d_pouillement

Hormis le référendum sur la constitution européenne, c'est la première soirée électorale que je ne couvrirai pas depuis que j'ai commencé à travailler. Or couvrir une soirée électorale sur le terrain offre un point de vue intéressant sur la politique. On assiste aux toutes premières tendances, au fil du dépouillement. Dès 18-19 h, les pronostics vont bon train. Les candidats [aux législatives, cantonales ou municipales dans mon cas de figure], généralement présents, changent de couleur au gré des comptages. Ils partent en conjectures ; passent leur temps au téléphone afin de connaître les tendances dans d'autres bureaux de vote ; ils livrent leurs états d'âme aux journalistes qui les entourent avec une franchise post-campagne électorale à laquelle on n'osait plus croire. De toute façon, ils savent que les dés sont jetés et peuvent se laisser aller à la confidence. Du pain béni pour nous. Surtout quand ils tirent sur leur propre camp : tel chef de file de leur bord "a été à chier pendant toute la campagne", tel autre homme du parti "est un véritable boulet. On ne devrait jamais le sortir sur les plateaux télé ou à la radio". Généralement, peu trouvent grâce à leurs yeux. Sauf eux-mêmes. "C'est ma meilleure campagne, vous ne trouvez pas ? Franchement, je le sens bien."
Certains, heureusement, restent plus modestes. Il y en a. Surtout s'ils n'ont jamais encore goûté aux joies de la victoire, phénomène très vite grisant, qui transforme bien souvent d'humbles prétendants en présomptueux prédateurs. Plus le tableau de chasse s'étoffe et plus ils jouent volontiers au vieux routier, au Lion dominant.
Mais en réalité, à l'approche du verdict, les Lions ne sont plus si sûrs d'eux. Ils doutent, on le sent bien. Dans pareilles occasions, ils en viennent souvent à se rassurer auprès des journalistes. Cette fois, ce sont eux qui posent les questions. Des questions qui trahissent bien leur manque de sérénité : "Franchement, vous en pensez quoi, vous, de ma campagne ? Vous pensez que j'ai fait mouche quand j'ai parlé de..." et blablabla. Attitude assez typique quand la messe est dite.
Et si les prétendants se livrent plus aisément à la confidence, ils cherchent aussi la réciproque auprès des journalistes et tentent de percer nos opinions (parce qu'on en a forcément). Aaaaahhh, on se laisserait bien aller, nous aussi. On lui dirait bien, franchement, ce qu'on en a pensé de sa campagne de m... De ses cravates pourries. De son manque de contenu et de convictions. D'idées tout court.
On le lui dit ? Chiche ?
Naann.
Mieux vaut garder ses distances et ses opinions pour soi. Parce qu'il y a une vie après la campagne.
Quand même, on ne va pas se laisser aller sur l'oreiller post coïtal électoral !