A la recherche... du point Nemo
C’WEC’H - 6 -
L’ENFANT.
— Chante-moi la série du nombre six.
LE DRUIDE.
— Six petits enfants de cire, vivifiés par l'énergie de la lune; si tu l'ignores, je le sais.
Six plantes médicinales dans le petit chaudron; le petit nain mêle le breuvage, son doigt dans sa bouche.

AÏK EST SUR LE POINT DE DECOUVRIR LA MORT.
Il va comprendre ce que c’est de mourir.
Le petit enfant de cire…
Le vide sidéral le sépare désormais de sa
famille. Peut-être a-t-il même échappé
pour de bon à la vigilance du vieil Ann
Drouiz... Comme il se sent seul,
il tente un rush avec Merlin et Taliésin :
C’houec’h mabik great e koar,
Poellet gand galloud loar ;
Ma n’ouzez-te, me oar.
C’houec’h louzaouen er perik
Meska’r goter ra’r c’horrik ;
Enn he c’henou he vezik.
Toujours cette langue étrange… Mais c'est le conteur
et collecteur Théodore Hersart de la Villemarqué, dit Kervarker,
qui répond à la place des deux druides terrestres, tel un initié du Bélen :
-Les enfants de cire jouaient un grand rôle dans la sorcellerie du Moyen-âge
lors des siècles qui ont suivi les grandes migrations. Quand les druides
et les peuples de l’Ile de Bretagne ont traversé la mer
pour coloniser de nouvelles terres à l’extrémité du continent, ils y ont retrouvé
des ancêtres communs, des Celtes continentaux descendants des Gaulois.
Les Bretons se sont mêlés à eux et par ce fait, ont régénéré leurs croyances
en dépit de la soumission des Vénètes aux troupes romaines de César. Ainsi les enfants
de cire ont-ils traversé les siècles. Quiconque voulait faire tomber son ennemi
fabriquait une figurine et la donnait à une jeune fille qui la portait
emmaillotée neuf mois durant dans son giron, poursuit Kervarker.
Les neuf mois révolus, un mauvais prêtre baptisait l’enfant à la clarté de la lune,
dans l’eau d’un moulin. On lui écrivait au front le nom de la personne qu’on voulait faire
mourir, au dos le mot Belial, et le sortilège ne manquait jamais d’opérer. Des siècles
plus tard, aidé d’un moine noir, un Comte perpétua l’obscure tradition des Celtes
sur son rival*.
Daïk est saisi d’un trouble. Il contemple le bras d’Orion face à lui, majestueuse protubérance
spiralée prête à le conduire aux confins de la Voie lactée.
Une figurine en forme d’enfant de cire fait office de sortilège, de maléfice.
*
-ILS ARRIVENT !, hurle Koupaïa. Elle s’agenouille près de l’enfant allongé dans l’herbe.
Koupaïa enroule son fils dans le plaid du salon :
-Mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Là, sur son front !
On dirait du sang, mais l’eau saumâtre a délavé l’encre improvisée. Près de l’enfant et de
son château, un moulin de sable avec une roue à aube figé comme une horloge à bout
de forces. De petites figurines sont disposées en cercle près de lui : six enfants playmobils,
réunis telle une assemblée druidique. Autour d’eux, six feuilles du jardin. Six !
-Le sang, les six plantes, les six enfants de cire… Ca ne te dit rien ?
-Le chant des Séries ! Tu crois que notre fils a joué au druide ? Regarde tout ce sang !
-Il n’y a pas de plaie ! J’ai vérifié, je vois rien !
Transie, Koupaïa déboutonne le veston de l’enfant, remonte les manches du pull-over,
inspecte ses poignets, son torse, tandis que Joss en fait de même avec ses pieds,
ses jambes, avant de l’entortiller de nouveau dans le plaid.
-Que font les secours ? Seigneur !
-J’appelle les flics.
-OUI, appelle-les aussi ! Et vite !
*
Daïk entame sa descente. Kervarker révèle ce qu’il sait des six plantes médicinales.
Le corps du collecteur de légendes repose dans son tombeau.
Son esprit interpelle Daïk quand il réalise que quelqu’un extrait son savoir :
-Qu’est-ce qui se passe, qui est là ? Me faire ça à moi, dans mon état ! Misère ! Un squelette !
Et ma barbe, ma jolie barbe ! Disparue, poussière !
-Excusez-moi... Désolé. Je ne voulais pas déranger... Mais votre esprit est immortel.
Je peux vous rassurer. Je vous entends comme je vous vois. Vous n’êtes pas un hologramme...
-Mais tu as une voix d’enfant ! Qui es-tu pour me croire ?
-Je m’appelle Daïk.
-Daïk ? Comme l’enfant du druide ? Tu me poses toutes ces questions sur le chant des Séries
alors que tu t’appelles Daïk ??? Daik, mab gwenn Drouiz, ore...
-Je ne suis pas celui auquel vous croyez. Je viens d’un autre monde.
-Mais on t’a donné le nom de l’enfant qui reçoit l’instruction du druide,
le bel enfant du druide...
-J’ai entendu parler de cette légende, seulement… je vous jure que je ne suis pas un Terrien !
-Que me chantes-tu là Bel enfant ? D’où viens-tu alors ?
-D’un autre univers que nous appelons l’univers II… Ce n’est pas parce que vous ne nous voyez
pas que nous ne sommes pas là, dit un jour l’un d’entre vous**. Si je vous parle, c’est que
j’ai enfreint la Loi. Je me permets de vous le dire parce que je crois que vous non plus, vous
ne pouvez plus communiquer avec vos contemporains...
-C’est ce que tout le monde pense souvent des morts ici-bas.
-Alors nous sommes sur la même coque de bateau ! Ce n’est pas parce qu’ils ne vous voient
plus que vous n’êtes pas là, n’est-ce pas ? Vous les morts terrestres, vous êtes comme
nous autres les extraterrestres...
-Les druides seraient ravis de t’entendre. Mais comme tu le dis si bien, nous ne devons
en aucune façon enfreindre la Loi.
-Oui, répond Daïk. C’est la grande loi universelle et physique qui régit les êtres du cosmos,
n’est-ce pas ? C’est comme, de notre point de vue, laisser les êtres terrestres dans
leur solitude physique. Pourquoi les priver de ce savoir, ça je ne l’ai jamais compris...
-As-tu posé la question à tes aïeux ?
-Oui, bien sûr.
-Et quelle fut leur réponse ?
-Ils prétendent que les êtres humains sont néfastes, mauvais, dangereux. Ils disent qu’ils font
le mal sur Terre. Que tous les peuples du cosmos ont peur de leurs réactions terribles. Ce sont
des esprits étroits et vénaux.
-Ils n’ont pas écouté leurs propres druides ni leurs messies. Ils s’aveuglent de ne pas croire
en ce qui n’est pas formellement démontré. De fait, ce qui les rassure d’un côté nourrit
leurs inquiétudes de l’autre.
-Et ils ont joué avec l’atome...
-L’atome ? La farine de l’air ?, s’étonne le collecteur.
-Une centaine de révolutions terrestres après votre existence, ils ont fabriqué des armes
de destruction gigantesques, je le sais, le l’ai vu !, s’exclame l’extradolescent. Ils ont allumé plus
de deux milles feux dévastateurs. Certains sous les océans, d’autres sous terre et
des centaines d’autres encore sur terre, libérés à même l’atmosphère…
-Le feu sur la montagne ! Huit vents qui soufflent. Huit feux avec le Grand Feu, allumés
au mois de mai sur la montagne de la guerre… Bon sang, ils ont relancé le décompte
du chant des Séries...
-L’un des feux a dévasté un archipel et tué des milliers et des milliers de Terriens.
-Le Grand Feu sur une île ! L’Ile de Bretagne !
-Non, une autre île, tout à l’autre bout du monde.
-Ils ont perdu l’esprit du chant des druides ! Malheur !
-Après le Grand feu, d’innombrables répliques se sont produites. Ils osent croire
que ces feux ne tuent plus personne, mais ils se trompent. Ils tuent, eux aussi. Ils sont invisibles,
bouleversent l’équilibre de la planète, précipitent sa fin. Les hommes n’entendent pas attendre
un milliard de révolutions et refusent de se préparer au naufrage.
-Que viens-tu faire alors dans ce bas monde ? Pourquoi enfreins-tu la Loi ?
-J’ai assisté aux explosions dévastatrices et j’en pressens d’autres ! Mais il n’y a pas que ça.
Je sais qu’il existe un lien sacré entre les druides et notre peuple.
-Comme toi par exemple ?
-Non, grand Dieu ! Non, je ne prétends rien de tel.
Daïk est pris d’un vertige. Non et non. Comment se pourrait-il ? Voyons… Une simple allusion…
-Une invocation. Une incantation. Une incarnation, peut-être...
-Un nom comme on nomme les choses, rien de plus ! Ils auraient très bien pu m’appeler…
-Mais ils ne l’ont pas fait.
-C’était un choix contingent !
-Ou sous-jacent, comme une cause sacrée que l’on inocule dans une existence. Ils
t’ont attribué le nom de l’enfant du Druide originel, Daïk ! L’héritier du savoir
druidique par excellence, le prodige !
-Vous faites erreur, ils ont toujours combattu l’idée que je sorte de mon orbite. Je passe
ma vie à tourner autour d’une horrible planète gazeuse d’un ennui immortel.
Je suis seul tout le temps.
-On voudrait t’inculquer la philosophie que l’on ne s’y prendrait pas autrement.
On voudrait t’inculquer la mort, non plus. L’ennui avant d’être immortel est mortel.
C’est un précipice qui débouche toujours sur un défi.
-Quel défi ?
-Rompre l’ennui. L’ennui est un charme qu’il convient de rompre. Ou alors, c’est
la mort assurée…
-Mais je suis immortel !
-On t’aurait condamné à l’ennui éternel ? Alors, si tel est le cas, tu es un damné.
Un damné ! Sur un satellite en orbite autour d’une gazeuse d’où rien ne surgira plus,
comme une planète Terre après que l’eau, l’oxygène, les six plantes médicinales aient
disparu ! Né d’une damnation, condamné pour l’éternité...
Abasourdi, Daïk songe à ses parents qui le pressent de connaître l’immensité du savoir,
mais l’interdisent de faire quoi que ce soit. Je suis privé de tout ce dont j’ai accès à travers
ces artéfacts animés en temps réel mis à ma disposition mais desquels il ne ressort jamais
rien de concret, seulement un devoir : apprendre à connaître pour mieux tenir
les choses à distance. Oui, Daïk est abasourdi à l’idée d’avoir été enfanté par des esprits
qui ont organisé une sorte de piège immatériel et infini autour de son existence…
-Il semble que tes parents soient bizarrement… très humains. Je pense que tu as
un défi à relever. On n’appelle pas son enfant Daïk tout en l’éloignant de ce qui fait
l’essence et le sel de la vie innocemment.
-Mais vont-ils m’empêcher de m’accomplir indéfiniment ?, enrage l’extradolescent.
-Il se peut qu’ils fassent tout pour t’en empêcher parce qu’ils estiment que c’est trop tôt.
Plus la rétention est importante, plus l’effet rebond le sera aussi.
-Tout ça, c’est donc organisé, prémédité ? Du pur calcul ? Ah, les stratèges !
-Je crois que tes aïeux attendent quelque chose de toi. Quelque chose de fort,
voire d’insensé. Un peu comme si, au fond d’eux, ils avaient furieusement envie que
tu retournes voir d’où tu viens.
Et de confier à Daïk l’autre lecture du chant du nombre six, avec l’idée
que ce chant corrobore la thèse d’un sortilège :
-Pourquoi six enfants de cire plutôt que tout autre nombre, je l’ignore. Je vois
mieux la raison des six plantes médicinales du bassin qu’un nain a mission
de mêler. Les plantes dont il est ici question jouaient un grand rôle dans
la pharmacie des druides et des anciens bardes. Les historiens latins n’en comptent
que cinq : le sélage, la jusquiame, le samolus, la verveine et le gui de chêne. Mais
les poèmes mythologiques des Cambriens en nomment bien six
en joignant aux plantes désignées la primevère et le trèfle et excluant le gui,
qui servait sans doute à d’autres usages. Selon eux, c’étaient les ingrédients d’un bassin
pareil à celui du chant armoricain, surveillé par un nain et contenant le breuvage du savoir
universel. Trois gouttes du philtre magique ayant rejailli, disent les bardes, sur la main
du nain, il porta le doigt à ses lèvres et aussitôt, tous les secrets de la science se dévoilèrent
à ses yeux. C’est pourquoi le nain du poème armoricain a aussi le doigt dans la bouche...
____________________
*Le comte d’Etampes sur le comte de Charolais en 1463.
**L’écrivain américain John Ball.

ES IMPACTS D’ASTÉROÏDES ENTRÉS EN COLLISION avec la Terre il y a plus de trois milliards d'années ont fait bouillir les océans comme une marmite. Le résultat de ces impacts a été un tel réchauffement de l'atmosphère - avec des températures de cinq cents degrés pendant quelques semaines et de plus de cent degrés pendant plus d'un an - que la couche supérieure des océans a bouilli sur une profondeur de cent mètres.
Sans cet événement, moins connu que l’extinction des dinosaures, toute l’alchimie de la vie sur la planète Terre aurait été modifiée en profondeur. L’apparition de l’homme doit donc à une série d’interventions extérieures : apport d’exo-molécules par les comètes (comme cela semble se confirmer au travers des missions Rosetta et Philae), bouleversement des équilibres causés par l’impact d’astéroïdes géants… La vie sur Terre est en soi une œuvre extraterrestre.
Rendre visite à de lointains ancêtres ne devrait donc pas être une gageure.
Las, le surfeur délaisse son ondine et dirige Daïk vers son Westfalia bleu et blanc.
-1,6 litre, qu’il lui dit. Il chauffe grave dans les embouteillages, mais à part ça, il est top, franchement, mec, j’adore cette caisse !
Daïk inspecte ce qu’il pense être un char de combat :
-Où sont les chevaux ?, demande-t-il.
-Tu t’intéresses à la mécanique ? Soixante sous le capot si tu veux tout savoir.
-Soixante chevaux ? Eh ben…
-Bah, c’est que dalle.
Modeste avec ça ! Le chevalier possède soixante montures, de toute petite taille. Il n’a jamais vu de cheval de sa vie et s’imaginait ça beaucoup plus grand, en fait, mais peut-être existe-t-il des modèles miniatures, comme des drones, qu’on envoie au devant des combats.
-Pas touche à mon fauteuil, hein ? Bah, de toute façon, tu n’atteindrais jamais les pédales !
Daïk télépathe une traduction incongrue. C’est le problème avec leurs langues terrestres. Il existe toutes sortes de variantes possibles pour un même terme. Leur lexicologie est à elle seule un capharnaüm invraisemblable, c’est Babel et à l’intérieur de Babel :
-Très bien. Viens par là.
Le surfeur désigne son ordinateur portable, posé sur le fauteuil passager central. Daïk, qui a dû escalader pour le voir fait les grosses facettes :
-Je vois ce que tu penses, j’ai oublié de fermer à clef ! Mais t’inquiète, on ne m’a jamais rien volé ici, tu vois. C’est ça la magie du monde des surfeurs. Le vol n’existe pas. Au fait, je m’appelle Benjamin, mais tu peux m’appeler Benji.
-Enchanté, Benji. Moi, c’est Daïk.
-T’as pas trop chaud sous ton costume ?
-Non, c’est parfait.
-Attends. T’as un bout de cellophane qui se décolle, là.
-Hé, pas touche !, éructe Daïk.
-Je te file tes adresses et tu te tires, hein ? Tiens !
Benji lance le site des pages blanches, clique sur Vannes et lance la requête.
-Tu vas les voir de ma part, ils vont être ravis de jouer à Halloween avant l’heure !
Hallo… ween %@&?? ñ?$-(
Qu’est-ce que c’est ce truc encore ? Un piège ? Petite recherche mentale. Halloween, contraction de All Hallow Even ou Oíche Shamhna en gaélique d’Irlande, ou encoreSamhain en gaélique d’Ecosse, terme repris par les Bretons d’Armorique et aussi en Gaule sous le nom de Tri nox samoni. Et voilà, comme un robot érudit et sur-éduqué, Daïk est reparti pour un tour ! Que dire d’autre ? Que de lointains descendants lorrains la célébraient encore avant les deux grandes guerres terriennes. Les Celtes faisaient ribouldingue à l’occasion de la nouvelle année le 1er novembre, lorsque l’hémisphère nord commence à plonger dans l’hiver stellaire, ribouldingue où les esprits des morts pouvaient revenir et hanter les maisons des vivants. Inimaginable dans son paisible univers II !
Benji lui conseille de rendre visite aux onze béleks pour le nouvel An avec ce qu’il prend visiblement pour un costume. Quel intérêt ? Daïk veut remonter jusqu’à l’enfant du druide, comprendre le chant des Séries. Le niver unan, Yeh ! Mais peut-il faire confiance à ce qui lui semble être deux brebis du troupeau égarées ?
Benji n’a pas pipé mot sur ce qui est en train de se tramer sur cette plage et ignore superbement les attaques des Nantais. De trois cents, ils ne sont plus que onze… et le type lui confectionne une liste de onze bélek ! Faut-il en déduire que Benji et Rozenn font partie des deux cent quatre vingt neuf combattants vénètes qui vont se faire exterminer par les armées de César ?
L’extradolescent frémit à l’idée de connaître à l’avance leur triste sort. Saleté d’espace-temps : Benji et Rozenn n’ont pas conscience du danger et de ce qui les attend. Voilà des combattants bien sûrs de leurs forces…
D’un côté, LA LOI, qu’il a du reste déjà en partie enfreinte, lui dicte de rester à l’écart du cours des choses sur Terre, et de l’autre l’envie irrépressible de leur porter secours se fait jour… Il ne peut pas les laisser se faire massacrer comme ça.
-Benji, qu’est-ce que tu fous !, crie la fille.
Il ne peut pas ! Non. Lui encore… Mais la fille… Oh que non ! Daïk peut-il faire en sorte que les onze béleks soient en réalité treize ? Qu’est-ce que cela peut faire ? Est-ce que l’histoire du monde s’en trouverait bouleversée ? Non ! Une femelle peut-elle devenir une bélek comme les autres, est-ce que ça pose fondamentalement un problème ? Non ! Et puis, s’ils s’accouplent, ça fera quoi : quelques centaines ou milliers de descendants supplémentaires par millénaire ? La belle affaire ! Ils sont déjà serrés comme des sardines sur cette planète ! Il paraît qu’ils s’éclatent à faire ça, en plus…
Non. Benjamin lui conseille gentiment de rendre visite aux onze béleks à l’occasion du nouvel An – ils en sont encore bien loin ! – Daïk pense à l’inverse que ça urge et que Rozenn et Benji ne mesurent pas l’imminence du désastre. Il a une carte à jouer dans la destinée des Celtes de cette planète à l’origine de formidables légendes terrestres connues jusque dans le cosmos. Daïk est persuadé qu’il s’agit de ses ancêtres, Seigneur, SES ancêtres, et il sait qu’ils vont se faire laminer !
-T’as pas de portable, j’imagine ?
Cette vieille technologie complètement dépassée ? Oh non, il n’en est plus là, s’ils savaient. Il fait non de la tête.
-Pas grave, je pensais t’envoyer un petit texto, mais je vais griffonner ça sur le revers de mon flyer là, tiens.
Benji lui tend une iconographie avec de jolies femelles en combinaison portant des armes monumentales sous le bras, genre : on-est-ravies-de-partir-au-combat ! Les pauvres, si elles savaient ce qui les attend… Daïk ne pourrait pas toutes les sauver, c’est évident. Et Benji qui arbore les portraits de ses équipières qui vont périr avec lui. Ah… s’il savait lui aussi...
-Misère, murmure-t-il en saisissant l’avis d’obsèques prophétique avec ses pauvres condamnées à mort dessus.
Benji remarque l’attitude hyper-absorbée de Daïk avec ses surfeuses sur le flyer :
-Eh, t’inquiète, mon petit ! Un jour, tu en rencontreras une pareille, va ! Il lui bourre l’épaule d’un coup de coude, à en déchirer sa combinaison primaire. Dis donc, t’es sous le charme, hein ? Je te préviens tout de suite, je n’ai pas leur numéro six, mais j’ai Rozenn, hé, hé. Elle est pas mal non plus…
Benji ferme un œil ostensiblement puis l’ouvre à nouveau. Message sibyllin : Benji se fait Rozenn. Pour tout dire, il s’en doutait un peu ! Etonnant comme l’iconographie officielle n’a retenu que leurs actes de bravoure et quasi exclusivement ceux des mâles. Daïk a la preuve formelle, sous ses yeux, qu’il y avait aussi des combattantes.
Reste que l’heure est grave, la menace imminente. Il les supplie de le rejoindre.
Benji ne comprend pas bien :
-Tu veux quoi ? Qu’on t’emmène à Vannes faire la tournée des Bellec pour fêter Halloween avec six mois d’avance, t’es pas bien ?
-Non, ce que je veux dire… c’est que vous courrez un grave danger. N’y allez pas…
-Où ça ?
-Dans l’oxy… l’hydro… dans l’eau, quoi !
Lasse d’impatience, Rozenn surgit derrière la portière conducteur du Westfalia :
-Bon, Benji, le clapot, c’est maintenant !
-Il ne me lâche pas d’une semelle.
-Tu ne vas pas te laisser ch… dans les palmes par ce gosse ?
-N’y allez pas ! Vous courrez à votre propre perte, crie Daïk.
-Qu’est-ce que tu nous conseilles de faire, alors ? Un bal masqué ? On a assez joué comme ça. Décampe ! Tire-toi.
-Va embrasser tes Bellec de Vannes pour nous !
Et ils courent à leur perte.
Fiers comme des perdants.
Tant pis pour eux !
Daïk est triste. Il dessine deux petites croix sur la plage :
† †
… et il s’en va.
Il part vers les derniers des combattants vénètes, puisque le destin semble inaltérable.
Les mortels restent des mortels. Ils ne veulent pas se donner la peine... De toute façon, ils n’ont jamais fait de l’immortalité l’assurance-vie de leur race, préfèrant se reproduire !
Daïk ne peut rien pour eux. Les Nantais vont les exterminer !
Daïk erre sur la plage, remonte la dune, puis traverse de nouveaux bouquets de plantes hostiles, aussi revêches que ce peuple dépassé par tous les conflits qu'ils ont créé entre les êtres et les espèces.
Ils sont perdus à jamais, pris dans les tenailles d'Eros et Thanatos. Impossible pour eux de regarder leur destinée avec un peu de recul !
Papa, maman, sachez que je me sens bien seul, ce soir, sur Terre…
Je n’enfreindrai pas la Loi, non par désir mais par fatalité.
Ces êtres sont prisonniers de leur destin, ils courent à leur perte.
Je vais partir au devant des onze béleks de Vannes, peut-être les ultimes représentants du royaume de Bel.
Tous les autres sont perdus.
Ahhh le climat anglais... Voici le sud du Royaume-Uni depuis un long courrier alors que je reviens de New York, cette fin février.
Les nuages et brumes matinales épousent la forme de la Grande Bretagne (on voit les coutours de la Cornouailles, le Devon, le Dorset et la région de Bristol) avec un débordement toutefois en mer formant un continuum blanc entre le pays de Galles et l'Irlande.
SEIZH – 7 -
L’ENFANT.
— Chante-moi la série du nombre sept.
LE DRUIDE.
— Sept soleils et sept lunes, sept planètes, y compris la Poule.
Sept éléments avec la farine de l'air (les atomes).

OIT. LE VENT EST L’UN DES SEPT ÉLÉMENTS.
Mais que sont ces sept soleils, ces sept lunes,
ces sept planètes y compris la poule ?
Daïk est à mille lieues d’imaginer qu’on ne puisse
percevoir de son point d’observation que sept planètes.
Ce système solaire en compte huit, Est-ce que je me trompe ?
Taliésin lui parle d’un monde révolu et si lointain où l’observation
avait pour limites l’œil humain dépourvu du bras armé de la technologie.
Ce monde était porté par un élan philosophique nouveau et puissant.
Les légendes innombrables étaient au cœur du savoir, et cette transmission
se faisait presque exclusivement par la bouche…
-Par l’œil, par la bouche ? Vous voulez dire que cette connaissance du cosmos
a débuté par l’observation primitive et que ces récits antiques ont été bâtis
par des animaux primitifs dénués de… de maîtrise de la technologie ? L’intelligence
appelle l’intelligence. Il a bien fallu un jour que des esprits éclairés commencent
le travail à une époque où il n’y avait pas encore d’ampoules !
-Difficile de ne pas penser comme un enfant sans pères, n’est-ce pas ?, souffle
Taliésin. Difficile de s’imaginer l’ampleur des transformations opérées
par les générations antérieures... Sais-tu que Merlin comme moi-même
étions des enfants sans pères ? C’est ce qu’a colporté l’Historia Brittonum.
Mais les auteurs chrétiens des légendes arthuriennes relatent une autre version
et disent que la mère de Merlin existait et qu’elle s’appelait
Adhan et que le père était un esprit du souffle ou du vent...
Enchanté, esprit du vent !
Daïk acquiesce, fait celui qui connaît une célébrité inconnue à ses yeux
que l’on présenterait dans une soirée mondaine.
Le dos tourné, il glane quelques infos de secours.
Ainsi, Taliésin serait à la fois un barde historique et un druide mythique :
son nom comme celui de Merlin étant associés aux grands récits
des Bretons du Ve et VIe siècle après le grand messie. Un messie issu
d’autres croyances : Jésus Christ !
« Hé, je connais ! »
Daïk sait que ce messie a donné naissance à une religion qui a fini par dominer, entre
autres, les croyances celtiques et qui a repris un grand nombre de ses rites et
légendes. Les druides immortels sont fort circonspects à son sujet.
Daïk songe au vieil Ann Drouiz. S’il veut comprendre cette planète et le drame
auquel il a assisté impuissant, il doit remonter aux premiers druides, quelque mille
cinq cents révolutions terrestres avant l’obsession de l’atome...
Il ne doit plus seulement entrer en communication avec Taliésin ou Merlin,
mais partir à leur rencontre. Il sait qu’ils sont dépositaires de cette légende.
Le chant des Séries s’est transmis à eux par tradition orale, et ils ont été
de ceux qui ont influencé ses nouveaux maîtres tel qu’Ann Drouiz. Ann Drouiz
qui se refuse de lui enseigner les Rannoù jusqu’au bout, tandis que Taliésin
s’esquive en le renvoyant à sa méconnaissance des anciens.
Pourquoi donc ne veulent-ils pas l’aider à grandir plus vite ?
Daouzek miz, daouzeg arouez
Unnek belek houarneset
Dek lestr tud gin a welet
Nao dornik gwenn
Eiz avel
Seiz heol
C’houec’h mabik great e koar
Pemp gouriz ann douar
Pevar mean higolin
Tri rann er bed
Daou ejenn
Heb rann, ar Red heb-ken
Ankou, tad ann anken
Netra kent, netra ken.
Douze mois et douze signes
Onze guerriers armés
Dix vaisseaux ennemis
Neuf petites mains blanches
Huit vents
Sept soleils
Six petits enfants de cire
Cinq zones autour de la terre
Quatre pierres à aiguiser
Trois parties du monde
Deux bœufs
Point de série pour le nombre un ; la Nécessité unique
Le Trépas, père de la douleur
Rien avant, rien de plus.

N RACONTE QUE LES ANCIENS PARLAIENT
cette langue étrange venue d’un autre
monde. D’où venait-elle ? L’enfant
l’ignorait. D’un coin reculé
de l’espace sans doute.
Pars à la découverte de cette langue
et peut-être comprendras-tu ce
que signifie ce mot effroyable
et incompréhensible : le néant.
La nécessité unique.
Le Trépas, père de la douleur…
Intrigué, Daïk retourne à ses capteurs et à son univers à échelle réduite.
Il chasse l’angoisse culpabilisante d’avoir laissé
ses parents alors que c’est eux qui l’ont laissé (!) et il se dit, le ventre noueux :
-Je dois comprendre pourquoi toutes ces explosions nucléaires
en si peu de temps. Deux mille cinquante explosions, puis plus rien ! Pourquoi ?
L’enfant se repasse les enregistrements en boucle et en toute
désobéissance, dénombrant les explosions nucléaires comme on dénombrerait le contenu
d’un sac de billes :-Voyons, une première explosion dans le désert ; une deuxième
puis une troisième sur des humains peuplant un archipel... Puis la quatrième.
Et là, la cinquième, à l’autre bout de l’océan qui borde l’archipel... Puis, encore
trois dans ce même océan... Et, soudain, une nouvelle explosion en une zone
vierge jusqu’alors de toute flambée hydrogénée, quelque part en plein désert
dans cette vaste partie du monde terrestre continental,
à mi chemin entre le pôle et le plus petit des trois océans !
Daïk se prend à rêver de miniaturisation et de voyage vers ce monde
étrange dont il ignore les mœurs et les milliers d’idiomes tombés dans l’oubli.
Cette terre n’est qu’une terre parmi d’autres et ses propres aïeux
n’ont gardé que des bribes de son histoire. Quel dommage... Leur tâche est exclusivement
tournée vers l’exploration astronomique et métaphysique. Tous les outils
auxquels ses parents ont recours sont voués à énumérer, recenser, trier les molécules,
à calculer les distances, les densités, les forces de gravité, à explorer les trous noirs...
De son aire de jeu sidéral, il peut toucher les astres et cela est
la grande affaire des adultes, mais lui, l’enfant aimerait comprendre ce monde qui n’intéresse plus personne.
Pourquoi s’agitent-ils ainsi autour de leur étoile ? Etudier ces peuples
ne vous intéresse-t-il donc plus, vous les adultes, qui vous passionnez
pour les univers multiples ?
Mais personne ne lui répond.
A l’heure des valises et de dire au-revoir à ses parents, l’enfant était revenu
à la charge. Sa mère, feignant de comprendre, lui avait dit alors :
-C’est donc pour cela que tu n’as rien mangé ? Pour cette espèce humaine archaïque ?
Elle ne pouvait pas le sermonner plus que ça puisque le jeûne
n’était en aucun cas répréhensible dans le monde immortel. Le qualificatif
archaïque l’étonna néanmoins. Et il sent du mépris dans les paroles de sa mère,
cela ne lui ressemblait pas. Elle s’était presque emportée...
Seigneur, cela ne lui était encore jamais arrivée !
-Ne joue plus à ce jeu stupide, tu comprends ?! Pour l’amour des cieux, Daïk !
Oublie ce monde, jette-le, jette-le loin de toi ! Oublie cette histoire d’explosions !
-Maman, on me cache des choses et je n’aime pas ça.
-Oublie, chéri, oublie tout ça…
Ce n’est pas de ton âge.
Ce n’est plus du nôtre.
Cela ne l’a jamais été et le ne sera jamais.
Une étoile filante traverse le ciel entre deux constellations du troisième univers.
Juste à côté : une belle supernova. Le ciel zébré, constellé de galaxies figées pour
des milliers et des milliers d’années, fait tapisserie dans sa chambre à coucher.
Il serait adulte que presque rien n’aurait changé sous la coupole
de son enfance... Amer, Daïk soupèse son bocal puis le tourne dans tous les sens
entre ses doigts. Puis, il se résigne à dégrafer les électrodes reliées à cet univers
étrange et le range sur ses étagères vitrées au milieu de tous ses artefacts.
De tous ses mondes, le monde terrien est indiscutablement
le plus intriguant. La planète Terre a toujours été un monde intriguant.
Combien d’enfants sont en train de jouer en ce moment même avec un artéfact
galactique comparable ? Des milliers, des millions peut-être ! Mais combien
ont figé le temps sur ce point précis de l’humanité terrestre et ont déjà observé
cette série sidérante d’explosions nucléaires artificielles à la surface
d’une planète ? Probablement personne ! Daïk est le seul à être tombé sur un tel spectacle,
il en est convaincu. Son intuition lui dit que c’est une découverte aussi
incroyable que de découvrir une nouvelle dimension ! Ces adultes passent
leur temps à regarder au loin, le plus loin possible et tous ces univers
leur montent à la tête. Lui, il aimerait figer son regard et le temps sur
cette découverte d’un autre temps. Daïk a toujours été un enfant différent, l
unaire diraient les esprits chagrins. D’aucuns dira qu’il ne fera jamais rien
de son éternité, qu’il contemplera l’infini sans jamais conquérir ne serait-ce
qu’un système ! « Avoir l’éternité devant soi pour ne pas cueillir la moindre
année-lumière carrée, c’est absurde. Cet enfant est absurde... » C’est ce
qu’ils pensent tous de lui, hein ? Daïk se sent mal. Il ne s’est jamais
senti aussi mal de sa vie. On lui cache des choses alors qu’on lui a
toujours dit qu’il n’y avait rien à cacher, que rien n’était inatteignable.
On lui cache ce que personne n’aurait jamais dû voir depuis l’espace...
Aucune espèce vivante évoluée, jamais. Deux milles cinquante trois secondes
perdues dans un océan de cent quarante deux millions de milliards de secondes
à l’instant où cela s’est produit, soit une chance sur soixante-neuf
mille trois cents milliards de le découvrir !
Et cet enfant s’appelle Daïk.