous vous réformez et plus vous risquez de retourner illico à la case départ et alors,

eh bien notre archaïsme reviendra à la mode et on vous repassera devant ! Hé, hé, hé !

C’est ça, le principe ! (Jos pousse un rire démoniaque). La Terre tourne et revient à son point

de départ, toujours !

-This is so absurd ! Je crois que j’en ai trop entendu pour aujourd’hui !, clame Robert

avec une voix étouffée, comme s’il s’essuyait la bouche avec sa serviette après un repas

trop copieux.

-C’est le but, dit Joss, sourire perfide aux lèvres, d’épuiser les esprits

pour mieux les soumettre au charme à la française.

Et voilà. Le tour est joué, Josselin a fait son parfait VRP français, lui le breizhou.

Le pire, c’est qu’il s’inscrit lui-même en faux avec cet immobilisme galopant,

rampant, sous-jacent, permanent, bref, épuisant. Mais il croit tout de même que,

par ce dialogue à brûle pourpoint de bon matin, il a un peu mieux compris le mode de

dysfonctionnement de son pays…

 

6 décembre 2017

Daïk, chapitre 30 - Ran niver daou

DAOU – 2 –

 

 

L’ENFANT.
—Chante-moi la série du nombre deux.

LE DRUIDE.
— Deux bœufs attelés à une coque ; ils tirent, ils vont expirer ; voyez la merveille !

 

lettre typo celtique D

ES PAS CLAQUENT DERRIERE LUI. DAÏK EST SURPRIS par une présence : un homme vient de sortir du troisième édifice, à côté des voitures estampillées « GB ». Il sort une petite tige de sa poche qu’il porte à sa bouche.

"Attention, présence de propylène glycol, glycérine végétale, alcool, oxygène, hydrogène !", songe l'extraterrestre.

L’individu est pris d’une quinte de toux et manque de s’étouffer avec ce qui apparaît être, en fait, un vapoteur d’un autre âge. Au nom des quatre univers ! La grande Loi est enfreinte par d’autres hommes que les derniers des béleks !

-Oh ! Da… Da… Darling !, couine le terrien britannique (mais Daïk ne le sait pas encore).

Il appelle les renforts ennemis avec son accent d’un autre monde à la barbe du repère vénète ! Daïk ne s’attendait pas à tomber sur un intrus si près du but. Il découvre le pot aux roses atomique terrestres, déjoue l’attention de ses parents, brave le formalisme dévot de sa cousine, entre en contact avec un ermite méprisé de tous qui lui dégotte des rushs de collecteurs et de bardes bretons, traverse les galaxies et les trous noirs, survit à des émanations hyper protéinées et lipidiquo-saturées, évite les tirs des armées de César de justesse, obtient la confiance de deux béleks égarés (et condamnés d’avance) qui lui révèlent la cache des onze derniers représentants dotés de pouvoir bardique. Il est à deux doigts de comprendre la signification du chant des Séries aux portes du royaume de Bel, et là, surgit un espion à la solde des anciens ennemis héréditaires des Bretons insulaires : un ANGLO-SAXON !

Daïk doit le faire taire sur le champ.

-Oh ! Darling ! Please believe me !, entonne-t-il, blanc comme la lune. Une femme à demi nue avec une chevelure de lionne plus large qu’une porte fermière surgit à son tour et prend le relais de son incantation démoniaque :

 

Oh ! Darling, please believe me

I’ll never do you no harm

Believe me when I tell you

I’ll never do you no harm…

 

Daïk s’attendait à tout sauf à cela ! Elle chante une conjuration ! Une chance qu’elle ne puisse passer la porte. L’homme au vapoteur s’emporte dans la langue des Grands bretons, lui révèle une rapide méta-recherche. Langue du reste aisément reconnaissable, parce qu’elle s’est imposée sur la Terre entière et est même inscrite au programme des AAP option langues anciennes exo-universelles. Cette Terrienne anglaise chante une incantation d’un célèbre quatuor d’anciens dieux de l’époque nucléaire - précisément ! - et c’est un signe qui ne trompe pas. Sa tenue est aussi étrange que les circonstances. Daïk est choqué de voir une Terrienne ainsi (dé)vêtue. Il en ressent une impression bizarre à l’entrejambe…

NON ???

ET SI !

Il ressent… ce que les anciens décrivent comme un artéfact de… pulsion sexuelle terrestre. Une grosseur invisible sourd au creux de sa combinaison, tandis que la femme aux seins nus fredonne sans vergogne, un verre à la main :

 

When you told me

You didn't need me anymoooooore

Well you know I nearly broke down and cried

When you told me

You didn't need me anymoooooore

Well you know I nearly broke down and died !

 

Et la sensation enfle comme une possession. Plus moyen de penser, d’anticiper la réaction de l’Anglo-saxon qui s’évertue, en vain, à taire le chant de l’ensorceleuse mélomaniaque. Comment croire une seconde de plus qu’il n’y a pas de sang humain qui coule dans les veines de Daïk, absolument sidéré par la révélation. Oui, cette humaine l’excite... Il vit ce que les adolescents potaches évoquaient en riant sous cape - et sous la combinaison - par artéfacts interposés dans des bocaux, sitôt que les parents avaient le dos tourné, à quelques années-lumière de distance. Et il se dit même que telle était la raison pour laquelle l’école collective fut supprimée un jour et remplacée par des formations à distance, en isolant chacun des adolescents sur des lunes ou des astéroïdes distinctes et en jurant les grands Dieux que cela faisait partie du cheminement méta-logique ! Non de non, un conditionnement de plus ! Un terrible conditionnement aux limites de la folie et de la contre-nature. Et voilà qu’il se souvient de ces allusions potaches, comme passées au travers des contrôles parentaux.

Ils appelaient ça des EXSI pour Expériences de sexe imminentes (Near sex experience*).

Le premier grand frisson de l’adolescence...

Daïk touche son entrejambe et songe à ce qu’il a longtemps ressenti, avant de se faire une raison, de chasser pour de bon cette intuition subversive : il a longtemps ressenti ce qui se rapproche de la sensation d’un membre fantôme amputé ! Exactement !

Mais c’est grave ! Haaan, un membre fantôme !

Oui, l’impression qu’un organe ou un appendice amputé, s'avérant toujours relié au corps et interagit avec d'autres parties. Presque aussitôt après la perte d'un membre, les patients ressentent de tels fantômes. La fréquence d'occurrence augmente d'autant plus si la perte est due à un traumatisme fort ou s'il existait une douleur pré-amputatoire, que s'il s'agit d'une amputation chirurgicale d'un membre non douloureux. Il a longtemps ressenti un manque.**

C’est un nouveau choc que reçoit Daïk en pleine figure : toute ette histoire de reproduction asexuée et génétique est une imposture ! Daïk est sans doute le produit d’une éprouvette, mais de là à découvrir que ses damnés d’aïeux ont retiré ses organes reproducteurs…

Daïk frise l’apoplexie : car il vient de découvrir le véritable secret de la grande Loi.

 

Bouleversé, l’extradolescent palpe l’entrejambe et retient, à la seule pensée d’une telle opération, un cri, une sorte de glapissement jacksonien.

Oui, avec certitude, il peut l'affirmer : les humains sont bien ses ancêtres.

Il n’est pas un être asexué. Il ne ressentirait pas de tel membre fantôme s’il n’était passé un jour sur une table d’opération.

Quel choc…

Les jambes coupées, sidéré par toutes ces découvertes terrifiantes, Daïk ne voit pas le couple britannique en alerte s’approcher de lui. Bob tient une guitare électrique à la main pour le frapper de toutes ses forces. Une Gretsch, man, comme celle de George Harrisson ou d’Eddie Cochran ! 

Mais Daïk ne s’y connaît pas en guitares terrestres et n’y voit qu’une dangereuse arme de guerre. Quand il revient à lui, la femme a enfin daigné se couvrir la poitrine avec un chandail façon gypsie. L’extradolescent rampe, mord la poussière et l’herbe fraîche, tandis que l’ombre de Robert Smith se fait plus menaçante que jamais.

Sans se poser de questions, Daïk s’enfonce dans les profondeurs du jardin, traverse le faisceau de lumière créé par la lampe halogène à déclencheur de mouvement qui est fixée sur la façade de la longère des Bellec. Il se sait désormais traqué.

Le piège terrestre se referme sur lui et pourrait bien l’enterrer à jamais... avec son secret.

-Here ! Darling ! Look at him ! He’s scaring !, crie l'Anglais.

Daïk se prend les jambes dans d’étranges korrigans minuscules. Il écrase une caricature extraterrestre en trois dimensions toute bleue avec un bonnet phrygien blanc sur la tête. Il y a aussi de petits humains miniatures (et sans sexe, est-ce prémonitoire ?) qui jonchent une vaste étendue sablonneuse. L’extradolescent marche dans le sable comme s’il était à la plage. Il y a aussi des vestiges en tous genres : constructions anarchiques, ponts, tipis, totems… Même lui a l’impression d’être un géant au milieu de toutes ces reliques improbables.

Et là, tout à coup, il comprend à qui il a affaire ici : il est entré dans le royaume de Bel.

L’enfant est là, devant lui, sérieux comme un pape, fier comme un Dieu au milieu de sa création et de son armée de sujets. Le Bel enfant est un peu plus grand que lui, il porte des lunettes rondes et défend l’entrée d’un château cerné de douves humides comme s’il s’agissait d’une antichambre vers le pays des druides.

-Aide-moi ! Au secours ! Bel enfant ! Tu nous dois la vérité !

Mais c’est trop tard. L’Anglais fait irruption et hurle :

-NATHAN, FAIS ATTENTION ! IL Y A UNE… UN EXTRATERRESTRE ! THERE !

Surpris, le Bel enfant relève la tête, écarquille les yeux. Il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche ni de proférer le moindre son que Daïk bondit comme l’éclair. Plutôt que de rester exposé à la lumière du projecteur qui trahirait plus longtemps sa présence, il rampe jusqu’aux ténèbres…

L’Anglais ajuste sa guitare comme un club de golf et frappe un grand coup.

Mais se trompe de cible !

 

_____________________________

*Expérience de sexe imminente (EXSI) est une expression désignant un ensemble de « visions » et de « sensations ». Ces expériences correspondent à une caractérisation récurrente et spécifique contenant notamment : la décorporation, la vision complète de sa propre sexualité, la rencontre avec des entités sexuelles, la vision d’une lumière, un sentiment d'amour infini, de paix et de tranquillité, l'impression d'une expérience ineffable et d’union avec des principes divins ou supranormaux. Cependant, rares sont les EXI qui associent tous ces éléments. Plusieurs patients ayant vécu cette expérience en infèrent la possibilité pour la conscience de survivre, au moins quelque temps, à la petite mort physique. Les neuroscientifiques constatent pour leur part dans ce phénomène une altération de la conscience cérébrale où elles reconnaissent des mécanismes physiologiques largement étudiés. Quelques neuroscientifiques se penchent cependant à tout hasard sur les hypothèses envisageant l'existence d'une conscience indépendamment de l'activité sexuelle. D'autres expressions sont parfois utilisées, comme « expérience aux frontières de la petite mort », « expérience de petite mort approchée » (EPMA) ou, plus trivialement, d’expérience de MVADDAL » (« Maman-va-avoir-des-draps-à-laver »).

 

**Bien que les fantômes soient la plupart du temps rapportés après amputation de la main ou de la jambe, il a déjà été observé dans des cas d'amputation du sein, sur des parties du visage, avec une possibilité que seules les liaisons des composants du système nerveux aient été coupées sans autre ablationou même quelquefois pour les viscères ou les organes génitaux.

1 août 2017

Daïk, chapitre 5

 

lettre typo celtique A

U DÉPART, CELA RESSEMBLE À UNE

BANALE PORTE D’ASCENSEUR devant

laquelle il attend, seul.

La porte s'ouvre. Joss pénètre

dans l'ascenseur. A l'intérieur : surprise.

Il tombe nez à nez avec son beau père,

décédé il y a deux ans.

Ils restent tous deux sans voix, face à face.

Les portes se referment.

L'ascenseur descend, descend, de plus en plus vite.

Au point que leurs pieds décollent

du sol. Ils restent en lévitation ainsi pendant de longues secondes, sans se parler,

comme tiraillés, entre la gravitation qui les attirent vers les entrailles de la terre

et la lévitation due à la poussée.

Soudain, l'ascenseur s'immobilise. Leurs pieds retouchent le sol, mais sans heurt.

Tout doucement.

Puis, la porte s'ouvre. Elle donne sur d’inquiétants escaliers métalliques qui semblent

descendre jusqu’aux entrailles du monde. Les lieux ne sont pas sombres, pas inhospitaliers

non plus, c’est une sorte d'entremêlement de poutres et de barres métalliques noyée

dans un halo de lumière jaune et rouge.

Son beau père ouvre la conversation par une série de jurons.

 

Tout va bien, il est en pleine forme. Egal à lui-même. Joss peut se réveiller.

C’est tout. C’est un rêve ! Rassuré, Joss est néanmoins troublé. Et il a la grippe.

Oui. Sortir sous la tempête n’a rien arrangé du tout. Après l’inspection

sous le déluge et après avoir déjoué le piège facétieux de Tania, il est allé s’allonger

dans la chambre à coucher et il a fait ce cauchemar avec cet ascenseur frénétique

fonçant droit vers les entrailles de la terre comme à la mine. Vlouf. Et son beau père

apparaît comme ça : il a l’impression d’être descendu dans sa tombe, de lui avoir

rendu une petite visite de courtoisie, sauf que sa sépulture est à des centaines

de mètres sous terre. Mal à l’aise, il pense aussitôt à ses grands pères,

eux aussi sont morts ! Pourquoi ne rêve-t-il pas d’eux ? Ils sont morts depuis longtemps.

C’est sûrement pour ça que Joss a rêvé de son beau-père. Sa disparition est plus

récente, plus proche de lui. Par un effet d’association d’idées, il réalise que ces hommes

ont peu ou prou le même âge dans son subconscient, comme s’il n’y avait jamais eu

de génération d’écart entre son beau père et ses deux papys.

Joss a peur de refiler la grippe à toute la famille. Il se lève et, fébrile, se dirige

vers les toilettes adjacents à la salle de bain de l’étage. Aussitôt enfermé,

des esprits frappeurs cognent à la porte ! Il a l’impression que ses deux

grands pères et son beau-père l’ont suivi sur le trône ! Ils ont tiré

le fil du cauchemar et de ses pensées pour se lancer à ses trousses. Mais il reconnaît

bientôt l’origine de ces coups frénétiques qui ne s’arrêtent jamais. Celles et ceux

qui sont parents de jeunes enfants doivent les connaître. Ces Mimi-geignards qui rôdent...

Ils guettent à chaque fois que vous allez aux toilettes. Pas moyen d’être tranquille,

ça tambourine derrière la porte sitôt que vous vous êtes enfermés ! A croire

qu’ils vous surveillent dans leur déguisement de Sioux, cachés derrièrel’étagère

de la mezzanine ou qu’ils sont reliés avec vos propres entrailles par talkie-walkie…

« Go !!!! »

Pas moyen d’être tranquille, non. Jamais ! Et voilà que ça tambourine encore et encore !

Joss a l’impression qu’ils sont innombrables. Une armée de mimi-geignards

de l’autre côté de la porte post-formée.

La prochaine fois, il s’est juré d’acheter un casque antibruit.

*

Oui, tels sont les toilettes de l’étage, son dernier camp retranché depuis

que la vie est sortie du ventre de sa femme. Son regard tombe sur ce calendrier

pseudo-érotique qui orne le mur à gauche du trône : un calendrier avec une jeune naïade

allongée sur le ventre, un drapeau breton en arrière plan. Eh oui, c'est grâce à un calendrier

qu’il s’est initié, il avoue et l’assume puisqu’il l’affiche même. Tout a débuté lors

de son arrivée à Auray. Il venait de débarquer par le TGV avec son sac de voyage

à l'épaule. Sur le chemin de la gare au journal, il avait trouvé une petite chambre d'hôtes.

Dans le hall, il y avait d'abord eu cette carte de la Bretagne toute en breton

avec des sirènes dénudées. Il avait déjà été surpris, attiré par cette affiche

aux noms mystérieux :

Bro Wened, Bro Gerne, Meurvor, Bro C'hall... Une heure plus tard, arrivé à son rendez-vous,

c'était en prenant possession de son bureau provisoire qu’il s’était véritablement initié.

Déjà émoustillé, il avait trouvé sur la table, ce fameux calendrier en breton en guise

de sous-main :

 

Genver,

C'hwevrer,

Meurzh,

Ebrel...

 

Fabuleux ! Il ne saurait dire pourquoi il était sous le charme. Il avait trouvé

ces premiers mots séduisants, énigmatiques, attirants. Ce fut le déclic qui

le poussa à apprendre la langue en commençant par un tout simple livre

touristique de l'écrivain Pierre Jakez Hélias, Images de Bretagne des Editions

Jos Le Doare : page 9, un petit lexique de quelque cent mots bretons usuels

avait fait l’affaire avant d’avaler les méthodes de Marc Kerrain et de Frañsez

Kervella… Voilà comment cette initiation a débuté. Initiation à une langue

très poétique, fort imagée, surprenante (comme toutes les langues, du reste). Il y a par

exemple ce mot : Sizhun (semaine), qui vient de Seizh (sept) et de Huñvre (rêve).

Les sept rêves de la semaine... Il y a encore Merc'heta (courir les filles) que l'on pourrait

traduire par "filler", "femmer" ! Il y a aussi Kazh-koad pour écureuil, le chat des bois ;

l’imagé Koroll qui désigne la danse ; diskar-amzer pour l'automne – littéralement,

le déclin du temps ; le joli Lipous qui signifie gourmand, alléchant ; le mystérieux Milendall

qui désigne le labyrinthe ; Kloched (prononcer clochette) à utiliser pour guillemets ;

le rugissant Grozmolat pour grommeler ! Quant aux termes modernes, ils sont souvent eux

aussi très imagés comme Karr tan, le char de feu pour la voiture ; Karr nij, le char qui vole

pour l’avion… Cette langue ne cesse de l'envoûter depuis son arrivée en septembre 1998,

en gare d’Auray. Elle l’envoûte jusque sur le trône ultime de son royaume,

tandis que la petite sœur de Nathan « grozmole » derrière la porte, que dire,

derrière la herse de son château. Il aime l’image du camp retranché, n’est-ce

pas approprié concernant cette langue, n’y a-t-il pas là une logique sous-jacente

et indéfectible à orner cette pièce recluse et intime d’un tel calendrier initiatique

(calendrier : traduire par Kalanna, à prononcer kalan avec « an » comme

dans maman + nnna !) ? Probablement. Cette langue est devenue celle d’un appendice,

d’un refuge au bout du monde, elle est délicate, intime. On ne la parle plus guère

que du bout de la langue parce que même ses défendeurs éprouvent encore

de la gêne à la pratiquer. C’est une langue du cœur avec sa part de mystère.

Le sceau du secret l’a maltraitée à ce point que même les néo-locuteurs ont parfois

la militance coupable.

Autant dire que Joss pressent un embarras à partager ce trésor parce

que la transmission orale de la langue a été perdue pour cause de nivellement

au profit du seul français cher à l’école de la République et que les apprenants

d’aujourd’hui sont pris entre le marteau des jacobins et l’enclume des bretonnants

historiques qui n’apprécient pas toujours (même si c’est de moins en moins

vrai) les tentatives de réappropriation de leur langue par de jeunes apprenants

qui véhiculent un breton jugé chimique, artificiel, uniformisé et standardisé,

pour mieux en assurer la transmission à l’avenir.

Si ce n’est déjà trop tard...

 

 

26 juillet 2017

Daïk, chapitre 4 / Ran niver unnek

UNNEK – 11–

  

L’ENFANT.

— Chante-moi la série du nombre onze.

 

LE DRUIDE.

— Onze guerriers armés, venant de Vannes avec leurs épées brisées ;

Et leurs robes ensanglantées ; et des béquilles de coudrier ; de trois cents il ne reste qu'eux onze.

 

 

lettre typo celtique D

AÏK EST ALLONGÉ AU-DESSUS DU LIT

ET LÉVITE MOLLEMENT SOUS

LA COUPOLE. Du coin de l’œil,

il épie les alignements d’artefacts

posés sur plusieurs dizaines de plateaux

translucides empilés jusqu’au

firmament de verre. 

A chaque RT II-versaire, tout enfant

se voit attribuer dix artefacts

d’un monde vivant. Lui en possède 

déjà près d’une centaine, dont cette fameuse planète Terre située

dans la Voie lactée, en univers IV. Il se plaît à les observer en temps réel,

en accéléré, au ralenti, zoome parfois à la surface ou même jusqu’au

noyau afin d’en étudier la composition chimique. Par exemple,

il peut dire qu’à l’époque des deux mille cinquante trois explosions

nucléaires artificielles, la Terre possédait un noyau solide,

composé de fer à quatre-vingt pourcent et de nickel enrobé,

comme un bonbon inversé par une sorte de pâte fondante et liquide.

A l’intérieur du noyau solide, se trouve un autre noyau semblable

à une graine d’amande, lui-même entouré d’une enveloppe.

A cet instant, l’idée d’une expérience scientifique traverse l’esprit

de Daïk. Les êtres vivants sur cette planète n’ont-ils pas essayé

d’appliquer bêtement la méthode sismique dans une forme archaïque

consistant à créer des ondes de choc au travers du noyau afin

d’en détecter les déformations ? Cette technique ancestrale

permet de déterminer les caractéristiques du noyau, ce qui est

un élément central de la compréhension des civilisations. Toutes les espèces

vivantes avancées connues à ce jour sont passés par cette phase

d’appropriation de leur propre univers avant d’explorer l’espace.

L’étude du champ magnétique est d’autant plus déterminante dans

le cas de la Terre qu’il est créé par les courants électriques qui parcourent

le noyau externe en fusion, lequel circule lui-même autour du noyau

en fer. C’est ce mouvement de rotation qui crée un puissant effet

dynamo. Mais Daïk s’interroge. Il existe tant d’autres moyens de détecter

les déformations d’ondes de choc sismique au travers d’un noyau,

des méthodes a fortiori indolores pour des espèces vivant à la surface !

Ces êtres sont-ils aussi stupides que ce que semblent sous-entendre

ses parents ? On apprend aux enfants dès leur plus jeune âge

à décoder les principes élémentaires de la cosmologie. On rabâche sans cesse

qu’il est impossible de réussir dans la vie sans avoir développé

un sens aigu de l’observation astronomique et astrophysique.

Et voilà que Daïk se sent tiraillé pour la première fois de sa vie :

l’artefact de la planète Terre, rangé sur ses étagères entre ses voisines

bleues et rouges, à environ trois T.A. cinquante au-dessus

de sa tête, est sous embargo, comme s’il s’agissait d’une relique des antiques

cartomanciens.

Cette planète est reléguée au rayon des subversives sciences occultes

primitives : à l’âge proto-atomique, les peuplades y jouent

avec le feu et pratiquent sans le savoir la pire des magies noires...

Et puis, pourquoi ces tirs #2 et #3 sur des êtres humains ? Les peuples

de cet archipel situé près du vaste océan principal l’auraient-ils trouvé

ou tenté de le détruire ? D’autres peuples se seraient-ils élevés

contre et ils les auraient punis ? Mais la punition est une survivance

de tels comportements archaïques, il le sait trop bien ! Ses parents

viennent de le punir, croyant l’empêcher d’aller observer cette planète

qui reste néanmoins à sa portée (le mental d’un enfant est supposé

être assez puissant pour résister à la tentation à partir

d’une demi-douzaine de RT-II d’existence). Seigneur, il en a près de dix !

Mais Daïk avoue avoir très envie de s’emparer de nouveau du bocal.

C’est la première fois que cela lui arrive. La Tentation est aussi

archaïque que le châtiment, cela aussi fait partie des marqueurs ancestraux.

Les contes sont peuplés de barbarismes de la sorte : les êtres les moins

évolués de tous les univers sont ceux qui détruisent, cèdent à la tentation,

déjouent les principes éducatifs et moraux, se révoltent. Voilà

ce qu’on lui a toujours inculqué. Alors quoi ? Les intentions des déclencheurs

d’explosions atomiques relèveraient de la sorcellerie et Daïk serait tombé

par hasard sur la représentation physique la plus aboutie du mal

dans tout ce qu’il a pu voir : ce qui n’est jamais arrivé nulle part ailleurs

à sa connaissance ! Cette série apocalyptique semble s’être arrêtée net,

et c’est heureux, mais que de dégâts causés, aux conséquences climatiques

insoupçonnées…

Daïk comprend mieux cette omerta qui règne sur cette planète et la gêne

immense qui s’est emparée de ses parents quand il a parlé de cette série

d’événements désastreux, cataclysmiques. Daïk est peut-être à ce jour

le seul être à avoir touché du doigt l’expression du mal.

Il tient la preuve formelle que le mal n’est pas qu’une légende, un repoussoir.

Le mal a existé.

Les récits des anciens sont fondés.

L’extradolescent redoute d’autres malheurs à la surface de cette planète

maléfique. Il observe l’espace infini derrière sa coupole translucide. Daïk

se sent vaciller… Il se sent attiré, happé. Parce qu’il a fondamentalement

envie d’aller voir ce qu’il ne devrait pas. S’il fait ça, il sait que rien ne l’empêche

d’aller observer l’origine du monde depuis un autre point de la galaxie

selon le vieux principe suivant : plus l’œil du télescope porte loin, plus

il regarde une image animée du passé comme si l’observateur

se jouait du temps que la lumière met à parcourir l’espace.

S’il le veut, Daïk peut très bien remonter au monde des prophètes

de sa propre civilisation, mais à une seule condition : la quitter.

Changer d’univers en traversant un trou noir.

 

                                                      *

 

-ENCORE UN MODÈLE DU GENRE !

-Sacrée tempête ! Tu vois, il était grand temps de s’occuper du solin.

-Oui, chérie, tu avais raison...

-Allez, fiston, rentre vite ! Ta petite sœur a fini sa sieste.

Nathan referme la porte fermière en évitant, cette fois,

de se coincer les doigts entre le battant et le dormant.

-Je crois qu’il n’a toujours pas compris comment ça marche. La poignée

du haut sert exclusivement à ouvrir la fermière. Tu l’oublies, parce que

non seulement tu ne refermes pas la porte d’entrée mais tu ouvres

tout grand la fenêtre fermière et je te signale que ça fait des courants

d’air et que je n’ai pas envie que ta sœur entre d’aussi bon pied

dans l’infernale saison des rhumes et des virus ! Compris fiston ?

-Oui, papâââ.

-Ya, tadig, dit Koupaïa.

Le couple tente l’expérience des classes bilingues français-breton

avec un certain zèle, au désespoir des grands parents qui se demandent

quelle mouche les a piqués alors qu’il n’a même pas grandi ici. Joss

a beau leur expliquer que tous les lieux-dits sont bretons ici et qu’il aime

savoir qu’il va se promener au Coin du champ ou au Bois de la roche ou

bien encore dans le hameau-qui-inonde, en référence à Pen er prad,

Koad ar roc’h ou à la ville d’Is, toutes ces sortes de choses d’apparence

inutile mais poétiques, ils le regardent avec des yeux ronds,

de ces yeux qui scannent vos relevés bancaires à distance sur le mode :

-C’est pas votre breton qui va nourrir votre famille, fils...

-Papy, mamie, j’y crois, c’est important, OK ? Je n’ai pas envie

que mes enfants se réveillent un beau jour dans un monde

d’extraterrestres acculturés qui ne reconnaissent même plus le monde,

tiens, qui baragouinent CSS, HTML, SEO et anglicismes à tout bout de champs.

-Ca serait plus utile et rudement pratique pour converser avec tes voisins anglais, dit son père.

-Eh, papa. C’est à lui d’apprendre le français... et le breton s’ils le veulent !

-Et tes enfants plus tard, ils feront quoi ? Ils vendront du chouchenn au coin du bois ?

-Ils feront ce qu’ils voudront, mais au moins ils sauront où ils habitent...

Ils sauront faire des ponts entre les langues. Les enfants seront

aussi à l’aise en anglais qu’en breton ou en arménien s’ils le veulent.

-Eh bien en attendant, ton fils ne comprend pas grand-chose à l’anglais

je trouve, répond la grand-mère. Moi, de toute façon, je ne vous comprends plus...

-Parce que vos parents vous comprenaient quand vous décidiez

de partir vous entasser en banlieue parisienne en délaissant tout ce patrimoine

là, même qu’il n’y a plus de boulot et que si vous aviez poursuivi

l’œuvre familiale, toute la famille aurait un fantastique outil de travail ?

-Ah elle est pas mal celle là ! Parce que tu serais prêt à retourner à la ferme ?, s’offusque

son père.

Et pourquoi pas, songe Joss. 

Et voilà, en substance, l’échange type. Enfin, disons plutôt l’échange

type d’avant la période « refroidissement des relations diplomatiques »,

comme du temps de la guerre froide. Puis a suivi l’entente cordiale. Et désormais,

ils filent tranquillement vers la Glasnost. Non le dégel : il confond glasnost

et permafrost ! La glasnost, c’est la transparence… Et ils n’en sont pas là,

heureusement. Avoir l’impression que ses parents scannent en permanence

l’état de vos finances juste pour insinuer qu’on ne sait pas y faire suffit...

Joss redoute qu’en vieillissant il rentre à son tour dans le rang

et abandonne ses principes en concédant qu’ils reposaient avant

tout sur un besoin de se différencier. Comme si la quête d’indépendance

était impossible sans ce processus un peu rustre. Heureux les héritiers

qui embrassent la cause de leurs aïeuls, Joss a la faiblesse de croire

qu’il se comporte ainsi parce que ses parents eux-mêmes se sont

inscrits en faux devant leurs propres parents. Au bout du compte, il se dit

parfois qu’il vit un peu comme ses grands-parents comme s’il avait

opéré un fantastique lob au-dessus de leurs têtes.

Hélas, il doit désormais corriger le tir pour ne pas sortir du terrain : « Faute ! »

Peut-être qu’un jour, ses propres enfants lui reprocheront ce bilinguisme

précoce et qu’ils penseront comme ses parents :

« Papa, c’est quoi ce relevé de banque ? »

Il répondra alors entre ses dents :

-C’est un relevé de banque d’un type qui est né avec la crise,

a grandi avec la crise et t’élève avec la crise, fils. Que les Dieux économiques

te préservent !

Ses enfants appendront les cycles de Kondratiev et sauront

qu’ils durent entre cinquante et soixante ans et donc qu’il y a

tout lieu de croire que, sa vie entière, Joss passera pour un type

qui n’arrive pas à tenir son budget aux yeux des générations ascendantes

comme descendantes ! Ainsi va la vie, ainsi va l’ordre du monde... Le sien s’appelle récession,

obstruction. Le leur s’appellera peut-être, il le leur souhaite, espoir, audace, voire

conquête spatiale, qui sait, comme aux grandes heures des Trente glorieuses...

                                                                     *

Fin de la conversation. Le baromètre plonge tout à coup. L’aiguille fonce

droit vers les limbes, sous la ligne des neuf cent soixante quinze hectopascals :

-J’espère que les Anglais ont ramassé les cannettes de bières qu’ils laissent traîner

dans leur jardin, ça va voler !

Joss les a surpris un jour, l’été dernier, fort embarrassés (mais moins

que lui finalement). Il était allé les voir pour emprunter un sécateur électrique.

Il les avait vus à l’œuvre et c’était tout de même rudement plus pratique...

Las, il avait découvert leur jardinet de derrière jonché de cadavres à l’heure

du barbecue, alors qu’ils se tenaient (leurs voisins, pas les cadavres)

en compagnie d’un couple d’amis, des Irlandais. Disons plutôt un couple d’amis

avec plus de 2,1 enfants par femme. Trois, quoi. Les parents, un grand brun

baraqué et une petite rousse, lui avaient expliqué que c’était une pratique

assez répandue en Irlande que de balancer les canettes autour de soi

le temps que dure toute la divine beuverie. La leur devait durer depuis plusieurs jours.

Koupaïa sourit, approuve. Elle aussi avait trouvé le rite assez curieux.

Ils ne s’attendaient pas à être démasqués de la sorte en pleine déviance barbare.

-Tu sais qu’ils trouvent qu’on leur ressemble en plus sobre ?, dit Joss à sa femme.

Nathan vient se poster près de la fenêtre et contemple ses constructions

menacées par les premiers soubresauts du temps. Joss, lui, pense plutôt

à son solin et jette un œil à cet ogre de cheminée qui engloutit six à dix

buches par jour, loin des ratios imposés par les nouveaux diktats qui vont

transformer le patrimoine breton en nouveau cimetière si l’on écoute

encore et toujours ce qui a été décrété dans des bureaux parisiens. Fuyez

les lotissements, je vous en supplie, fuyez les lotissements ! Et kaoc’h

[m... en breton] d’ar bilan énergétique ! Même les Irlandais ne sont pas

fous et ne viennent pas sous leurs latitudes à cette saison. Robert

Smith lui a confié l’autre jour qu’il a une guerre de retard parce que

ses compatriotes trouvent que l’hexagone ne vaut plus le coup :

-Tu radotes, Robert. Tu sais ce que je crois ? Tu rêves de t’expatrier à nouveau, toi aussi !

-Moi ? God heaven, pour rien au monde ! Je ne bouge plus.

-Allons… Le soleil, les palmiers, les filles en bikini..., renchérit Koupaïa.

-Chérie, tu veux juste jouer avec mes nerfs et me tenter toi aussi ?

-Hmmm, ce n’est pas ta Bretonne qui va sortir son deux-pièces à cette saison, c’est sûr.

-Sous les yeux de nos voisins, en plus.

Après avoir pris congé de leurs amis insulaires, leur conversation se poursuivit à huis-clos :

-De toute façon, soleil ou pas soleil, je n’ai plus une minute de répit dans ma vie…

-Oh, pauvre amour !

-Quoi, je n’ai pas raison ?

-Arrête, cette fois, c’est toi qui va jouer avec mes nerfs. Tu les as voulus comme moi, nos petits

anges, hein ?

-Ca frise le double tutorat à plein temps. On a plus le temps de rien faire et ça nous coûte

les deux bras !

-C’est le syndrome des hommes : jamais assez de sexe, toujours trop de taxes !

-Bon ben sur ce, je vais faire un tour…

-C’est ça. Euh... par ce temps ?

-T’inquiète. ‘Vais juste vérifier l’état du solin.

Une violente bourrasque vient s’opposer à la tentative d’évasion paternelle.

Force onze à douze, pressions en chute libre. Koupaïa s’inquiète, et

elle a raison. Mais ce n’est qu’une tempête comme ils en subissent

tant d’autres et le premier test grandeur nature avant le passage

en force de l’homme au bonnet et au teint aviné qui se prend pour

Dieu une fois par an et pour un parfait loser alcoolisé le restant

de l’année. Joss se ramasse une violente volée de pluie dans la figure,

hasarde quelques pas chancelants, rase le mur de la longère,

constate que la descente de gouttière nantaise vibre dangereusement

mais semble tenir bon. Arrivé au pied du pignon, il se décide

à prendre du recul sinon comment voir quoi que ce soit ? Il  mesure

l’incongruité de cette sortie inutile : il n’y a aucun moyen d’apprécier

à l’œil nu l’étanchéité de l’ouvrage, c’est à l’intérieur que tout se joue !

La perspective d’une joute aussi verbale qu’inutile avec madame a été

le prétexte à cette séance rafraichissante parce qu’il aime sentir

le vent et la pluie qui lui fouettent le visage. Il aime cette sensation

de marcher à contre sens, de faire du surplace. Peut-être va-t-il s

e prendre la souche de cheminée dans la figure, il se pose la question !

D’ailleurs, c’est bien l’intérêt même d’écrire que de pouvoir poser

des questions qu’on aimerait bien que les autres nous posent :

-Mais Jossy, que deviens-tu ?

-Où es-tu, ma pomme ? Tu nous manques, tu sais.

-Oui, que fais-tu, nous nous languissons de le savoir !

Jossy alias me-unan, my self, aussi unique que les statistiques de ses articles.

Normal que celles-ci soient hautement confidentielles en ce moment, ‘faut dire.

Il ne se foule pas trop pour aller gonfler un peu les stats des autres…

C'est comme la croissance, les articles. Les sujets, il faut les chercher

avec les dents. Certes, il a bien un vieux stock qui lui assure un fond de

roulement (parce qu'il est comme ça - tout petit, il écrivait déjà des articles

sur ses playmos). Mais pas de quoi flamber. Bref. Donc question. Que fait-il,

hormis aller vérifier ses coups de truelle par très gros temps ? Et bien, il

vous informe que Joss va daigner répondre, las de tant de sollicitations :

Primo, Joss a la grippe (bon, ça, c'est pour justifier des dernières journées

d'absence sur son écran, c'est déjà ça de fait). Deuxio, il a réactualisé

sur Internet ses statistiques sur les produits intérieurs bruts par habitant

des régions de France. C'est hyper important, des statistiques sur les régions

de France qui sont redécoupées, en plus. Il aura fait tout ça pour rien,

mais ça lui est parfaitement égal. Tertio, Joss s’est acheté un ordinateur

tout neuf, et même qu'il faut le lancer entre deux et trois fois chaque matin

pour qu'il daigne ouvrir les yeux ! Il paraît qu'il a quatre cerveaux.

Sauf qu'en fait, ça fait quatre crétins à réveiller chaque matin :

-Eh oh, n° 1, debout, réveille-toi !

-Eh oh, n° 2, Houhou, debout feignasse !

-Hop hop, n° 3, on se réveille, j'aimerais bien lire mes mails, connard.

-Cher n° 4, aurais-tu l'aimable gentillesse d'ouvrir tes jolis yeux d'ordi encore

gorgés de sommeil ? Je sais qu'il est tôt (10 h 30), mais il serait peut-être

opportun de daigner sonner le tocsin auprès de tes amis W. Vista

et autre Bit defender. D'avance, merci.

C'est un peu comme les machines à laver. Avant, vous étiez tranquille pour

une génération. L'ordi précédent lui a tenu dix ans, Internet compris. Le nouveau,

censé être au moins deux cent cinquante fois plus puissant, a commencé

à faire son istribilh au bout de trois mois ! Joss a l’impression qu'il mène sa vie

d'ordi à lui tout seul. Il balance des alertes quand ça lui chante (c'est-à-dire

sans arrêt), refuse de s'éteindre le soir. « Et noooon, désolé. Je veux paaaaas. » 

Il repense alors aux multiples tentatives d'allumage du matin et il fulmine de nouveau.

C'est devenu comme un jeu entre eux deux.

Bref, Joss, c'est une friche industrielle à lui tout seul.En ce sens, Joss s’entend

assez bien avec son voisin britannique. En fait, ils sont un peu sur la même longue

d’onde du travail précaire et du télétravail. L’un comme l’autre ont l’illusion

de bosser, mais en fait, ils savent pertinemment au fond d’eux qu’ils

s’opposent au diktat ambiant par pur confort social : ils sont deux ours

de la pire espèce, l’un a grandi sur la rive nord de la Manche, l’autre

un peu plus loin sur la rive sud, mais ils ont l’un comme l’autre trouvé

dans cette verte campagne un cadre taillé sur mesure idéal pour

se faire oublier. Se faire oublier, c’est tout de même la meilleure invention

du paresseux social, non ?

Il a bien dit social, parce que Joss n’est pas un paresseux tout court.

L’auto-construction comme la pige ne sont en aucun cas des sinécures,

ajoutez à cela l’apprentissage d’une langue « étrangère », autre point

commun entre him (l’anglais qui apprend le français) et lui (le français

qui apprend le breton) et vous avez peut-être même de quoi choper

un nouveau burn-out, sauf que cette fois c’est sans véritable compensation

pécuniaire à la fin du mois. En fait, le drame de leur vie d’homme libre

consiste à ne pas vivre comme les autres et de ce fait à ne pas avoir ni

l’impression de gagner leur vie ni celle de marquer des points. Pourtant,

ils cheminent, apprennent un tas de choses, bidouillent quelques trucs

pour rentabiliser leurs vieilles pierres… mais ils se surprennent à penser

à l’argent aussi souvent que lorsqu’ils étaient d’horribles salariés

capitalistes vénaux, prêts à toutes les compromissions.

Oui, force est de reconnaître qu’ils se sentent gagnés par une sorte

de doute égotiste et nombriliste horrible. Une partie d’eux, tapie dans

l’ombre de leur cerveau de libertaire, leur intime même l’ordre

de se fabriquer de nouvelles chaînes pour faire comme tout le monde...

-Eh mais… c’est en contradiction totale avec nos préceptes de vie !

Je ne vais jamais faire ça ou alors je ne suis plus crédible, ni envers

mon entourage familial ni envers mon entourage… euh… quel entourage ?

Professionnel ? A part quelques chefs de rubrique que je ne fréquente que par

mails interposés, long processus insidieux de déshumanisation des relations matérialistes

et de dématérialisation des relations humaines... Seigneur tout puissant !

Joss est gagné par des envies de normalité ! Il voudrait que tout soit

comme avant et en même temps, il n’a aucune envie que son environnement

immédiat ne change, pour rien au monde. Il les aime bien, lui,

ses voisins, ses vieilles pierres, ses routes de campagne, ses bords de mer,

ses tempêtes, sa petite porte fermière, son ordi postmoderne qui ne décolle pas

du lit numérique les jours où il se pose des questions existentielles.

Après la métaphysique, la bétaphysique. C’est la même chose, mais avec

la bêtise artificielle...

 

Trempé comme un crouton à l’ail dans une bonne soupe iodée, Joss

retourne à la maison, actionne la porte d’entrée qui se refuse à lui.

Fermée à double tour !

-C’est quoi cette poignée que j’ai moi-même posée ?!

Il est ruisselant (la façade est orientée sud-ouest) et là, il voit, derrière

la porte fermière, la frimousse de sa petite rejetonne démoniaque grimpée

sur une chaise ou sur la pointe des pieds et qui le nargue, un sourire

de triomphe aux lèvres ! Elle lui fait coucou ! Joss a la très désagréable

impression d’être le méchant-loup (en plus humide) qui essaye en vain de

souffler sur la maison en pierre ou en brique, il ne sait plus, de toute façon

l’idée est là : cette longère en granit lui résiste et la petite l’a bien compris !

Il ne lui lira plus aucun conte de la sorte pour lui donner d’aussi mauvaises idées

parricides, car derrière l’histoire du méchant, c’est la symbolique de l’adulte mâle, non ?

Joss sonne, frappe aux carreaux, autant dire que sa petite hystérique va

entendre parler du pays s’il advient que cette porte de malheur daigne s’ouvrir un jour !

Mais d’un coup, il voit la petite décoller de sa chaise, sa mère l’arrache

par les aisselles, et vlouf, « numéro deux » atterrit sur ses deux jambes

et maman déverrouille la porte fermière, sermonne l’enfant pendant

que le père se précipite sur le paillasson aussi liquide que fumant.

-Qu’est-ce qui t’a pris, non mais ! On ne fait jamais ça !

La petite blondinette le dévisage, angélique, fait celle qui ne comprend pas.

Oh que oui. Elle fait celle qui ne comprend pas ! La diablotine

se transforme en victime sitôt le forfait accompli.

Et le pire, avec un peu de chance, c’est qu’elle a déjà oublié

la motivation première de ce tour de clef malicieux...

 

 

16 juillet 2017

Daïk, chapitre 2 / ran niver Daouzek

DAOUZEK – 12 –

 

L’ENFANT.

Chante-moi la série du nombre douze, jusqu'à ce que je l'apprenne aujourd'hui.

 

LE DRUIDE.

— Il y a douze mois et douze signes ; l'avant-dernier, le Sagittaire, décoche sa flèche armée d'un dard.

Les douze signes sont en guerre.

La belle vache, la vache noire à l'étoile blanche au front, sort de la forêt des dépouilles ;

Dans la poitrine le dard de la flèche ; son sang coule ; elle beugle, tête levée ;

La trombe sonne : feu et tonnerre ; pluie et vent; tonnerre et feu ; rien ; plus rien ; rien, ni série !

 

lettre typo celtique P

 

ENDANT CE TEMPS, DAÏK SONGE

À L’ORIGINE du monde.

Aux théories du big-bang.

Il sait qu’il y a, dans l’infini né du chaos

nombre de civilisations

douées de conscience. Et qui

ne dit pas que l’être humain

soit l’invention d’une espèce

extra-terrestre férue de manipulations génétiques

l'observant depuis une autre dimension ?

Pour lui, l’être humain pourrait bien évoluer dans un bocal créé de toutes pièces

par une intelligence supérieure pour qui l’univers

serait de la taille d’une urne funéraire tenant dans une main.

 

Daïk s’imagine libérant une sorte de menthe religieuse affamée,

sortie d’un autre récipient. Ses pattes crochues sont sur le point de se poser

sur la surface de la Terre, prêtes à perforer la stratosphère. Avec un peu de chance,

l’irruption de l’insecte anéantira toute forme de vie avant même

que l’enfant n’ait le temps de jouer au Godzilla géant... 

Une première patte s’enfonce comme si on enfonçait un jouet contondant

dans un ballon d’anniversaire. La peau se tend, résiste, puis… soudain…

une voix venue de l’au-delà s’élève et hurle :

-A TAAAAABLE !!! N’oublie pas que nous devons partir en campagne, nous sommes

déjà en retard !

C'est sa mère.

Et l’intelligence supérieure de renoncer à perforer l’atmosphère terrestre par peur

de se faire gronder.

Daïk range son Godzilla dans son bocal. L’enfant songe aux jouets minuscules

des êtres humains et s’étonne de leur caractère inanimé :

-Ça doit être d’un ennui ! Les pauvres ! Et dire qu’ils n’ont pas songé un seul instant

à donner vie à leurs playmobiles et autres barbies surannés…

Les enfants humains semblent dépourvus d’émotions et se contentent

de jouer avec des macchabés, voilà bien un marqueur d’une civilisation dépassée !

Daïk ne croit pas à la théorie de l’élève dépassant le maître. Ce n’est pas l’ordre des choses,

même s’il concède quelques idées de génie. Leur perfectionnisme guerrier

l’a toujours sidéré. L’invention de la bombe atomique, par exemple !

Daïk se souvient avec émotion avoir vu un jour la surface terrestre se consteller

de champignons miniatures comme des pets... Une analyse un peu plus fine du

phénomène lui permit de constater qu’il s’agissait en fait d’armes de guerre :

les êtres humains venaient d’inventer l’arme de destruction massive absolue...

A l’échelle de leur espace temps, les irruptions s’étaient déroulées

de façon assez espacées. D’abord, il y eut une multitude d’explosions depuis

un prototype tiré dans l’atmosphère. Un premier tir fut expérimenté en conditions réelles

dans une région désertique puis, à plusieurs reprises, sur des êtres humains entassés

sur un petit archipel très éloigné du premier impact en plein désert... Ces deux impacts

funestes se situaient au large cette fois de la zone la plus peuplée du monde terrestre.

Vu de l’espace, il y avait de quoi s’interroger sur le phénomène : les êtres humains

visaient-ils délibérément la zone la plus densément peuplée pour toucher le plus

de monde possible et si oui, pourquoi ?

Cela répondait-il à une autre tournure d’esprit, inconnue vue depuis l’extérieur,

comme lorsqu’on ne comprend pas les logiques d’une famille tant

qu’on n’en fait pas partie ?

Le jeune extradolescent en référa à ses parents qui étudièrent le phénomène

au moyen de capteurs posés sur le bocal. Ils en conclurent que l’intention

consistait bien à viser le groupe d’êtres humains vivant sur cette île.

De nouvelles explosions, plus petites mais bien plus nombreuses, secouèrent

une autre région du monde située à mi distance entre le premier tir atomique

et la deuxième salve. En clair, c’est comme si on avait d’abord pilonné une zone

avant de changer de secteur pour tester de nouvelles armes beaucoup plus puissantes

à l’autre bout du globe !

-Pourquoi ? Pour TUER ?

-Stop ! Tais-toi !

Ses parents ont toujours tu le mot tuer ainsi que le mot détruire, parce que cela

ne doit pas faire partie de leur vocabulaire. D’ailleurs, il est formellement interdit d’aller sur

cette planète de fous furieux.

L’incompréhension resta donc de mise. Pour ses parents, autant il était aisé d’identifier

les molécules et les processus chimiques à l’œuvre, autant la logique humaine

leur échappait totalement.

Ses parents s’empressèrent de le mettre en garde sur ce point :

-Chéri, les manipulations atomiques, c’est très dangereux ! Formellement interdit,

d’accord ? Tu ne joueras pas à ça pendant notre absence ! Tu attends sagement notre retour

de campagne, promis ?

-Oui, mamaaaan.

L’enfant en vint à la conclusion suivante : plus de deux mille cinquante explosions

atomiques avaient retenti sur la Terre, la plupart sous l’eau ou en sous-sol,

et tout de même cinq cents directement dans l’atmosphère. Un truc énorme 

sur une échelle de temps aussi ridicule ! Sur ces deux mille cinquante explosions,

« seuls » les deuxièmes et troisièmes tirs (parce qu’il s’agissait bien de tirs) ciblèrent

des populations terrestres ! Daïk en retourna à son bocal en bougonnant :

-La planète Terre tourne autour d’une étoile d’une façon frénétique et constante,

comme c’est souvent le cas dans les systèmes solaires classiques. OK.

Si l’on décompose ces révolutions par un effet de ralentissement extrême,

on peut donc en conclure que ces deux mille cinquante-trois explosions

nucléaires se sont produites sur une période de l’ordre de cinquante révolutions

autour de l’étoile mère, alors que la planète existe depuis quatre milliards

et demi de révolutions ! Paaaapa, mamaaaannnn, j’ai besoin d’aide !!!

-Quoi encore, chéri ?

-J’ai un exercice de maths, là, et je ne suis pas très sûr de moi !

Oh, tiens, ça mord ! Papa-maman se prêtent illico au jeu des vérifications :

-Bon... Si c’est pour un exo de maths... Ben... Cinquante révolutions sur 4,6 milliards...

Oui, c’est bien... Tes calculs sont justes... Mais tu ne nous as pas écoutés !!! Tu arrêtes ça !!!

-Mais c’est grave !, s’emporte Daïk. Je crois que les êtres humains

sont devenus fous comme si le temps passant, ils s’étaient attelés à

l’expérimentation de nouvelles méthodes de saccage. (Il avait bien veillé à ne pas utiliser

le mot destruction formellement interdit). Pourquoi ces peuplades se comportent

comme des barbares ?

Gros yeux à facettes :

-Tu AR-RÊ-TES avec ça ! C’est compris ?

-Boh, pô juste !

Tout le repas suivant, le dernier avant que ses parents ne partent en campagne,

l’enfant bouda. Ses parents ne firent pas grand cas de ses turpitudes

et mirent ce peu d’entrain gustatif sur la teneur moléculaire du repas, 

probablement déséquilibré à +-0,2 % près : trop pauvre en zinc, pas assez de fer,

trop de sucre, pas assez d’acides gras, jamais comme il faut, quoi ! Question d’habitude...

Bon, il mangera mieux dès lors qu’il aura percé le mystère.

Faudrait pas le connaître, le petit chéri...

 *

Une légende prétend que les espèces connaissent toutes une période appelée

L’âge de l’enfant terrible. 

Curieuse expression... Alors, si tel était le cas, l'âge terrible des humains allait s’accompagner

de bouleversements biochimiques altérant jusqu’à l’équilibre environnemental global.

Outre les radiations, les teneurs en dioxyde de carbone mais aussi en métaux lourds

promettaient de s’élever de façon immaîtrisable. Des capteurs pointaient déjà d’importantes

perforations de la stratosphère près des pôles... 

Au moins, toutes ces questions avaient le mérite de lui éviter

de penser au départ imminent de ses parents. Puissent les humains se croire au bout

de la chaîne, seuls au monde ? Puissent-ils croire encore en un univers monoplan,

sans passerelles et linéaire depuis le big-bang originel ?

Et les trous noirs ?

Et l’antimatière ?

Pour la première fois de toute sa vie, l’enfant se senti borné.

Et il se dit que cela ne devait pas être une mince affaire que d’être

un simple mortel.

Daïk crut ainsi ressentir la peur de MOURIR. Ils ne se comporteraient pas de la sorte

si la mort n’existait pas. L’idée de tuer ne leur traverserait même pas l’esprit .

Non, tuer n’existerait pas, cela ne ferait pas partie de leur psyché.

Comment peut-on faire quelque chose que nous sommes incapables d’imaginer ?

L’enfant frémit à l’idée que la mort existe depuis qu’il a assisté à cette série

d’explosions atomiques. Deux ont fait mouche, il l’a vu tout de suite.

Il sait très bien pourquoi ses vieux n’ont pas insisté pour qu’il termine son repas :

un peu de télépathie, que diable ! Bien sûr qu’ils savaient pourquoi

il n’était pas dans son assiette. Mais ils ne pouvaient pas comprendre

qu’il avait compris que la mort existait pour d’autres et ce que pouvait

signifier le mot tuer, un terme méso-extraterrestre dont il avait

déjà entendu parler en laissant traîner ses oreilles indiscrètes dans les Sphères

pour adultes...

Aussi incroyable que cela puisse paraître, la vie n’avait pas toujours été éternelle.

Une mort avec rien avant, rien après, est-ce de cela dont voulaient parler les anciens ?

Le néant ?

Pour la première fois aussi, Daïk se surprit à redouter

sa séparation d’avec ses parents.

Une éternité allait s’annoncer...

 

-Tu es sage, hein ? Tu as tout ce qu’il faut à la maison. De toute façon nous serons

toujours là...

-Oui, bien sûûûûr.

-Tu n’hésites pas à nous envoyer un rush en cas de souci, d’accord, chéri ?

 

Après les recommandations d’usage, et sitôt la porte de la capsule refermée,

Daïk pleura.

 

 

30 septembre 2017

Daïk, chapitre 18

 

 

lettre typo celtique J

OSS ALLUME LA TELE. IL TOMBE SUR UN CONCERT

DE PENEZ DRIGENT EN TRAIN D'ENTONNER

UNE COMPLAINTE. 

Une gwerz.

Il aurait bien invité Robert à voir cet Ovni de la

chanson mais doute que Miss’ ait envie de se

le fader à l’heure du dîner.

Et puis l'Anglais est censé avoir mangé

depuis longtemps. Ses voisins n’ayant ni volets

ni rideaux, il est aisé d’à peu près tout connaître de leur

vie et Joss peut affirmer que Fenêtre sur court en version franco-anglaise

ce n’est pas triste non plus (quoique moins anxiogène). Kate,

sa femme, de son vrai prénom Sandy - mais sa chevelure fait penser

à celle de Kate Bush - ne passe plus la porte de sa longère bretonne

après avoir dégainé son sèche-cheveux ! C’est la seule interprétation plausible

pouvant expliquer d’une pierre deux coups le mystère de sa tignasse

explosive et sa discrétion légendaire dans tout le village : elle ne sort pratiquement

jamais de son antre troglodytique, comme si elle avait décidé de quitter

la grisaille anglaise pour venir s’enfermer dans une grotte armoricaine.

 

Le soir, elle a cette curieuse manie de se déshabiller que lorsque la lumière

est allumée. Un jour, Joss s’est surpris à avoir un début d’érection sans même

la voir, rien qu’en pressentant son passage devant la fenêtre de sa chambre

et cette fois-là, il s’est vraiment dit que ça devenait grave.

 

Oui, ça devenait grave ce garde-à-vous pavlovien, surtout quand vous finissez par intégrer

que les défilés de votre voisine font désormais partie du paysage de votre vie

au même titre que les seins de votre propre femme !

 

Joss a encore de la chance que, conformément au cliché de la quarantaine britannique, Kate

soit davantage portée sur le chocolat que sur la bagatelle...

Pendant ce temps, Nathan son petit génie en culottes courtes est en train d’échafauder

on ne sait quelle création artistique dans le jardin à plus de vingt et une heures

(pas d’école demain) tandis que Koupaïa lit sur son site web préféré un article très jacobin

 sur d’autres Marie-Antoinette : Cinq stars défigurées par la chirurgie esthétique, et que

la caïd de la bande s’attaque aux barreaux de son petit lit comme un Bonnet rouge

à son portique.

Joss jette un œil par la fenêtre, contemple le salon dévasté

et qui n’a pas encore été rangé, mesure le niveau sonore hallucinant

de la télévision avant de constater que le volume n’a rien d’excessif (niveau vingt-huit sur

une Toshiba de cent quatre centimètres). Le chanteur Penez Drigent est en train

de hurler à la mort à vous dresser les poils sur les bras. Ar Rannoù alias Le chant des

Séries… avec la bande originale de La Chute du Faucon noir (Gortoz a ran), sûrement

l’un de ses morceaux préférés. Bien que ce soit du quinze ans d’âge, grand minimum,

force est de reconnaître que l’on a tendance à vieillir avec ses idoles.

Ce chant lui rappelle par sa puissance Now we are free, de la bande originale

du film Gladiators, par Zans Himmer et Gisa Lerrard des Dead can Dance, et éveille

en lui des envies de retraite médiévale dans un obscur château dominant l’Ile de Skye

ou la vallée du Lot. Il y vivrait comme un seigneur en écoutant ces chants anachroniques

qu’ils n’auraient sûrement pas reniés si d’ordinaire il avait pu adapter l’acoustique gothique

à la technologie moderne dans ce qu’elle a de plus aboutie et réussie : la quête du son absolu,

impérieux, impérial.

Penez Drigent est au bord de l’apoplexie et Gisa Lerrard choisit ce moment

pour entrer sur scène ! Elle se mêle à la féerie afin de transcender et de sublimer la voix

du barde breton, tandis que Fillette attaque les barreaux à la scie circulaire

avec un disque en diamant, que Kate ouvre encore une tablette de chocolat,

que Robert sort fumer une cigarette électronique dans le but évident de conserver

le plaisir onirique du tabagisme sans les funestes désagréments, et que madame

coupe quelques têtes décaties sur une tablette tactile de ses doigts alanguis.

Ploc, la tête de Rickey Mourke, ploc, la tête de Lourtney Cove, ploc celle

de Jickaël Mackson.

 

Ploc, ploc, ploc…

Penez Drigent semble faire un malaise, comme pris d’une sorte de rush.

Joss n’est pas dans sa tête et ignore que le chant des Séries est en

train de le posséder jusqu’à la lie. La faute à un extraterrestre...

Comme foudroyé, l’artiste manque à l'instant de s’évanouir au beau milieu

de son public.

 

Et Nathan ne revient pas de ses châteaux de sable et autres occupations nocturnes.

D’ailleurs, il ne rentrera pas ce soir.

 

17 septembre 2017

Daïk, chapitre 15 /Ran niver eizh

 

 

EIZH - 8 -

   

L’ENFANT.


— Chante-moi la série du nombre huit.

 

LE DRUIDE.

— Huit vents qui soufflent; huit feux avec le Grand Feu, allumés au mois de mai sur la montagne de la guerre.
Huit génisses blanches comme l'écume, qui paissent l'herbe de l'île profonde;

les huit génisses blanches de la Dame.

 

lettre typo celtique L

’EXTRADOLESCENT ENFILE SA COMBINAISON

et prépare sa conversion.

Immortel, immortel, c’est vite dit ! Il redoute

d’être éparpillé aux quatre coins 

de l’espace et de mourir comme emporté

par une crise financière... Pour la première

fois de sa vie, il a peur de mourir :

-Ils vont voir un peu de quoi un extraterrestre est

fait, depuis le temps que ces proto-intellectuels

fantasment sur nous ! De toute façon, c’en est trop : l’éternité est devenue d’un ennui mortel.

Je bouge !

Daïk ajuste sa combinaison, relève son col. Il frémit à l’idée

de traverser ce trou noir perdu au beau milieu de la galaxie

par le jeu d’une conversion espace-temps. Il retient son souffle, se glisse dans

son fauteuil de pilotage – un siège inclinable équipé d’un pare-soleil à cent quatre-vingt

degrés pour éviter de se brûler les facettes. L’extradolescent rushe les informations

collectées par les navigateurs qui ont déjà taillé la route vers la

constellation du Sagittaire. Il cale la position des rétro-propulseurs pour

capter l’énergie d’attraction du trou noir qui l’enverra tout schuss, pendant

quelques dizaines de milliards d’années-lumière, vers le bras d’Orion.

De là, Daïk dégottera une comète pour le router jusqu’aux confins du système solaire.

Sur la planète Terre.

Un jeu d’adolescent. Si tout se passe bien...

 

                                                                        *

 

-Chante-moi la série du nombre dix !

Daïk se couvre les oreilles, comme pour ne pas entendre l’intrusion

de ce bougre d’Ann Drouiz qui lui a formellement interdit d’aller plus vite

que la musique. Il se déconnecte du monde et, tout à coup, entend une voix un peu

nasillarde qui s’élève. Une voix à l’accent étrange, possessive, envoûtante, et qui tape

du pied :

 

Dek lestr tud gin a welet
O tonet euz a Naoned :
Goa ! c’hui ; goa ! c’hui, tud Gwenned…

 

La voix lui chante la série du nombre dix, puis interrompt sa transe et lui

souffle ces mots :

-Ce chant est l’un des plus anciens de la Bretagne. Il récapitule le mythe

cosmologique celtique en douze séries. Les Rannoù sont chantées avec répétition des

séries récitées…

-Qui est-ce ? Qui me parle ?

-Penez Drigent est mon nom [Penez Drigent eo ma añv en VBZH, la version

originale, NDLA], répond la voix. Je viens du Léon, en Bretagne, cette

contrée sacrée qui a vu prospérer le chant des Séries !

-A ce qu’il paraîtrait, ce chant est connu jusqu’aux confins de l’espace.

Un druide m’a narré les séries du nombre onze et douze…

Mais la voix se tait et reprend son hymne venu des profondeurs :

-Attendez ! Ecoutez-moi, Penez Drigent, dites-vous ?! Laissez-moi télépather

encore un peu avec vous ! Je m’apprête à venir sur votre planète. Ce n’est

plus qu’une question d’éterni… enfin de méta-secondes ! Dites-moi où je peux vous

rencontrer !

Mais Penez Drigent a repris ses Séries depuis le début comme il est d’usage

dans les gwerzioù. Daïk tente de géo-localiser la communication télépathique

en  appliquant sur son bocal terrestre un cache filtrant les ondes télé-stellaires (!.)

Comment est-il entré en contact avec lui ? 

-Un coup de géoloc’, vite… Là ! Le chant provient de la surface du globe,

hémisphère supérieur, non loin d’un océan qui court d’un pôle à un autre,

parallèle à l’immense langue de terre d’où a surgi la première explosion

nucléaire. Bingo. Elle provient de ce que les Terriens appellent l’Europe !

Daïk vient de géolocalisé ce druide aux pouvoirs surnaturels quelque part

sur un promontoire à l’extrémité du continent, et il chante… il chante devant

une foule immense.

Daïk devine des cris, perçoit des applaudissements en fond sonore,

comme des litanies, et aussi des ondes répétitives émanant

d’un instrument électro-archaïque. Il entend une musique proto-sidérale

l’enveloppant avant de s’éteindre dans un brouhaha cacophonique terrible,

comme si tous les humains de ce coin de Terre hurlaient de concert.

L’extradolescent en frémit. Il ne sait par quel miracle il est entré en contact

avec le druide, peut-être bien un descendant des Initiés de la vallée du Bélen*.

Mais surpris par l’intrusion télépathique, le barde profère quelques mots

avant de couper court.

Zut... Bon, c’est une réaction courante chez les humains. Leur esprit s’autocensure

et réfute la réalité, parce qu’ils pensent que leur imagination leur joue des tours.

La communion sur scène avec le public l'a fait pourtant entrer dans un monde

proche de celui des télépathes. N'est-ce pas l'une des raisons qui explique l’importance

du chant chez les druides et les hiérophantes de toutes obédiences. Ils sont portés par

leurs émotions, entrent ainsi en communion avec les autres esprits, s'approchent du statut

d’être divin. C’est la force de ce chant sacré qui a rendu possible cette connexion

soudaine entre Daïk et Penez Drigent. Parce que Daïk le voulait, au plus profond

de lui. Mais parce que Penez Drigent le voulait aussi., il en est convaincu ! Le faisceau s’est

établi et l’extradolescent l’a intercepté. Et si son esprit factuel a repris le dessus, le druide lui

a livré plus ou moins consciemment cette définition :

-Ce chant est l’un des plus anciens de Bretagne,

il récapitule le mythe cosmologique celtique en douze séries....

 

L’extradolescent ignore si le druide terrien a proféré ces paroles à l’intention

de son public captivé ou à son égard. Pour en avoir le coeur net, il tente un nouveau rush

avec l’humain. Mais ce dernier a fermé la porte, comme apeuré par ce qu’il perçoit

peut-être comme le fruit de sa propre transe, la folie du communiant avec son public.

-Non, vous n’êtes pas porté par la transe, vous avez chanté avec toute

la puissance nécessaire pour être perçu par qui veut bien vous entendre

depuis le cosmos !, tente Daïk. Je veux connaître l’origine de votre monde terrien.

Je veux connaître ce que nos druides nous interdisent de savoir, parce que

j’appartiens à un univers où le savoir est infini mais où la rétention est à la mesure

de sa puissance. On m’autorise à étudier l’astrophysique, mais le sens philosophique

des choses et des êtres m’est dévoyé. On m’autorise à méditer, mais le sens

de mes questions demeure sans réponse. Pourquoi me refuser cette maturation ?

Puis, comme une prière, Daïk implore le druide :

Pourquoi m’empêcher de remonter les séries

une à une, depuis dix jusqu’à la Nécessité unique ?

Pourquoi coder ma vie, la borner dans son immensité, la limiter ?

Pourquoi les adultes ont-ils peur de nous ?!

Pourquoi les enfants sont-ils perçus comme des nains !

Pourquoi étouffe-t-on leur folle créativité cosmique ?

Pourquoi les enterre-t-on avant le tombeau, dans des codes !

Pourquoi baliser la vie de déterminismes, alors même que tout est infini.

Pourquoi nier le chant des Séries, et le réduire à une vieille légende ?!

 

Pourquoi s’approcher du savoir doit-il toujours être perçu comme une crise

d’adolescence. N’y aurait-il pas de monde entre celui des enfants

et celui des adultes ? Convient-il de choisir nécessairement un camp ? Ne puis-je

pas être la synthèse entre la connexion intuitive au cosmos et sa maîtrise

par je ne sais quels garde-fous tout azimut ? N’y a-t-il donc pas de voie médiane

entre l’instinct et la discipline ? Penez Drigent, je vous en supplie ! Répondez-moi.

Ouvrez-moi la porte ! Quelle est la signification de la série du nombre dix ?

 

Daïk rushe de toutes ses forces, au risque d’éveiller les soupçons. Il suffirait

que ses parents entrent en télépathie avec lui à cet instant précis et boum,

ils capteraient immanquablement son amorce de conversation !

Daïk prie pour que cela n’arrive pas...

Sur scène, dans l’un de ces concerts où la transe est totale, Penez Drigent

est saisi d’un malaise. Les mots qui sortent de sa bouche le possèdent, la Série

a pris le pouvoir sur son art, et c’est alors que son esprit s’ouvre

et reçoit le violent rush de Daïk avec toute sa force cosmique.

Il manque de le terrasser sur scène, tandis qu’une musique électronique

submerge la foule :

-Dix vaisseaux ennemis qu'on a vus venant de Nantes : malheur

à vous, hommes de Vannes ! Le meurtre des prêtres du Dieu Bel est

un mauvais présage. Elle annonce la révolution des douze signes du zodiaque

et la fin du monde. La flotte de César est partie de la Loire pour venir anéantir la puissance

maritime des Vénètes, le peuple le plus fort de la confédération armoricaine ! Kervarker dit

un jour que les Romains vendirent à l’encan tous ceux dont César put se rendre maître.

Les dix vaisseaux ennemis représentaient la flotte romaine entière ; César dit lui-même

que les druides étaient étrangers à la guerre mais qu’ils étaient armés

et qu’à la mort de l’archi-druide, ils étaient capables de mettre la main à l’épée

pour disputer l’autorité suprême et plus forte raison pour défendre leur patrie.

 

Possédé, Penez Drigent se laisse extraire ses propres pensées sans

qu’il ne puisse contrer l’extradolescent avide de questions.

Le chant du nombre neuf est l’un des plus abscons qui soient. Lui aussi dit

qu’il vient du Léon. Un chroniqueur du XVe siècle mentionne cette tradition

dans la région de l’Aber Wrac’h. La référence aux neuf petites mains blanches

serait une allusion aux enfants immolés sur un autel de l’Aber Wrac’h, un aber,

une ria, un fjord, l’un des plus impressionnants de l’extrémité nord de la pointe bretonne.

Ce lieu s’appelait Porz Keinan - le port des Lamentations - du fait des gémissements

poussés par les mères des enfants sacrifiés. Les neuf korrigans sont à rapprocher

des neuf korrigans dansant à la clarté de la pleine lune autour de la fontaine

en l’honneur du satellite naturel, leur divinité. Pomponius Mela les appela les prêtresses

de l’île de Sein.**

Ces neuf korrigans firent aussi l’objet d’un culte sous le nom de Koré. Or,

ce fut longtemps une coutume à l’Ile de Sein de se mettre à genou devant

la nouvelle lune et de réciter en son honneur l’oraison dominicale. Le premier

jour de l’An, la même coutume prenait la forme d’un sacrifice aux fontaines,

sacrifice sans commune mesure avec celui du port des Lamentations : il s’agissait

d’offrir un morceau de pain couvert de beurre…

Etrange et singulière pratique… Qu’est-ce que du pain ? Une pâte composée

de germes végétaux, d’eau, de sel, trois éléments essentiels à la vie terrestre.

Qu’est-ce que le beurre ? De la matière grasse provenant du lait. Qu’est-ce

que le lait ? Le produit des glandes mammaires des femelles de la Terre,

femmes de toutes espèces. Il est destiné à nourrir les nouveau-nés. Daïk

peine à imaginer…Encore une référence à la lointaine légende des mortels

qui ignoraient les manipulations génétiques et devaient s’accoupler pour

se reproduire ! A peine croyable !

 

 

Les mâles et les femelles de la Terre mêlaient leurs corps et leurs sucs

dans une sorte de rite sacrificiel avec moult gémissements, et de là germaient

leurs mortelles descendances condamnées à en faire autant pour ne pas disparaître,

sans réincarnation cellulaire possible dans le nouvel être ainsi généré !

Au cœur du processus : l’amour, l’autre sel philosophique. La croyance selon laquelle

le fruit de ses entrailles emporterait avec lui une survivance immatérielle de ses créateurs,

survivance d’autant plus riche et féconde que cet amour aurait été puissant. Invincible.

Et voilà l’essence même de la série du nombre neuf !

-Mais alors, pourquoi sacrifier ses enfants sur l’autel près de Lezarmeur ?

Penez Drigent continue de chanter. Sans le savoir, il vient de dérouter

Daïk vers les songes des grands collecteurs : Théodore Hersart

de la Villemarqué alias Kervarker, Pierre Le Baud, et d’autres encore tels Arthémidore

et Strabon. Tous des passeurs de cette bien étrange civilisation où la transmission

et la reproduction ont tant d’importance...

-Ces êtres terriens connaissent encore peu de choses, mais ils cultivent

la transmission comme nuls autres pareils, songe Daïk qui puise

dans le chant du barde, en plein spectacle sacrificiel sur la scène, de précieuses

informations sur l’origine de ce chant originel propagé si loin dans l’espace.

Ils chantent la vie, ils chantent la mort en se tenant dans d’étranges postures,

tournés vers les astres et la lune comme s’il s’agissait d’un Dieu, alors que

Daïk sait très bien que les hommes ont fini par le coloniser pour se dire

qu’il ne s’agissait que d’un tas de caillou et qu’ils ont commencé à mépriser

leurs lointaines idoles ! Comme si le peuple terrien avait cru achever sa mue,

à compter du jour où il posa le pied sur cet astre... Ils se sont empressés d’y planter

un drapeau... Quel symbole !

Daïk se jure d’aller voir la lune de près pour mieux comprendre

ce début de révolution. Un premier pas dans la bonne direction puisqu’en pleine

période de tirs atomiques frénétiques, des hommes ont cherché à quitter le navire,

pressentant enfin que l’espèce allait toucher ses limites et devoir jouer sa survie.

Alors qu’il a devant lui plusieurs millions voire centaines de millions de révolutions

terrestres pour accomplir sa grande migration, il précipite sa perte et improvise

une éphémère conquête spatiale avant de finalement renoncer et de différer

l’urgence. Il entre dans une période contemplative où il observe la dégénérescence

précoce de sa planète à l’aide d’innombrables outils de mesure sans trancher

entre la nécessité de restaurer l’état de la Terre et celle

consistant à préparer son émigration dans l’espace…

Et la laie et ses marcassins ? Et cette bauge ? Une voix inconnue renchérit 

soudain : et l’arbre ! Et le pommier ! Une antique médaille représentait jadis

un sanglier et une laie au pied de deux pommiers mêlant leurs rameaux…

La voix – celle de Théodore Hersart de la Villemarqué cette fois - lui souffle à son tour :

-Nous avons affaire à des rites très anciens, bien antérieurs aux religions

dominantes qui leur ont succédé. Dans l’île de Bretagne, un culte était

dédié à cet animal des forêts, mammifère lui aussi, et emblématique

de ces régions tempérées du monde. Un autre témoin rapporta qu’un sanctuaire

existait. Une église y fut érigée en lieu et place d’un pommier sous lequel

une laie allaitait ses petits…

Encore un rapport à la reproduction !, s’enflamme Daïk, qui finit par

envier ces êtres nés de l’accouplement de leurs ancêtres et qui, quand

ils ont trop de questions existentielles en tête, peuvent se « concentrer »

sur autre chose... Non, pour Daïk, c’est comme si une chaîne s’était

rompue et qu’il avait été éternellement un adolescent en opposition

à ses créateurs a-reproducteurs. L’extradolescent flaire un douloureux

constat : il a l’impression d’être le fils de Dieux qui seraient partis coloniser

l’univers et qui attendraient de lui qu’il accomplisse la même destinée :

celle de voler au-dessus des choses, au-dessus des lois physiques

et astrophysiques. Pourquoi personne ne semble se poser la question de cette

invraisemblable position dans son entourage ? Ne se serait-il jamais tourné

vers ces lointaines légendes s’il n’était pas tombé par hasard sur ces quelque

deux mille cinquante trois feux d’artifice ?

A quoi le questionnement tient...

Et peut-on parler de hasard ?

Kervarker lui souffle qu’un hagiographe évoqua il y a des centaines

de révolutions terrestres [au douzième siècle, NDLA] la reconversion des Bretons

à la religion émergeante en ces termes :

-Un ange apparut en songe à l’apôtre du midi de l’Ile de Bretagne (pourquoi, au fait,

s’agit-il d’une île et non plus d’une extrémité du continent ?). L’ange lui tint ce langage :

partout où tu trouveras une laie couchée avec ses petits, tu bâtiras une église en l’honneur

de la sainte Trinité.

-La sainte Trinité ?

-Oui, le dogme du père, du fils et du Saint-Esprit, égaux, participant tous d’une même essence

divine !

Et là, c’est comme un coup de tonnerre dans l’esprit de Daïk. Trois générations

en une essence divine… comment donc ! Daïk ne comprend plus rien. Il commençait

à voir apparaître une sorte de sanctification de la reproduction des mammifères

de cette planète et d’une supériorité de l’amour, régénérateur. Et voilà qu’on

écarte la pièce essentielle de cette chaîne : la mère. Pourtant, la mère

figure sur cette médaille. Elle peuple les récits fondateurs de toutes ces légendes.

Qu’est-ce donc que cette Sainte-Trinité érigée par-dessus la mère et ses enfants et

l’omettant, l’écartant ? Lobe, jeu, set et match !

Ces récits séduisants perdent soudain de leur superbe. Pour tout dire,

Daïk est prêt à se dérusher, et à renoncer, mais une autre voix, inconnue, souffle

à son esprit :

-Deux poèmes attribués à un illustre druide, disons sans nul doute

le plus mythique de cette civilisation de légendes, La Pommeraie et Les Marcassins,

évoquent cette affaire. Ce barde, hé, hé, raconte qu’un sanglier instruit

les marcassins comme dans l’antique version et les qualifie même d’intelligents et éclairés.

Cette voix est celle de Merlin, Daïk en est persuadé :

-C’est vous ! Vous êtes Merlin ! Je connais mes classiques ! Votre petit « hé hé » ambigu…

Merlin acquiesce :

-Oui, c’est bien moi, mon petit, hé hé...

Merlin se met à lui parler du poète des sangliers. Il s’agit d’une référence

à l’instruction. L’apprentissage du savoir bardique comme quintessence, dit-il.

La reproduction de l’espèce, l’amour, soit. Mais la puissance du savoir, incarnée

par le druide, leur passe-t-elle au-dessus de la tête ? La nouvelle religion va

s’emparer de ce rite pour bâtir un hymne dédié non plus seulement au

savoir dans sa symbolique virile, mais à la figure du père...

Merlin lui dit aussi, comme dans une invocation aux arbres :

-Pommier élevé sur la montagne, ô vous dont j’aime à mesurer le tronc,

la croissance et l’écorce, vous le savez, j’ai porté le bouclier sur l’épaule

et l’épée sur la cuisse ; j’ai dormi mon sommeil (sic) dans la forêt de Kelidon ! 

Ecoute-moi, cher marcassin, toi qui es doué d’intelligence, entends-tu les oiseaux ?

Comme l’air de leurs chants est gai ! Chacune des strophes de la leçon débute ainsi

par une formule doctorale...

-... comme dans le chant des Séries ! Merlin, savez-vous que j’en suis au nombre neuf ?

-Oui. Cette série est comme une règle d’or à l’intérieur de la règle d’or.

Le principe à l’intérieur du principe.

Ainsi a-t-il fallu poser la question et les premières réponses ont migré

depuis la Terre jusque dans l’esprit de Daïk avant même qu’il n’ait eu le

temps de franchir le trou noir par la grande porte du Sagittaire... Wouaw.

Des esprits se sont assemblés pour communiquer jusqu’à Daïk à travers Penez Drigent.

Monde étrange, incapable de penser le savoir d’une seule voix... Ils ne peuvent

prospérer isolés. La mémoire collective est essentielle pour eux. C’est même

une question de survie. Daïk se sent comme le réceptacle d’un faisceau

stellaire qui unirait la conscience de ces hommes sans lien physique ni temporel

entre eux. L’esprit de Daïk les a réunis comme on réunit une assemblée druidique :

 

Huit vents qui soufflent ; huit feux avec le Grand Feu,

allumés au mois de mai sur la montagne de la guerre.

Huit génisses blanches comme l'écume, qui paissent l'herbe

de l'île profonde; les huit génisses blanches de la Dame.

Une nouvelle voix surgit et frissonne, trop heureuse de partager son savoir

à l’enfant :

-Les huit feux évoquent les feux perpétuels qu’entretenaient les druides

en divers temples de l’Ile de Bretagne : sept feux supérieurs symboles

des sept batailles sanglantes, tandis que le huitième, principal, est celui de Bel-Tan

que les Celtes d’Irlande allumaient sur les montagnes

en honneur du soleil au mois de mai.

La voix n’est plus celle de Merlin, mais d’Avaon, comme

il le révèle lui-même avec des accents poétiques :

-Je suis le fils de Taliésin. Ah, le feu aux flammes rapides et dévorantes !

Nous l’adorons plus que la terre ! Le feu ! Le feu ! Comme il monte d’un vol

farouche ! Comme il est au-dessus du chant des bardes ! Comme il est supérieur

à tous les autres éléments ! Dans les guerres, il n’est point lent ! Ici, dans

ton sanctuaire vénéré, ta fureur est celle de la mer ; tu t’élèves ; les ombres s’enfuient !

Aux équinoxes, aux solstices, aux quatre saisons de l’année, je te chanterai,

juge brûlant, guerrier sublime, la colère profonde !

-Joli poème, bravo !, s’enthousiasme Daïk, prêt à applaudir tel un enfant

terrien qui n’aurait que deux mains. Et les huit génisses blanches ?, demande-t-il, insatiable.

Qu’est-ce que ces huit génisses blanches de la dame ?

-Les huit génisses qui paissent l’herbe de l’île profonde ! Du temps de Tacite,

Bel enfant, une déesse était adorée sur Inis Mon, l’île de Mon, que l’on peut

traduire par l’île de la génisse, justement ! Ces génisses étaient consacrées

à l’adoration de cette divinité.

-Et les vents, les huit vents qui soufflent…

-Les Celtes ont des noms de vent correspondant à chaque point cardinal

intermédiaire*… C’est déjà, un pont vers le chant des séries du nombre sept

qui évoque les éléments, dont l’air.

-Quel est-il ?, s’empresse de savoir Daïk, conscient de vouloir brûler les étapes.

Quelqu’un peut-il me le raconter dans cette assemblée ?

-Le chant du nombre sept évoque la division des éléments, répond Taliésin.

Là encore, un chiffre clef, comme dans tant de religions et de légendes.

Personnellement, j’ai moi-même élaboré ma définition des sept éléments : outre la terre,

l’eau, l’air et le feu, j’y ajoute la farine de l’air, les brumes et le vent !

  

____________________ 

 

*Cette conversation télépathique remonte à l’époque postérieure aux tirs nucléaires, quelques temps après le dernier détecté en date [tiré au Pakistan en 1998 et censé être le dernier essai nucléaire autorisé avant le Traité d’interdiction totale des essais nucléaires, le TICE. Hélas, même un extradolescent curieux comme Daïk ne sait pas encore tout à ce sujet. D’autres tirs ont violé le Traité depuis...

**La rose des vents des Bretons comporte huit branches : norzh (nord), biz (nord-est), reter (est), gevret (sud-est), su (sud), mervent (sud-ouest), kornaoueg (ouest), gwalarn (nord-ouest). Nombre d’expressions bretonnes subsistent toujours et sont passées dans le langage des marins. Sur l’Ile de Sein ici évoquée, on parle aussi de la mer de droite (ar mor dehou) et de la mer de gauche (ar mor klei) pour désigner la mer qui s’étend au sud et au nord de la chaussée de Sein. 

16 août 2017

Daïk, chapitre 7 / Ran niver dek

 

DEK – 10 –

 

L’ENFANT.

— Chante-moi la série du nombre dix.

 

LE DRUIDE.

— Dix vaisseaux ennemis

Qu'on a vus venant de Nantes :

Malheur à vous ; malheur à vous, hommes de Vannes !

 

lettre typo celtique DAIK N’A PLUS QU’UNE OBSESSION :

partir à la rencontre de ce peuple mystérieux

qui joue à s’autodétr… Grrrrrrrrrrrr !

Ce terme ne doit pas faire partie

de ton vocable… Ce terme ne doit pas

faire partie de ton vocable….. 

Le tout ne doit jamais parler le langage du rien,

le plein le langage du vide. 

La vie, le langage de la mort parce que Daïk est (prétendument)

immortel.

Oui. Immortel.

Sauf que le vide sidéral peut dissoudre son esprit aux quatre coins de l’univers... 

 

Daïk voit une imposture dans ce beau discours officiel.

Ce qui serait naturel pour le commun des immortels ne reposerait-t-il pas

sur une contingence, un choix arbitraire ? Son instinct, comme celui d’un jeune humain,

lui souffle l’idée que la clef est de l’autre côté de la porte des toilettes.

L’extradolescent entend donc bien découvrir ces humains instinctifs

qui vivent sur cette planète bleue minuscule et sont sortis du ventre d’êtres

semblables à sa mère, mais recourant toujours à ce vieux processus de gestation

rétrograde. Un processus d’avant le triomphe d’une civilisation sur son environnement

ambiant, naturel.

Parce que chez les siens, la reproduction est depuis longtemps

une affaire de génétique d’une simplicité légendaire...

                                                                        *

Organiser sa fugue sur terre lui paraît, tout aussi, d’une simplicité légendaire.

Ses parents lui ont confié les clefs de la capsule de secours et ils ne devraient

pas revenir avant une demi-révolution autour de la gazeuse qui croise

derrière sa coupole. Un bouge ennuyeux à mourir, sans jolies éruptions

à contempler, rien de bien signifiant... De toute façon, sa famille s’est stationnée

en orbite autour de cette sinistre crotte sidérale dans le seul but de le laisser murir

sur un plan métaphysique. Les vieux adorent infliger ce genre de protocole

de maturation ! Sannah, sa cousine qu’il n’a pas vue depuis deux révolution-type

en univers II (RT-II), est restée plantée seule pendant toute la dernière

campagne parentale qui a duré une RT-II complète ! Elle était censée observer

les constellations les plus reculées de l’univers VI. Hé, sauf qu’elle passait

son temps à télépather - et télépapoter - avec ses copines de l’univers III

et qu’elle en a raté ses validations d’AAP (Auto-apprentissage standards).

Grosse plantouille ! Autant dire que ses parents étaient verts de rage. Ils ont fini

par comprendre en rétro-captant ses conversations méta-fréquence avec

ses copines. « Bonjour le respect de l’intimité », se plaignit-t-elle auprès de Daïk.

Pour finir, ils lui envoyèrent des rushes acides dans le cerveau en guise de rappel

à l’ordre.

Non, pas très cool, tout ça. Si ses parents n’auraient jamais osé faire un truc pareil,

Daïk regrettait tout de même leur manque de présence sur le mode :

« Il n’y a que le prospect spatial de vrai dans la vie ! »

 

Bref, ses techno-géniteurs sont des dingos du boulot, des hyperactifs,

tendance méta-obsessionnels. La réussite métaphysique est hyper importante

pour eux. Ne parlons pas de la réussite « métariel », qui va de paire. Tenez,

un aéronef comme le leur, là, a coûté plusieurs RT-II en équivalent-recherche pure.

Il a été synthétisé à partir de molécules stellaires et de particules ferreuses

de première qualité. Ah c’est sûr, cet engin est top-classe, il fait la fierté

de ses parents qui prétendent ne pas en avoir vu de plus beau depuis leur dernière

visite au Salon de l’aéronef. Mais ils auraient au moins pu les stationner

en face d’une supernova évolutive de toutes les couleurs ou je ne sais pas moi,

avec vue sur une mer d’astéroïdes, plutôt que de crécher dans ce quartier périphérique

sinistre ! Las, Daïk atterrit sur son lit, détache son regard des comètes

qui zèbrent la constellation, attirées par le trou noir le plus proche,

là-bas, au fond, dernière à droite. Ses facettes pourpres parcourent

ses rayonnages et tombent sur ses bocaux stellaires animés. Dans l’un, une planète

tellurique avec une vitesse de libération toute petite tournant sur elle-même

comme une toupie. Dans le bocal voisin, une étoile naine dans le diagramme HR

encore sur la séquence principale. Quel bazar... Encore un bocal mal rangé !

La planète ne révolutionne pas autour de cette étoile naine, mais autour

d’une étoile de type G, comme l’étoile du système solaire qui l’intéresse

au premier chef : c’est autour d’elle que tourne la fameuse planète Terre,

au troisième rang !

Des créatures démoniaques y jouent avec des allumettes thermonucléaires !

Soudain, une idée saisit Daïk. Il farfouille dans ses étagères, à la recherche

un bocal qui contiendrait l’artéfact d’une comète ou d’un astéroïde susceptibles

de l’emmener jusqu’à cette planète. Il délockerait la capsule de secours

et zou, en voiture !

Mais tout cela pose tout de même quelques petits problèmes :

à quelle vitesse le temps s’écoule sur cette petite tellurique ? Quel méta-logiciel

convient-il d’utiliser pour convertir l’espace temps de l’univers II en espace-temps univers IV ?

En fonction de l’écart d’échelle de temps, Daïk devra-t-il enfiler une rétro-combinaison

ou une pulso-combinaison ?

L’une comme l’autre sont comme du film de cuisine étirable, mais

la première ralentit l’espace-temps, tandis que l’autre l’accélère. Vu comme ça,

il devra opter pour une rétro-combinaison. Mais il doit en être certain ! La moindre

erreur serait fatale ! S’il opte pour une pulso-combinaison alors que l’espace-temps

de l’univers IV est déjà plus rapide que l’espace-temps de l’univers II, alors

il peut très bien débarquer bien trop tard, la vitesse temporelle accélérée

le conduisant peut-être au-delà de la dégénérescence même

du système solaire !!! Or, s’il est réputé immortel, Daïk redoute d’être

dispersé dans l’espace.

Juste comme ça.

Une dispersion pour une durée indéterminée  - si le scaphandre tient le choc -

mais un éparpillement de son être s’il s’avère dépossédé d’une telle protection

pour une raison x ou y (endommagement après une collision, fonte à l’approche d’un astre,

intervention manuelle d’un extra-terrestre, exposition à d’importantes réactions

de fission nucléaire…).

Tout l’enjeu revient à bien savoir programmer sa combinaison.

 

Electrisé par ses recherches, Daïk farfouille dans ses méta-souvenirs :

OK, la série d’explosions nucléaires est intervenue vers les 4,6 milliards

de révolutions-type univers IV. A ce stade, la planète Terre est censée

être en pleine force de l’âge. S’il se trompe de conversion, il risque de

filer à toute vitesse jusqu’à la phase d’épuisement en hydrogène de l’étoile

autour de laquelle tourne ladite planète. Autant dire jusqu’à sa mort :

parce que quand l’hydrogène vient à manquer, une étoile grossit,

grossit, elle puise ses réserves en carburant toujours plus loin dans

l’enveloppe externe de son noyau ! La taille de l’astre peut être ainsi

multipliée par deux cents facile et alors c’est un autre processus qui

s’enclenche ! L’hélium accumulé dans le cœur de l’étoile fusionne

pour former du carbone et de l’oxygène et, dans le même laps de temps,

l’hydrogène restant autour du cœur fusionne lui aussi, l’ensemble libérant

une énergie phénoménale ! Erk ! L’étoile devient une géante rouge

et absorbe toutes les planètes alentours, qui sont purement et simplement

désintégrées !

Et alors, les molécules de la Terre seront éparpillées dans l’univers et l’étoile,

au comble de l’instabilité, s’effondrera sur elle-même en propulsant

dans l’espace ses propres couches externes sous la forme d’une nébuleuse…

Wouaw...

Le calcul mérite d’être affiné et c’est rien de le dire : il va falloir parfaitement synchroniser

les deux espaces-temps de ces univers parallèles...

Aahh, tout serait si simple s’il se trouvait à cet instant dans le même univers

dimensionnel, en univers IV ! En comparaison, le choix de l’astéroïde serait

un jeu d’enfant.

 

24 août 2017

Daïk, chapitre 9

 

lettre typo celtique C

’EST BIENTÔT LA CONSTELLATION DU BÉLIER !

YEEEEEH !

C'est toujours une époque flamboyante

où Joss frise l’hyperactivité. D'ailleurs, le printemps

va coïncider avec le démarrage de son nouveau

trip et lui fournir matière à exulter. Le permis enfin

obtenu, tout est calé et revient à une histoire d'autorisation d'occupation

de la voirie (une formalité) et hop, au turbin ! Après la phase démolition,

place à la phase dite préparation de chantier consistant à passer les premiers

réseaux avant que les maçons ne viennent placer les treillis soudés sur lesquels

sera connectée la prise de terre... Le but : aménager une dépendance à deux pas

de son voisin anglais.

Plan en main, Joss a déjà disposé toutes les évacuations PVC en diamètre 100

qui seront connectées au tout à l'égout en passant sous le seuil de la porte d'entrée ;

il en a profité pour passer un tube de polyéthylène noir de vingt-cinq millimètres

de diamètre en eau potable : le tuyau d’alimentation générale courra du

compteur d'eau au futur chauffe-eau (pour l’instant, du basique). Bien entendu,

il en a été de même pour les PER bleus et rouges qui remplacent assez avantageusement

le cuivre. Plus silencieux et bien plus simples à mettre en œuvre, ils alimenteront

la cuisine en eau froide et en eau chaude depuis le ballon d’eau éponyme.

Restera juste à prévoir la gaine d'alimentation électrique et les deux gaines

télécom verte, tandis qu’en amont, les autres canalisations (électriques en

particulier) passeront derrière les cloisons. Tout à son affaire, Joss en a aussi

profité pour disposer plusieurs gaines électriques pré-filées en 1,5 mm²

et 2,5 mm² sous les dalles (et le 6² pour la cuisine, eh !)...

Voilà le planning pour l'essentiel de cette deuxième journée de travaux !

A ce stade, la dépendance a été transformée en coquille vide. Impressionnant

à voir, surtout depuis que les vieux planchers pourris et rongés par

les petites bébêtes sont devenus du bois de chauffage… Il ne reste

plus que les poutres sous un déplafonné de cathédrale. Quant au couvreur,

un barbu ventripotent que l’on peine à imaginer jouer au funambule sur

une toiture, il a effectué une révision des ardoises et posé deux fenêtres de toit

déjà. A terme, l’aile accueillera un salon modulable en chambre sous

un déplafonné de quatre mètres de haut. Voilà. Joss est très,

très emballé ! La maison, qui fera quatre-vingt mètres carrés habitables,

disposera d'un petit jardin de curé clôturé par des murs en pierre sèche

avec une jolie vue sur la chapelle. Prochaine étape : le passage des alimentations

électricité et télécom, ainsi que le coulage des dalles, prévue début avril,

en attendant le sableur qui doit venir décaper les façades et les murs en pierre apparente.

Joss attend cette étape avec impatience. Elle devrait promettre de belles photos

avant/après...

 

Satisfait, Joss contemple sa prometteuse coquille vide, avant de faire

un petit crochet par le jardin potager qui va gentiment reprendre vie après

ce long hiver asthmatique, puis il file admirer l’œuvre de son fils occupé à ériger

des citadelles imprenables dans son bac à sable géant, de la taille d’un parc à huîtres.

Limite est-il visible depuis l’espace…

 *

Lorsque Joss observe son fils Nathan, il songe à sa propre enfance

qui lui paraît si proche, alors qu’il imagine un gouffre entre celle de ses

parents et la sienne. Il a longtemps pensé que chaque génération avait

ses propres référents, mais que pour autant il avait bien eu rupture entre l’avant

et l’après 1968.

Mai 68 n’a pas seulement été une révolution culturelle et sexuelle,

le virage a bouleversé les rapports à l’éducation des enfants et le rapport

à l’argent. Point peu exploré par les études sociologiques et psychanalytiques,

et c’est un paradoxe, ce rapport libéral à l’enfant a été concomitant à la montée

en puissance de jeux fabriqués et standardisés, produits en grande série,

phénomène précédent en cela le mouvement de libération des mœurs

de quelques années : les Barbies de Matel, par exemple, ont prospéré

dès le début des années 1960. Ont suivi les Duplo en 1969, les meubles et maisons

de poupée Légo en 1971 et les Playmobils en 1974, tandis que les premiers

personnages Légo apparaissent la même année. Le match Playmobil-Légo

pouvait commencer. Avec les Légo techniques créés en 1977, le jouet de masse,

industriel, révolutionne les jeux pour gosses. Il standardise par essence la structuration

des jeunes cerveaux tout en individualisant l’enfant dans son temps de loisirs.

Cette révolution allège le temps que les parents consacrent à leurs enfants

« plus autonomes entre quatre murs »... Leur esprit formaté s’aventure désormais

plus volontiers dans des mondes virtuels plus sûrs et rassurants pour eux

comme pour les parents, lesquels n’ont plus à redouter les terribles

retours de guerres des boutons et autres expéditions punitives

entre bandes rivales près de la rivière… Que voulez-vous, les enfants s’adaptent.

Certains parents leur reprocheront d’ailleurs cette même docilité

quelques décennies plus tard lorsque ces premiers montreront

toujours à l’âge adulte des penchants, jugés inconséquents et irresponsables,

pour les mondes dits virtuels. N’était-ce pas inévitable ? Ne fallait-il pas

se poser la question avant ? Les enfants des années 70 et plus n’ont-ils pas

surdéveloppé leur rapport aux histoires virtuelles et auto-inventées, au bénéfice

des parents ainsi libérés de temps et d’angoisses stériles ? Bien malin qui

peut ordonner de faire marche arrière ! Et plus Jos observe son fils, et plus

il convient qu’il laisse se reproduire gentiment un schéma éducatif ne facilitant

pas l’intégration sociale dans la société de demain,

ce dont il a lui-même un peu souffert, tout de même…

 

C’est toute la schizophrénie parentale qui est à l’œuvre, tel un étau entre

le désir de bien-être individuel et le désir d’épanouissement dans la société.

Ce dernier ne doit pas être du ressors exclusif de la sphère éducative. Mais force

est de reconnaître que nous entretenons tous plus ou moins cette dichotomie :

la famille est éclatée aux quatre coins de l’hexagone, nos enfants ne voient pas

souvent leurs cousins et leurs cousines. Nous sommes arrivés depuis peu dans

une région où nous connaissons peu de familles semblables avec des enfants

du même âge que les nôtres. Ils manifestent un vif intérêt pour des jeux solitaires.

Esprits autonomes, certes, mais socialement un peu plus isolés chaque jour.

Cette passion pour les figurines en tous genres est-elle porteuse de déconnections

futures ou bien cela n’est-il pas inévitable et intellectuellement stimulant ?

Plus il observe son fils aîné et moins il sait ce qu’il convient de faire. Il lui semble

si heureux dans son monde d’auto-construction, de détournement ou

d’appropriation de jeux standardisés comme il a pu l’être lui-même. Or, ce monde

lui sauve aujourd’hui la face, parce que sans cette capacité à bâtir son univers

de vie et de travail, il serait contraint de se plier de mauvaise grâce aux diktats

du post-taylorisme. Il serait encore imprégné de cette croyance qu’il n’y a

qu’une seule place pour chacun, que nous sommes voués à devenir un

rouage, au mieux un engrenage dans cette machine protéiforme et fantastique

que l’on appelle le monde du travail comme si le travail qui ne faisait pas partie

de ce monde là n’en était pas !

Tout ça rejoint ses grandes marottes. Cette connivence entre le législateur

et le système bancaire, entre le pouvoir politique et le pouvoir financier qui ressemble à un

monstre à deux têtes, mais ce monstre nous terrasse d’un même feu et n’a qu’un seul corps

pour nous écraser.

Alors, comment faire face ? Faut-il apprendre à nos enfants à ériger

des boucliers ou faut-il leur apprendre à grimper sur le dos de la bête ?

 

Et grimper sur la bête, n’est-ce pas déjà leur inculquer l’idée

qu’il n’y a pas d’autre solution que de combattre ?

Pas de troisième voie possible ?

Et si elle était sous nos yeux. Et si c’était celle qu’ils suivaient en laissant

leurs enfants bâtir leurs univers comme ils ont pu eux-mêmes le faire...

 

23 juillet 2016

2016, les stéréotypes continuent...

2016, les stéréotypes continuent...
Lu sur Atlantico, boul c'hurun ! Dire qu'on est en 2016 et qu'on tombe encore sur des clichés pareils... Il faut savoir que toute la France était bretonne avant la conquête romaine. Les langues de la France d'alors étaient bretonnes, gaéliques. Il faut...
1 août 2014

Météo à contre courant |-)

Météo à contre courant |-)
La Bretagne a le sourire comme en témoigne ce rocher jovial pris en photo ce mois de juillet dans le Cap Sizun (non retouché !). Un mois de juillet très favorable contrastant avec le bilan global de Météo France et qui fait suite à un mois de juin lui...
27 juin 2014

Réforme territoriale : l'occasion en or des parlementaires

Réforme territoriale : l'occasion en or des parlementaires
La réforme territoriale retardée par le Sénat ; la commission incapable d'amender la carte de l'Elysée. Et si la refonte territoriale se jouait au Parlement grâce au jeu des amendements ? Tout un symbole : celui d'une reprise en main des territoires par...
16 février 2014

London way (out ?), Glasgow

London way (out ?), Glasgow
London way, Glasgow. A lire dans Courrier international, et si l'Ecosse devenait indépendante : les quotidiens britanniques s'interrogent sur les conséquences d'une telle scission alors que de premiers sondages placent le "oui" et le "non" au référendum...
30 janvier 2014

PIB/habitant en Europe : les variations région par région

PIB/habitant en Europe : les variations région par région
Ci-dessous, développement du produit intérieur brut par habitant en standard de pouvoir d'achat (SPA) par région NUTS 2, 2008-2010. Différence entre 2010 et 2008 exprimée en points de pourcentage par rapport à la moyenne de l'UE à 27. Source : eurostat,...
16 janvier 2014

Gilgamesh, l'homme qui ne voulait pas mourir, traduit en breton

Gilgamesh, l'homme qui ne voulait pas mourir, traduit en breton
"Gilgamesh : an den dreist ne faote ket dezhon mervel", hennezh a oa ur gouron sumerian hag a oa chomet pell-pell e vrud. Skrivet e vo e droioù-kaer e mar a yezh,akadianeg, niniveg, hititeg ha-razh. Kerkoulz lâret e oa istoar Gilgamesh ur "best-seller"...
17 décembre 2013

L'Ecosse sera-t-elle indépendante en 2014 ?

L'Ecosse sera-t-elle indépendante en 2014 ?
Bon, je sais, c'est très mal d'inonder l'Angleterre toute entière. Shame on me. N'y voyez aucun militantisme obséquieux, c'est juste un trait d'humour, destiné à illustrer au demeurant ce qui va faire débat jusqu'en septembre 2014. Les médias écossais,...
2 novembre 2013

L'interceltisme vu de l'espace

L'interceltisme vu de l'espace
Cette note est bien sûr à lire la main sur le coeur drapé dans un drapeau interceltique et si vous ne connaissez pas vos classiques (The heater was blooming et j'en passe) alors je vous prie de sortir de ce corps. Et vous pourrez méditer cette carte,...
13 décembre 2013

Réunification de la Bretagne : Hollande prépare-t-il le Grand ouest ?

Réunification de la Bretagne : Hollande prépare-t-il le Grand ouest ?
Nouvel échec. Le numéro demandé ne répond toujours pas... Ce 11 décembre à l'occasion de la présentation du projet de loi sur les métropoles à l'Assemblée nationale, les députés bretons M.M. Le Fur et Molac, suivis par M.M. Benoît et Urvoas ont déposé...
22 novembre 2013

Avez-vous une gueule de Breton(ne) ?

Avez-vous une gueule de Breton(ne) ?
Avez-vous une gueule de Breton(ne) ? Allons ! Voici une iconographie bretonne peu connue mais dans laquelle vous vous reconnaîtrez peut-être... Ces représentations qui font coïncider contours départementaux et figures iconographiques traditionnelles relèvent...
15 mars 2013

Quelle carte de la Bretagne bretonnante demain ?

Quelle carte de la Bretagne bretonnante demain ?
Cette carte est connue pour être le reflet de l'extension actuelle de la langue bretonne, actuellement parlée à l'ouest d'une ligne allant de Plouha à la presqu'île de Rhuys (violet). Le dégradé montre le recul au fil des siècles de ce qui fut la zone...
Publicité
<< < 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 30 > >>
Publicité
Visiteurs
Depuis la création 484 401
Publicité
Publicité