B u h e z U r V a l a f e n n

Daïk, chapitre XV

 

 

EIZH - 8 -

   

L’ENFANT.


— Chante-moi la série du nombre huit.

 

LE DRUIDE.

— Huit vents qui soufflent; huit feux avec le Grand Feu, allumés au mois de mai sur la montagne de la guerre.
Huit génisses blanches comme l'écume, qui paissent l'herbe de l'île profonde;

les huit génisses blanches de la Dame.

 

L’EXTRADOLESCENT ENFILE SA COMBINAISON et prépare sa conversion.

Immortel, immortel, c’est vite dit ! Il redoute d’être éparpillé aux quatre coins

de l’espace et de mourir comme emporté par une crise financière...

Pour la première fois de sa vie, il a peur de mourir.

Si la chance est avec lui, il accomplira l’aller-retour sans que ses parents

ne s'aperçoivent de rien ! On appelle cela se sentir pousser des poils

de terrien pubertaire...

-Ils vont voir un peu de quoi un extraterrestre est fait, depuis

le temps que ces proto-intellectuels fantasment sur nous !

 

Daïk ajuste sa combinaison et relève son col. Il frémit à l’idée

de se faire ce trou noir perdu au beau milieu de la galaxie

par le jeu d’une conversion espace-temps :

-Il faut vivre avec son temps, le druide, mâchonne-t-il, un peu bravache.

S’il a bien compris les propos du vieux druide, il y a anguille

sous astéroïde : l’être humain a tort de rester cloîtrer sur sa planète

comme Daïk aurait tort de rester dans sa chambre sous sa coupole

avec ses artéfacts sous cloche. Même qu’il n’a plus le droit de les regarder. Ni

avec des calques ni avec de simples filtres !

Autant de technologies à disposition et aucun pouvoir autorisé, Seigneur, ces adultes

sont-ils fous de ne pas comprendre que les choses ont changé, et que le supplice est

trop grand ?! La technologie est la seule façon de sortir un peu de sa cage. Ou alors,

offrez-moi une trottinette et je ferai des tours de pistes dans ma capsule !

-De toute façon, c’en est trop : l’éternité est devenue d’un ennui mortel.

Daïk retient son souffle, se glisse dans son fauteuil de pilotage – un siège

inclinable équipé d’un pare-soleil à cent quatre-vingt degrés pour éviter

de se brûler les facettes. L’extradolescent rushe les informations

collectées par les navigateurs qui ont déjà taillé la route vers la

constellation du Sagittaire. Il cale la position des rétro-propulseurs pour

capter l’énergie d’attraction du trou noir qui l’enverra tout schuss, pendant

quelques dizaines de milliards d’années-lumière, vers le bras d’Orion.

De là, Daïk dégottera une comète pour le router jusqu’aux confins du système solaire.

Sur la planète Terre.

Un jeu d’adolescent. Si tout se passe bien...

 

*

 

-Chante-moi la série du nombre dix !

Daïk se couvre les oreilles, comme pour ne pas entendre l’intrusion

de ce bougre d’Ann Drouiz qui lui a formellement interdit d’aller plus vite

que la musique. Il se déconnecte du monde et, tout à coup, entend une voix un peu

nasillarde qui s’élève. Une voix à l’accent étrange, possessive, envoûtante, et qui tape

du pied :

 

Dek lestr tud gin a welet
O tonet euz a Naoned :
Goa ! c’hui ; goa ! c’hui, tud Gwenned…

 

La voix lui chante la série du nombre dix, puis interrompt sa transe et lui

souffle ces mots :

-Ce chant est l’un des plus anciens de la Bretagne. Il récapitule le mythe

cosmologique celtique en douze séries. Les Rannoù sont chantées avec répétition des

séries récitées…

-Qui est-ce ? Qui me parle ?

-Penez Drigent est mon nom [Penez Drigent eo ma añv en VBZH, la version

originale, NDLA], répond la voix. Je viens du Léon, en Bretagne, cette

contrée sacrée qui a vu prospérer le chant des Séries !

-A ce qu’il paraîtrait, ce chant est connu jusqu’aux confins de l’espace.

Un druide m’a narré les séries du nombre onze et douze…

Mais la voix se tait et reprend son hymne venu des profondeurs :

-Attendez ! Ecoutez-moi, Penez Drigent, dites-vous ?! Laissez-moi télépather

encore un peu avec vous ! Je m’apprête à venir sur votre planète. Ce n’est

plus qu’une question d’éterni… enfin de méta-secondes ! Dites-moi où je peux vous

rencontrer !

Mais Penez Drigent a repris ses Séries depuis le début comme il est d’usage

dans les gwerzioù. Daïk tente de géo-localiser la communication télépathique

en  appliquant sur son bocal terrestre un cache filtrant les ondes télé-stellaires (!.)

Comment est-il entré en contact avec lui ? 

-Un coup de géoloc’, vite… Là ! Le chant provient de la surface du globe,

hémisphère supérieur, non loin d’un océan qui court d’un pôle à un autre,

parallèle à l’immense langue de terre d’où a surgi la première explosion

nucléaire. Bingo. Elle provient de ce que les Terriens appellent l’Europe !

Daïk vient de géolocalisé ce druide aux pouvoirs surnaturels quelque part

sur un promontoire à l’extrémité du continent, et il chante… il chante devant

une foule immense.

Daïk devine des cris, perçoit des applaudissements en fond sonore,

comme des litanies, et aussi des ondes répétitives émanant

d’un instrument électro-archaïque. Il entend une musique proto-sidérale

l’enveloppant avant de s’éteindre dans un brouhaha cacophonique terrible,

comme si tous les humains de ce coin de Terre hurlaient de concert.

L’extradolescent en frémit. Il ne sait par quel miracle il est entré en contact

avec le druide, peut-être bien un descendant des Initiés de la vallée du Bélen*.

Mais surpris par l’intrusion télépathique, le barde profère quelques mots

avant de couper court.

Zut... Bon, c’est une réaction courante chez les humains. Leur esprit s’autocensure

et réfute la réalité, parce qu’ils pensent que leur imagination leur joue des tours.

La communion sur scène avec le public l'a fait pourtant entrer dans un monde

proche de celui des télépathes. N'est-ce pas l'une des raisons qui explique l’importance

du chant chez les druides et les hiérophantes de toutes obédiences. Ils sont portés par

leurs émotions, entrent ainsi en communion avec les autres esprits, s'approchent du statut

d’être divin. C’est la force de ce chant sacré qui a rendu possible cette connexion

soudaine entre Daïk et Penez Drigent. Parce que Daïk le voulait, au plus profond

de lui. Mais parce que Penez Drigent le voulait aussi., il en est convaincu ! Le faisceau s’est

établi et l’extradolescent l’a intercepté. Et si son esprit factuel a repris le dessus, le druide lui

a livré plus ou moins consciemment cette définition :

-Ce chant est l’un des plus anciens de Bretagne,

il récapitule le mythe cosmologique celtique en douze séries....

 

L’extradolescent ignore si le druide terrien a proféré ces paroles à l’intention

de son public captivé ou à son égard. Pour en avoir le coeur net, il tente un nouveau rush

avec l’humain. Mais ce dernier a fermé la porte, comme apeuré par ce qu’il perçoit

peut-être comme le fruit de sa propre transe, la folie du communiant avec son public.

-Non, vous n’êtes pas porté par la transe, vous avez chanté avec toute

la puissance nécessaire pour être perçu par qui veut bien vous entendre

depuis le cosmos !, tente Daïk. Je veux connaître l’origine de votre monde terrien.

Je veux connaître ce que nos druides nous interdisent de savoir, parce que

j’appartiens à un univers où le savoir est infini mais où la rétention est à la mesure

de sa puissance. On m’autorise à étudier l’astrophysique, mais le sens philosophique

des choses et des êtres m’est dévoyé. On m’autorise à méditer, mais le sens

de mes questions demeure sans réponse. Pourquoi me refuser cette maturation ?

Puis, comme une prière, Daïk implore le druide :

Pourquoi m’empêcher de remonter les séries

une à une, depuis dix jusqu’à la Nécessité unique ?

Pourquoi coder ma vie, la borner dans son immensité, la limiter ?

Pourquoi les adultes ont-ils peur de nous ?!

Pourquoi les enfants sont-ils perçus comme des nains !

Pourquoi étouffe-t-on leur folle créativité cosmique ?

Pourquoi les enterre-t-on avant le tombeau, dans des codes !

Pourquoi baliser la vie de déterminismes, alors même que tout est infini.

Pourquoi nier le chant des Séries, et le réduire à une vieille légende ?!

 

Pourquoi s’approcher du savoir doit-il toujours être perçu comme une crise

d’adolescence. N’y aurait-il pas de monde entre celui des enfants

et celui des adultes ? Convient-il de choisir nécessairement un camp ? Ne puis-je

pas être la synthèse entre la connexion intuitive au cosmos et sa maîtrise

par je ne sais quels garde-fous tout azimut ? N’y a-t-il donc pas de voie médiane

entre l’instinct et la discipline ? Penez Drigent, je vous en supplie ! Répondez-moi.

Ouvrez-moi la porte ! Quelle est la signification de la série du nombre dix ?

 

Daïk rushe de toutes ses forces, au risque d’éveiller les soupçons. Il suffirait

que ses parents entrent en télépathie avec lui à cet instant précis et boum,

ils capteraient immanquablement son amorce de conversation !

Daïk prie pour que cela n’arrive pas...

Sur scène, dans l’un de ces concerts où la transe est totale, Penez Drigent

est saisi d’un malaise. Les mots qui sortent de sa bouche le possèdent, la Série

a pris le pouvoir sur son art, et c’est alors que son esprit s’ouvre

et reçoit le violent rush de Daïk avec toute sa force cosmique.

Il manque de le terrasser sur scène, tandis qu’une musique électronique

submerge la foule :

-Dix vaisseaux ennemis qu'on a vus venant de Nantes : malheur

à vous, hommes de Vannes ! Le meurtre des prêtres du Dieu Bel est

un mauvais présage. Elle annonce la révolution des douze signes du zodiaque

et la fin du monde. La flotte de César est partie de la Loire pour venir anéantir la puissance

maritime des Vénètes, le peuple le plus fort de la confédération armoricaine ! Kervarker dit

un jour que les Romains vendirent à l’encan tous ceux dont César put se rendre maître.

Les dix vaisseaux ennemis représentaient la flotte romaine entière ; César dit lui-même

que les druides étaient étrangers à la guerre mais qu’ils étaient armés

et qu’à la mort de l’archi-druide, ils étaient capables de mettre la main à l’épée

pour disputer l’autorité suprême et plus forte raison pour défendre leur patrie.

 

Possédé, Penez Drigent se laisse extraire ses propres pensées sans

qu’il ne puisse contrer l’extradolescent avide de questions.

Le chant du nombre neuf est l’un des plus abscons qui soient. Lui aussi dit

qu’il vient du Léon. Un chroniqueur du XVe siècle mentionne cette tradition

dans la région de l’Aber Wrac’h. La référence aux neuf petites mains blanches

serait une allusion aux enfants immolés sur un autel de l’Aber Wrac’h, un aber,

une ria, un fjord, l’un des plus impressionnants de l’extrémité nord de la pointe bretonne.

Ce lieu s’appelait Porz Keinan - le port des Lamentations - du fait des gémissements

poussés par les mères des enfants sacrifiés. Les neuf korrigans sont à rapprocher

des neuf korrigans dansant à la clarté de la pleine lune autour de la fontaine

en l’honneur du satellite naturel, leur divinité. Pomponius Mela les appela les prêtresses

de l’île de Sein.**

Ces neuf korrigans firent aussi l’objet d’un culte sous le nom de Koré. Or,

ce fut longtemps une coutume à l’Ile de Sein de se mettre à genou devant

la nouvelle lune et de réciter en son honneur l’oraison dominicale. Le premier

jour de l’An, la même coutume prenait la forme d’un sacrifice aux fontaines,

sacrifice sans commune mesure avec celui du port des Lamentations : il s’agissait

d’offrir un morceau de pain couvert de beurre…

Etrange et singulière pratique… Qu’est-ce que du pain ? Une pâte composée

de germes végétaux, d’eau, de sel, trois éléments essentiels à la vie terrestre.

Qu’est-ce que le beurre ? De la matière grasse provenant du lait. Qu’est-ce

que le lait ? Le produit des glandes mammaires des femelles de la Terre,

femmes de toutes espèces. Il est destiné à nourrir les nouveau-nés. Daïk

peine à imaginer…Encore une référence à la lointaine légende des mortels

qui ignoraient les manipulations génétiques et devaient s’accoupler pour

se reproduire... Les mâles et les femelles de la Terre mêlaient leurs corps et leurs sucs

dans une sorte de rite sacrificiel avec moult gémissements, et de là germaient

leurs mortelles descendances condamnées à en faire autant pour ne pas disparaître,

sans réincarnation cellulaire possible dans le nouvel être ainsi généré !

Au cœur du processus : l’amour, l’autre sel philosophique. La croyance selon laquelle

le fruit de ses entrailles emporterait avec lui une survivance immatérielle de ses créateurs,

survivance d’autant plus riche et féconde que cet amour aurait été puissant. Invincible.

Et voilà l’essence même de la série du nombre neuf !

-Mais alors, pourquoi sacrifier ses enfants sur l’autel près de Lezarmeur ?

Penez Drigent continue de chanter. Sans le savoir, il vient de dérouter

Daïk vers les songes des grands collecteurs : Théodore Hersart

de la Villemarqué alias Kervarker, Pierre Le Baud, et d’autres encore tels Arthémidore

et Strabon. Tous des passeurs de cette bien étrange civilisation où la transmission

et la reproduction ont tant d’importance...

-Ces êtres terriens connaissent encore peu de choses, mais ils cultivent

la transmission comme nuls autres pareils, songe Daïk qui puise

dans le chant du barde, en plein spectacle sacrificiel sur la scène, de précieuses

informations sur l’origine de ce chant originel propagé si loin dans l’espace.

Ils chantent la vie, ils chantent la mort en se tenant dans d’étranges postures,

tournés vers les astres et la lune comme s’il s’agissait d’un Dieu, alors que

Daïk sait très bien que les hommes ont fini par le coloniser pour se dire

qu’il ne s’agissait que d’un tas de caillou et qu’ils ont commencé à mépriser

leurs lointaines idoles ! Comme si le peuple terrien avait cru achever sa mue,

à compter du jour où il posa le pied sur cet astre... Ils se sont empressés d’y planter

un drapeau... Quel symbole !

Daïk se jure d’aller voir la lune de près pour mieux comprendre

ce début de révolution. Un premier pas dans la bonne direction puisqu’en pleine

période de tirs atomiques frénétiques, des hommes ont cherché à quitter le navire,

pressentant enfin que l’espèce allait toucher ses limites et devoir jouer sa survie.

Alors qu’il a devant lui plusieurs millions voire centaines de millions de révolutions

terrestres pour accomplir sa grande migration, il précipite sa perte et improvise

une éphémère conquête spatiale avant de finalement renoncer et de différer

l’urgence. Il entre dans une période contemplative où il observe la dégénérescence

précoce de sa planète à l’aide d’innombrables outils de mesure sans trancher

entre la nécessité de restaurer l’état de la Terre et celle

consistant à préparer son émigration dans l’espace…

Et la laie et ses marcassins ? Et cette bauge ? Une voix inconnue renchérit 

soudain : et l’arbre ! Et le pommier ! Une antique médaille représentait jadis

un sanglier et une laie au pied de deux pommiers mêlant leurs rameaux…

La voix – celle de Théodore Hersart de la Villemarqué cette fois - lui souffle à son tour :

-Nous avons affaire à des rites très anciens, bien antérieurs aux religions

dominantes qui leur ont succédé. Dans l’île de Bretagne, un culte était

dédié à cet animal des forêts, mammifère lui aussi, et emblématique

de ces régions tempérées du monde. Un autre témoin rapporta qu’un sanctuaire

existait. Une église y fut érigée en lieu et place d’un pommier sous lequel

une laie allaitait ses petits…

Encore un rapport à la reproduction !, s’enflamme Daïk, qui finit par

envier ces êtres nés de l’accouplement de leurs ancêtres et qui, quand

ils ont trop de questions existentielles en tête, peuvent se « concentrer »

sur autre chose... Non, pour Daïk, c’est comme si une chaîne s’était

rompue et qu’il avait été éternellement un adolescent en opposition

à ses créateurs a-reproducteurs. L’extradolescent flaire un douloureux

constat : il a l’impression d’être le fils de Dieux qui seraient partis coloniser

l’univers et qui attendraient de lui qu’il accomplisse la même destinée :

celle de voler au-dessus des choses, au-dessus des lois physiques

et astrophysiques. Pourquoi personne ne semble se poser la question de cette

invraisemblable position dans son entourage ? Ne se serait-il jamais tourné

vers ces lointaines légendes s’il n’était pas tombé par hasard sur ces quelque

deux mille cinquante trois feux d’artifice ?

A quoi le questionnement tient...

Et peut-on parler de hasard ?

Kervarker lui souffle qu’un hagiographe évoqua il y a des centaines

de révolutions terrestres [au douzième siècle, NDLA] la reconversion des Bretons

à la religion émergeante en ces termes :

-Un ange apparut en songe à l’apôtre du midi de l’Ile de Bretagne (pourquoi, au fait,

s’agit-il d’une île et non plus d’une extrémité du continent ?). L’ange lui tint ce langage :

partout où tu trouveras une laie couchée avec ses petits, tu bâtiras une église en l’honneur

de la sainte Trinité.

-La sainte Trinité ?

-Oui, le dogme du père, du fils et du Saint-Esprit, égaux, participant tous d’une même essence

divine !

Et là, c’est comme un coup de tonnerre dans l’esprit de Daïk. Trois générations

en une essence divine… comment donc ! Daïk ne comprend plus rien. Il commençait

à voir apparaître une sorte de sanctification de la reproduction des mammifères

de cette planète et d’une supériorité de l’amour, régénérateur. Et voilà qu’on

écarte la pièce essentielle de cette chaîne : la mère. Pourtant, la mère

figure sur cette médaille. Elle peuple les récits fondateurs de toutes ces légendes.

Qu’est-ce donc que cette Sainte-Trinité érigée par-dessus la mère et ses enfants et

l’omettant, l’écartant ? Lobe, jeu, set et match !

Ces récits séduisants perdent soudain de leur superbe. Pour tout dire,

Daïk est prêt à se dérusher, et à renoncer, mais une autre voix, inconnue, souffle

à son esprit :

-Deux poèmes attribués à un illustre druide, disons sans nul doute

le plus mythique de cette civilisation de légendes, La Pommeraie et Les Marcassins,

évoquent cette affaire. Ce barde, hé, hé, raconte qu’un sanglier instruit

les marcassins comme dans l’antique version et les qualifie même d’intelligents et éclairés.

Cette voix est celle de Merlin, Daïk en est persuadé :

-C’est vous ! Vous êtes Merlin ! Je connais mes classiques ! Votre petit « hé hé » ambigu…

Merlin acquiesce :

-Oui, c’est bien moi, mon petit, hé hé...

Merlin se met à lui parler du poète des sangliers. Il s’agit d’une référence

à l’instruction. L’apprentissage du savoir bardique comme quintessence, dit-il.

La reproduction de l’espèce, l’amour, soit. Mais la puissance du savoir, incarnée

par le druide, leur passe-t-elle au-dessus de la tête ? La nouvelle religion va

s’emparer de ce rite pour bâtir un hymne dédié non plus seulement au

savoir dans sa symbolique virile, mais à la figure du père...

Merlin lui dit aussi, comme dans une invocation aux arbres :

-Pommier élevé sur la montagne, ô vous dont j’aime à mesurer le tronc,

la croissance et l’écorce, vous le savez, j’ai porté le bouclier sur l’épaule

et l’épée sur la cuisse ; j’ai dormi mon sommeil (sic) dans la forêt de Kelidon ! 

Ecoute-moi, cher marcassin, toi qui es doué d’intelligence, entends-tu les oiseaux ?

Comme l’air de leurs chants est gai ! Chacune des strophes de la leçon débute ainsi

par une formule doctorale...

-... comme dans le chant des Séries ! Merlin, savez-vous que j’en suis au nombre neuf ?

-Oui. Cette série est comme une règle d’or à l’intérieur de la règle d’or.

Le principe à l’intérieur du principe.

Ainsi a-t-il fallu poser la question et les premières réponses ont migré

depuis la Terre jusque dans l’esprit de Daïk avant même qu’il n’ait eu le

temps de franchir le trou noir par la grande porte du Sagittaire... Wouaw.

Des esprits se sont assemblés pour communiquer jusqu’à Daïk à travers Penez Drigent.

Monde étrange, incapable de penser le savoir d’une seule voix... Ils ne peuvent

prospérer isolés. La mémoire collective est essentielle pour eux. C’est même

une question de survie. Daïk se sent comme le réceptacle d’un faisceau

stellaire qui unirait la conscience de ces hommes sans lien physique ni temporel

entre eux. L’esprit de Daïk les a réunis comme on réunit une assemblée druidique :

 

Huit vents qui soufflent ; huit feux avec le Grand Feu,

allumés au mois de mai sur la montagne de la guerre.

Huit génisses blanches comme l'écume, qui paissent l'herbe

de l'île profonde; les huit génisses blanches de la Dame.

Une nouvelle voix surgit et frissonne, trop heureuse de partager son savoir

à l’enfant :

-Les huit feux évoquent les feux perpétuels qu’entretenaient les druides

en divers temples de l’Ile de Bretagne : sept feux supérieurs symboles

des sept batailles sanglantes, tandis que le huitième, principal, est celui de Bel-Tan

que les Celtes d’Irlande allumaient sur les montagnes

en honneur du soleil au mois de mai.

La voix n’est plus celle de Merlin, mais d’Avaon, comme

il le révèle lui-même avec des accents poétiques :

-Je suis le fils de Taliésin. Ah, le feu aux flammes rapides et dévorantes !

Nous l’adorons plus que la terre ! Le feu ! Le feu ! Comme il monte d’un vol

farouche ! Comme il est au-dessus du chant des bardes ! Comme il est supérieur

à tous les autres éléments ! Dans les guerres, il n’est point lent ! Ici, dans

ton sanctuaire vénéré, ta fureur est celle de la mer ; tu t’élèves ; les ombres s’enfuient !

Aux équinoxes, aux solstices, aux quatre saisons de l’année, je te chanterai,

juge brûlant, guerrier sublime, la colère profonde !

-Joli poème, bravo !, s’enthousiasme Daïk, prêt à applaudir tel un enfant

terrien qui n’aurait que deux mains. Et les huit génisses blanches ?, demande-t-il, insatiable.

Qu’est-ce que ces huit génisses blanches de la dame ?

-Les huit génisses qui paissent l’herbe de l’île profonde ! Du temps de Tacite,

Bel enfant, une déesse était adorée sur Inis Mon, l’île de Mon, que l’on peut

traduire par l’île de la génisse, justement ! Ces génisses étaient consacrées

à l’adoration de cette divinité.

-Et les vents, les huit vents qui soufflent…

-Les Celtes ont des noms de vent correspondant à chaque point cardinal

intermédiaire*… C’est déjà, un pont vers le chant des séries du nombre sept

qui évoque les éléments, dont l’air.

-Quel est-il ?, s’empresse de savoir Daïk, conscient de vouloir brûler les étapes.

Quelqu’un peut-il me le raconter dans cette assemblée ?

-Le chant du nombre sept évoque la division des éléments, répond Taliésin.

Là encore, un chiffre clef, comme dans tant de religions et de légendes.

Personnellement, j’ai moi-même élaboré ma définition des sept éléments : outre la terre,

l’eau, l’air et le feu, j’y ajoute la farine de l’air, les brumes et le vent !

  

____________________ 

 

*Cette conversation télépathique remonte à l’époque postérieure aux tirs nucléaires, quelques temps après le dernier détecté en date [tiré au Pakistan en 1998 et censé être le dernier essai nucléaire autorisé avant le Traité d’interdiction totale des essais nucléaires, le TICE. Hélas, même un extradolescent curieux comme Daïk ne sait pas encore tout à ce sujet. D’autres tirs ont violé le Traité depuis...

**La rose des vents des Bretons comporte huit branches : norzh (nord), biz (nord-est), reter (est), gevret (sud-est), su (sud), mervent (sud-ouest), kornaoueg (ouest), gwalarn (nord-ouest). Nombre d’expressions bretonnes subsistent toujours et sont passées dans le langage des marins. Sur l’Ile de Sein ici évoquée, on parle aussi de la mer de droite (ar mor dehou) et de la mer de gauche (ar mor klei) pour désigner la mer qui s’étend au sud et au nord de la chaussée de Sein. 

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Daïk, chapitre XIV

 

PENDANT CE TEMPS, DAÏK MET LE CAP sur le trou noir II>IV.

Fébrile, l’extradolescent vérifie la production en plutonium et, à l’aide

d’un bras mécanique articulé, plonge les barres dans le générateur intégré.

Il vérifie aussitôt l’état de sa combinaison tout en délockant les stabilisateurs

de la capsule de secours.

L’univers IV n’est pas un monde inconnu. Nombre de navigateurs ont

posté leurs itinéraires préférés sur les méta-terminaux. Les données de vol

sont automatiquement partagées. Ainsi, n’importe quel utilisateur de vaisseau

peut se router facilement. Daïk compte ainsi cibler la portion du trou noir II>IV menant

aux confins de la voie lactée dans l’une des constellations de Ptolémée*.

Pour être déjà évoquée par les récits druidiques, la constellation est située

à proximité du système solaire entre Ophiuchus et Capricorne.

Le centre de cette constellation se trouve dans

la Voie lactée, elle-même plus dense à l’endroit où elle traverse le Sagittaire.

Le Sagittaire est un repère à nébuleuses et à amas stellaires fort bien gâté

par Dame nature...

-Bordel, comment s’y retrouver là-dedans ?, grogne Daïk qui murmure :

l’étoile la plus brillante de la constellation du Sagittaire (Kaus Australis ε Sgr) se situe

à la base sud de l’arc, OK. A dix degrés plus au nord-est se trouve Nunki, au niveau

du cou, super ! Ces deux étoiles forment un quadrilatère complété par Ascella au sud-est

et Medius au nord-ouest. C’est le corps de la bête, quoi !

En retrait, moins lumineuse, τ Sgr marque l’arrondi du corps. A l’opposée, γ et λ Sgr.

Tout bon ! Quant à l’arc, il est formé par trois étoiles : Kaus Borealis, Kaus Medius et

Kaus Australis.

Mouais.

Daïk ne voit pas encore par quel biais récupérer la trajectoire d'une comète…

Une certitude : l’évocation de la constellation du Sagittaire est

bluffante pour une civilisation si en retard en matière d’observation

spatiale. Au cœur de la Voie lactée, la constellation

du Sagittaire et la radio-source Sgr A** sont associées à un trou noir super-massif situé

au centre de la galaxie en univers IV. Une douzaine d’étoiles compose un

amas stellaire en orbite autour de ce même trou noir… Autrement dit, Sagittaire est

LA constellation autour de laquelle tourne la Voie lactée.

Particularité de ce trou noir central qui fait office de courroie d’entraînement,

il émet une faible activité électromagnétique.

Faut-il encore savoir pourquoi.

Daïk jette un globe aux rapports des navigateurs qui ont déjà débouché au

cœur de ce trou noir depuis l’univers II. Il engloutit une faible quantité de

matière, les étoiles en orbite autour sont extrêmement proches puisque la

plus exposée d’entre toutes fait un tour complet en quinze révolutions

terrestres ! Autant dire que dalle ! Aucune forme de matière connue n’est susceptible

d’être aussi comprimée dans un tel espace tout en étant aussi peu lumineux

sauf un trou noir... Celui-là avoisinerait les quatre millions de masses solaires !

Dans la foulée, l’extradolescent géo-localise le système solaire dans un bras

de la Voie lactée très excentrée, et c’est une chance pour leurs

habitants. Car non seulement le trou noir est peu actif, mais en plus, ce système

est très éloigné. Bien avant d’être englouti par le trou noir central, la Grande menace

viendra de l’explosion de l’étoile solaire. Et plus sûrement encore d’une collision

avec une comète...

-Bon, c’est cool. Revenons à nos moutons, fait Daïk. Y’a du boulot !

La distance à parcourir promet d’être phénoménale avant le retour

de campagne de papa-maman. Daïk ne voit qu’une solution : se jouer de

l’espace-temps et bien optimiser ses inverseurs attractionnels destinés à

« négativer » la puissance d’attraction du trou noir et à propulser ainsi l’aéronef

à une vitesse astronomique dans la direction souhaitée. Pas simple, non, car la faible

efficience du trou noir complique sévèrement la donne.

Jouer à fond de la distorsion espace-temps entre univers II et IV, c’est un peu comme

convertir des francs suisses en euro… ou, pour être précis, des francs suisses en dollars

zimbabwéens de 2009 avec ses billets de cent mille milliards de dollars ($ 1014)...

Comme quoi, l’astronomie c’est comme la finance.

Tout y est possible...

 

________________________ 

* Les premiers travaux quantitatifs relatifs à la structure détaillée de la Galaxie remontent à 1918. Harlow Shapley étudia la répartition sur la sphère céleste des amas globulaires et détermina que le centre de la Voie lactée se situait dans la direction de la constellation du Sagittaire aux coordonnées approx. de 17h 30m et -30°. Ainsi  établit-il que le Soleil ne pouvait être situé au centre de la Voie Lactée. Shapley est ainsi considéré comme l’auteur d’une seconde révolution copernicienne. Il estima la taille de la Voie lactée à plusieurs dizaines de milliers de parsecs, un parsec représentant 3,2616 années-lumière soit environ trente milliards de kilomètres. 

*La radiosource Sgr A est découverte en 1974 par Bruce Balick et Robert L. Brown à l’Observatoire de Green Bank, l’année de l’invention des playmobiles.

 

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Joli contraste musical ♀/ ♂... à la sauce Tricky

 

La version originale (sortie en août 2017) :

 

 

Avec un petit faible pour la version remixée du DJ américain FaltyDL

Il a assuré la première partie d'un concert de Radiohead en 2011

(alors forcément... mais pas que !).

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Daïk, chapitre XIII

 

-ÇA NE M’INTÉRESSE PAS DE RÉTABLIR des langues de trou-perdu

ou de Trifouillis-les-Oies. Ça ne m'intéresse pas de revenir à la France

féodale où d'une région à l'autre on ne se comprenait pas. Ceci, même après

François Ier qui avait fait un effort d'unification, unification que certains

veulent détruire ! Le but des langues, c'est d'être compris, de faciliter la communication,

que chacun se renferme dans son petit clocher, je ne trouve vraiment pas ça positif.

Je suis allé au Luxembourg, certains se plaignent que la langue française soit

si envahissante. Moi, j'ai envie de leur dire : "Qui comprend le luxembourgeois,

à part le petit Luxembourg ?"

Mais là encore, c'est soft.*

Il lui a dit ça aussi :

-Avec le français on va dans des pays comme la Belgique, la Suisse, le Québec,

l'Afrique francophone, etc ! Où va-t-il aller le Breton-bretonnant avec son breton chéri-adoré ?

Nulle part ! De toute façon, comme à part la Bretagne tout le reste c'est de la m… il

s'en fiche !*

-Oh.

-Quoi ? T’es peut-être Breton, toi ? C’est nouveau. Vendu à la cause régionaliste !

-Tu te méprends. Ce n’est pas mon propos, ni ma philosophie de vie…

-Comme je vois que tout le monde veut revenir à la France du moyen-âge,

je n'ai plus qu'à m'en aller… Je n'ai pas dit qu'apprendre le breton empêchait

d'apprendre le français, seulement il y en a qui aimeraient bien que l'on ne parle

plus français en Bretagne, à l'image de ces Bretons qui remplacent les panneaux écrits

en français par des panneaux en breton ! Même un extraterrestre n’y retrouverait pas

son chemin !

Et toc. Son père a enfoncé le clou. Sa mère l’a défendu avec mollesse, mais n’a pas osé

soutenir son fils peut-être par esprit de désolidarisation de sa belle-fille

qui l’a rallié à sa cause celto-ruralo-écologiste, qu’il se dit qu’ils pensent.

-De toute façon, à l'heure de la mondialisation, c'est une perte de temps.

Il vaut apprendre au moins le français et l'anglais. Des personnes douées peuvent

aussi apprendre l'allemand et anticiper avec le chinois, là c'est utile si elles veulent

partir en voyage ou s'expatrier. Si elles veulent aussi apprendre des langues mortes

comme le breton si ça les amuse, mais qu'elles ne viennent pas les imposer.

-Il ne s’agit pas d’imposer une culture, il s’agit de la réhabiliter parce qu’elle est

toujours menacée de disparition quoi qu’on en pense. Et que c’est dommage

de perdre un patrimoine pareil. Il ne s’agit pas de l’imposer à qui que ce soit. Mais

il est revenu à l’assaut :

-Qu'est-ce que c'est un million et demi par rapport à six milliards

d'habitants ?*

-Papa, nous sommes sept milliards sur terre, presque deux de plus que lorsque tu es né…

-Raison de plus. Qu'est-ce que ça représente aujourd’hui, la Bretagne, sur

un globe terrestre ?*

-C'est fort, tout ça. Joss pensait que les mentalités avaient évolué. Si considérer

que un million de personnes et demi à l'échelle de six milliards - en réalité 3,2 sans

la Loire-Atlantique et quatre millions et demi d'habitants avec - ne justifient pas

que l'on reconnaisse leur culture, leur langue, alors c'est la porte ouverte à toutes

les extrêmes. Que valent alors trois millions et demi d'Arméniens, trois millions

de Kurdes turcs, cinq cents mille Francophones du Val d'Aoste ou deux cent mille

Lapons, sans parler des Berbères ou des Mélanésiens ? Il y a un seuil minimum pour

avoir droit au respect de sa culture ? Et que dire des arguments très méprisants sur

les locuteurs de ces langues ? Ils sont passéistes, arriérés ? De quel droit les nier, les

empêcher de vivre leur culture ?

Koupaïa lui dit de lâcher l’affaire, de trouver une autre tribune, parce que c’est inutile. Joss

fulmine sous le regard éberlué de la petite qui mouille son boudoir avec toutes les peines

du monde sur sa chaise haute.

Chaud bouillant, il continue sur sa lancée :

-Et que dire encore de ce type de raccourcis : personne attachée à sa culture

régionale = indépendantiste considérant les autres comme de la merde ? On croit

rêver ! Il n'y a pas de lien nécessaire, systématique, entre être attaché à une

langue régionale et vouloir quitter la France. La grande majorité des parents qui

inscrivent leurs enfants dans une école bilingue ne sont pas des militants ni

des indépendantistes. Ils aspirent simplement à transmettre une culture

millénaire, qui n’est pas morte comme on veut le faire croire trop souvent ! Ils refusent

l'idée d'une sorte d’inéluctable uniformisation. Ils sont d'ailleurs très, très souvent

aussi bien attachés au français et au maintien du français face à l'uniformisation

par l'anglais. On objecte toujours des points de vue majoritaires aux minoritaires

et quand on répond que la majorité des minoritaires n’est pas anti-majoritaire on accorde

une espèce d’importance démoniaque aux minoritaires des minoritaires

comme s’ils mettaient en danger la survie des majoritaires et discréditeraient par la

même occasion la majorité des minoritaires, c’est un truc de dingue !

-Alors pourquoi imposer les panneaux bilingues ? Pourquoi taguer au frais du

contribuable les signalisations, jusque dans les gares ? La symbolique est tout de

même claire : il s’agit de biffer le français pour le remplacer. Ne me dis pas l’inverse.

Père et fils sont aux portes de la guerre pour une histoire de chapelles ou

de conviction, selon le point de vue où l’on se place (parce que le minoritaire plaide

tout le temps pour un clocher, le majoritaire pour l’intérêt général).

-Le bilinguisme ne veut pas dire remplacement du français par la langue régionale.

D'ailleurs, toutes les études ont prouvé que l'acquisition d'une langue conforte une autre.

Ils sont d'ailleurs beaucoup, dans ces écoles, à apprendre en même temps l'anglais

dès la maternelle (et à être donc trilingues).

-Alors, autant traduire les panneaux en anglais comme dans certains pays.

 

-Je déteste ce genre de conversation !, lui glisse Koupaïa en aparté, entre deux plats.

C’est complètement stérile ! Je ne me reconnais pas dans la vindicte

identitaire. Le nationalisme, le souverainisme, tout ça c’est dépassé, non ?

Moi je renonce à ce genre de débats. On est libre de faire comme on pense que c’est

bien de faire, mais essayer de convaincre ou de rallier l’autre point de vue à bâtons rompus,

ça m’use. Tu ne peux pas savoir comme ça m’use à la longue ! C’est juste

contreproductif.

Elle a probablement raison, mais Joss lui dit que son père n’avait pas à le

chercher là-dessus !

-Je ne suis pas une vitrine ambulante des langues régionales mais j’aime

la diversité et je l’applique, c’est tout. Maintenant, je n’ai aucune certitude : peut-être

est-ce déjà un combat perdu d’avance comme celui des druides en d’autres temps...

-Arrête de répondre à ses provocations. Tu ne vois pas qu’il te cherche ? Tu es

si loin de ses positions, de son mode de vie. Il a grandi à une époque tellement

différente… Il ne peut même pas comprendre cela et il faut reconnaître que les Trente

glorieuses, par définition, donnent raison à ceux qui ont connu cette ascension.

Puisqu’on n’arrête pas de leur rabâcher qu’ils ont réussi, qu’ils ont eu plus de chance

que les autres, n’est-il pas logique qu’ils nous renvoient dans nos buts à un moment

en disant : « Eh bien, c’est peut-être tout simplement parce que nous avions la bonne

approche de la vie et de la société… » Et que répondre à cela ?

Bébé s’étouffe avec son boudoir. Lui, les boudoirs, il a toujours trouvé

ça bof, mais il paraît que c’est bon pour se faire les dents.

-Eh bien, moi, je trouve des similitudes entre les Trente-glorieuses et les boudoirs.

-Tu es dans le jugement de valeur, poursuit-elle. Je ne suis pas surpris que

tu t’étripes ainsi en famille parce que vous êtes tous sortis du même moule !

-Oh ! Et donc, tu donnes raison à son discours du plus grand nombre.

-Houla, il est reparti. Je ne pensais pas avoir remis un jeton !, fait Koupaïa.

Je ne dis pas que tu as tort, mais tout est affaire d’équilibre, n’est-ce pas

l’esprit du triskel ? L’équilibre des forces... La priorité doit rester l’apprentissage

du français et de l’anglais, dans le respect et la promotion des langues

minoritaires quelles qu’elles soient, c’est tout.

-Ce dans quoi je m’inscris à cent pour cent...

-Eh bien, présente-lui les choses comme ça !

-Il me dira qu’on ne peut pas poser des panneaux de signalisation en-français-

et-en-anglais-avec-un-petit-sous-panneau-en-langues-minoritaires !

-Ben non, ou alors on appelle ça le foutoir. C’est aussi simple que ça. Crois-moi,

la seule solution consiste à faire ce que l’on peut sans répondre à ce genre de taquineries.

-Où est Nathan ?

-Dans le bac à sable, pardi. Il agrandit son village gaulois.

-Famille de fous.

-Ah ça, il tient de son père !

*

Allons bon. Aurait-il perdu les clefs de la sagesse ? Alors, Joss pense que

son Nathan de fils a peut-être raison plus que quiconque : lui qu’ils n’entendent

pour ainsi dire jamais tant il est occupé par son œuvre titanesque. Parfois, Jos

se dit qu’ils ont fait un artiste accompli ! C’est assez difficile à gérer pour les parents.

D’un côté, il ne faut pas contrarier l’artiste, de l’autre il serait bon qu’il s’inscrive

dans le monde à venir (comment concilier les deux, comment trouver la formule

magique dans un monde aussi changeant ? Professer aujourd’hui le retour à une

civilisation dématérialisée et désintéressée de l’argent revient peut-être à lui faire

le lit de la misère). A l’inverse, contrarier une vocation peut être aussi le meilleur

moyen de conduire son enfant à l’échec et à la frustration.

Et donc aussi à la misère ! Hé !

 

Oui, quelle attitude adopter en présence d’un enfant aussi absorbé par sa tâche,

aux antipodes de ce que la société réclame, à savoir des individus

socialement hyper-interconnectés jusqu’à la saturation ? Eh bien, le jeu social

est tellement poussé et puissant qu’on en vient à douter sans cesse des

bienfaits de la solitude, même lorsqu’on en revendique ses bienfaits : serais-je prêt

à souhaiter à mon enfant de vivre dans un camp retranché ? Cette question est

obsédante, parce que Nathan, lui, vit tout de même un peu dans un camp

retranché. Et parfois, Joss a la sensation désagréable que cela tient à leur

mode de vie en relative autonomie, loin du tumulte, et qu’ils ne lui rendent pas service.

Mais le fait est.

Nathan a toujours été comme il est, dévoré par sa création.

Cet enfant ne commet jamais de bêtises, ne fait de mal à quiconque, ne contrarie personne.

Il ne manifeste guère d’émotions négatives. Simplement, il bricole tout le temps,

en permanence, sans avoir nécessairement besoin des autres

pour accomplir le travail qu’il s’attribue tout seul, à la sortie de l’école ou le week-end.

Cet enfant ignore l’ennui.

Et cela ennuie beaucoup certains.

 

________________________

* Tirés de véritables commentaires lus sur le web et sur ce blog même.

 

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Daïk, chapitre XII

 

Tu ne veux pas quoi ? Proférer des ignominies contraires aux lois universelles ?

Non, Daïk, décidément, tu es bien naïf et inconscient sur ce coup-là !

-Cela les conduirait droit à leur perte ! Ils chercheraient à te détruire,

ils te pousseraient dans le vide sidéral. Ces êtres sont maléfiques et

« paranoïaques » pour citer l’antique expert en sciences des défauts humains.

N’imagine pas ces hommes capables de bons sentiments envers un étranger.

Ils ont de tout temps manifesté une vile agressivité envers eux. Sinon, ils

n’auraient jamais déclenché autant de guerres. Interférer dans leur monde

est tabou. Arabat eo ! Formellement interdit ! C’est l’une des lois fondamentales

qui font très certainement que tes parents eux-mêmes se refuseraient à répondre

aux questions que tu me poses là ! NE JAMAIS ENTRER EN CONTACT

AVEC LES TERRIENS, NE JAMAIS LEUR PRÊTER ASSISTANCE ET ENCORE MOINS

ALLÉGEANCE. Ils se serviront de nous à la première occasion, chercheront

à nous dominer ou à nous détruire ! Ils chercheront à tirer avantage de notre présence,

à puiser dans nos ressources par paresse, sans plus chercher à accroître

par leurs propres techniques leur maîtrise de l’espace.

Daïk est surpris par son emportement soudain, lui qui le croyait

acquis à la cause des Terriens.

Ann Drouiz reprend de plus belle :

-Sais-tu combien de peuples extraterrestres connaissent l’existence

des Terriens ? Des dizaines, des centaines peut-être. Tous, nous savons

que cette planète existe et représente une menace, alors que je crois savoir

qu’à ce stade ces êtres barbares n’ont connaissance d’aucune espèce vivante

de notre sorte ! Cette planète est pire qu’un trou noir, c’est un trou noir qu’ils

sont les seuls à ne pas voir. D’ailleurs, je travaille actuellement sur une théorie

là-dessus : et si derrière chaque trou noir se cachait une planète peuplée

d’espèces intelligentes ultra-magnétiques. Voire de Dieux ? Elle fera l’objet d’un ouvrage,

bientôt...

-Pourtant, nous nous nourrissons de leurs légendes… C’est vous-même qui…

-Justement, je parle en connaissance de cause. Leurs légendes sont ce

qu’elles sont. C’est un puits d’enseignements sans équivalent, et c’est bien

la face glorieuse et fascinante de la médaille. Comme je te l’ai dit,

la force de leurs légendes est à la mesure de leur substrat maléfique.

Ces légendes traversent l’espace et le temps. Tant que nous saurons

nous contenter de les étudier et d’en tirer des leçons de vie pour nous-mêmes,

alors tout ira très bien. Et puis, tu ne sais pas tout au sujet de ces légendes. Et il ne vaut mieux

pas tout savoir !

-Qu’est-ce que vous voulez dire par là, druide ?

-Que ces Terriens doivent rester pour nous des légendes. Ces légendes

sont ce qu’ils ont probablement fait de mieux et elles doivent continuer à nous

enrichir comme des outils métaphysiques. Ces êtres archaïques nous rappellent

chaque jour à ce que nous ignorons : la mort, le viol, la discrimination, le pillage

des ressources internes et endogènes, le repli obscurantiste, la peur de l’étranger,

l’amnésie. Appliquer un seul de ces sept vices archaïques nous conduirait droit

au chaos.

-Donc, vous êtes d’accord avec la grande Loi, au fond.

-Oui.

-Mais que faire alors ?

-Se détourner d’eux. Refermer ce chapitre. Détourne-toi de ce bocal plus

bleu et plus beau que les autres. Tu n’aurais jamais dû tomber sur cette séquence

de leur histoire diabolique. Si c’est à cause de ce satané cache que tu as laissé

sur ton bocal, alors enlève ce révélateur de la radioactivité des planètes

immédiatement ! Enlève tous les caches, contente-toi d’observer les planètes

avec tes yeux, sans instruments pernicieux. Cela n’est pas encore la bonne façon

de procéder.

Tu es trop jeune.

Daïk baisse la tête mais il en sait déjà trop.

-Vous n’en parlerez pas à mes parents, hein ?

-Hmmpf !

-S’il vous plaîîîît ! Par tous les Dieux !

Il le supplie comme un ado.

-Ne jure pas par tous les Dieux, pitié, de grâce ! Contente-toi d’apprendre

leurs légendes, et en particulier le chant des Séries dans le bon ordre, ce sera

déjà bien comme ça. Ce n’est pas un hasard si le chant des Séries commence

par douze et se termine par la série du nombre un, qui est celle exigeant la plus grande

sagesse. Je ne suis même pas certain que tes parents soient rendus

au nombre un dans leur mast... euh maturation métaphysique.

-Très bien, alors apprenez-moi le chant des Séries !

-T’es un enfant terrible, toi, hein ?

Ann Drouiz hésite, soupèse le pour et le contre. Il n’a pas envie de tenter

Daïk, il ne veut pas non plus le laisser dans l’ignorance. Autant l’aiguiller

sur de bons rails, il sera toujours temps de l’empêcher d’aller

trop loin… (ça c’est se comporter en adulte !).

-Très bien, fait-il. Mais juste les premières Séries !

Il respire bruyamment, puis fait le silence autour de lui.

Et dit :

-Il y a douze mois et douze signes sur Terre. L'avant-dernier, le Sagittaire,

décoche sa flèche armée d'un dard. Les douze signes sont en guerre.

La belle vache, la vache noire à l'étoile blanche au front, sort de la forêt

des dépouilles. Dans la poitrine, le dard de la flèche. Son sang coule. Elle beugle,

tête levée. La trombe sonne : feu et tonnerre ; pluie et vent;

tonnerre et feu ; rien ; plus rien ; rien, ni série...

-Qu’est-ce que cela signifie ?

-Qu’au début est le chaos universel dans tout le cosmos. J’ai la conviction

que le nombre douze parle du big-bang originel et cela, bien avant que les

astronomes de cette planète n’aient compris ce principe originel. Il parle

des douze signes du zodiaque et des prêtres du Dieu Bel comme présage

de la révolution et de la fin du monde. Le big-bang originel rejoint la fin

du monde. Le chant des Séries pressent le meurtre de la vache sacrée

des Bretons, un vieux peuple terrien faisant partie des peuples dits celtiques*

dont est originaire ce chant druidique au bout de la petite et belliqueuse Europe.

C’est une contrée oubliée, pour ne pas dire niée, d’où proviennent pourtant

beaucoup de légendes sur l’ordre du cosmos. Un barde gallois, peuple celtique

lié par le sang aux Bretons, dit de cet animal fabuleux, la vache noire à l’étoile

blanche, qu’elle était « vigoureuse, vigilante, bonne, belle d’entre toutes, sans laquelle

le monde périrait ». Je peux même te dire que les Initiés de la vallée du Bélen

rapportèrent cela aussi.

-Les initiés de la vallée du Bélen ?

-Des bardes gallois, lointains descendants de l’ère médiévale qui se disaient

descendants convertis des druides, prêtres du Dieu Bel. Tout cela relève des

cultes païens druidiques de cette région de la Terre…** L’évangélisation par

de nouveaux missionnaires a joué à merveille dans ces provinces à tradition

orale en recourant à des emprunts et en mettant en exergue une forme de…

comment dire… de compatibilité entre croyances druidiques et chrétiennes.

-C’était si important que cela ?

-Si important que de transmettre de nouvelles croyances aux êtres humains ?

Oui, c’est d’ailleurs ce qui nous fascine le plus nous-mêmes. Nous puisons

dans leurs légendes des vérités que nous ne retrouvons pas dans la technique

ni dans la science. Ce sont des enseignements, des dogmes. Le problème,

c’est que les hommes s’en sont eux-mêmes servis comme outils dévolus

à la guerre. La mort, le viol, la discrimination, le pillage de ses ressources

internes et endogènes, le repli obscurantiste, la peur de l’étranger, l’amnésie.

J’en reviens à ces sept vices archaïques. L’aveuglement des hommes

recoupe parfois plusieurs de ces sept vices.

-En somme, cet enseignement est aussi important pour nous qu’il le fut pour eux, fait Daïk.

-Je ne formulerais pas les choses ainsi. Je ne hiérarchiserais ni ne quantifierais

pas l’importance de ces enseignements. C’est un travers humain, infantile, archaïque, que

de penser ainsi.

-Que dire de la série du nombre onze ?

-Ha, tu vas vite en besogne ! Mais je m’y attendais ! Le chant du nombre onze,

c’est le chant des onze bélek armés venant de Vannes avec leurs épées brisées…

et leurs robes ensanglantées ; et des béquilles de coudrier ; de trois cents

il ne reste qu'eux onze… !’, entonne-t-il. Le coudrier est le symbole celtique

de la défaite. Bélek est intraduisible. Plutôt que prêtre, il convient de lui préférer

le terme de ministre du Dieu Bel, référence au temple de Bélen. Cette référence

à une bataille demeure incertaine. D’aucuns y voit une allusion à César, empereur

romain, peuple dominant des rives du sous-continent Europe, face au continent

de l’Afrique. On sait que la flotte de César est partie d’un fleuve portant le liquide

clef de la vie sur Terre, du ciel jusqu’à l’océan, aux abords d’une cité appelée

Nantes pour venir attaquer la capitale d’un peuple celte, les Vénètes. Les onze bélek

désigneraient les débris du collège druidique. Les Romains firent égorger

leur sénat et grand nombre de leurs prêtres.

-La guerre déjà !, frémit Daïk.

-La guerre, encore et toujours, face à un ennemi qui va soumettre ce peuple

et commencer à mettre à mal la puissance des druides dont je me réclame ! Mais

j’en ai déjà trop dit pour le moment, Daïk. Médite déjà sur ces deux premières séries

et retourne à ta contemplation.

-Mais je meurs d’ennui !

-Je sais, c’est la croix des immortels.

-Je ne tiendrai jamais une éternité en orbite autour de cette gazeuse insipide et glacée !

-Es-tu en train de me dire que tu es attiré par cette tellurique bleue ?

-Non, Druide, non. J’ai retenu la leçon ! (Il ment).

-L’extradolescence n’est pas un âge facile, Bel enfant. Il est normal que tu sois

attiré par les contrées les plus reculées et subversives du cosmos, mais de grâce,

tu as de belles choses à découvrir autour de toi, oui, tout près de toi. N’y-a-t’il pas

d’autres planètes, d’autres constellations à proximité de chez toi ?

-Cette gazeuse sans intérêt est la seule de ce tr… système perdu !

-Tu as bien des amis…

-Ils habitent dans d’autres systèmes.

-Tu télépathes avec eux, non ?

-Bof… La télépathie, ça ne vaut pas l’exploration !

-Tout de même, c’est la vie.

-Ca va bien deux ou trois RT-II...

-As-tu déjà exploré des mondes ?

-Pas depuis que mes parents sont repartis en campagne !

-Mais avant cela ?

-Bof, un peu.

-Donc ça veut dire oui. As-tu vu de belles choses ?

-Mouais. J’ai visité les contreforts d’une supernova.

-Mais, c’est super ! Et quoi d’autre ?

-Je suis descendu dans une mer de glace où il y avait une grotte à l’intérieur, avec

des stalactites en carbone et en méthanol.

-C’était beau ?

-Bof !

-Allons, comment peux-tu dire ça ! Quoi d’autre ?

-J’ai joué dans la coma d’une comète.

-Quel souvenir fabuleux !!! Avec des amis ?

-Avec ma cousine.

-Fort bien ! Et tu la vois souvent, ta cousine ?

...

Daïk a envie de rompre la discussion, de s’en retourner dans sa capsule.

Toujours les mêmes conversations stériles adultes-ados qui ne résolvent rien…

Comme si le pousser dans les bras de sa cousine ou de ses amis allaient

solutionner le problème ! De toute façon, il ne les verra pas avant d’innombrables

RT-II, donc le temps ne passera pas plus vite pour autant… Autant l’avouer,

Daïk est obnubilé par la Terre. La clef du monde y réside puisqu’Ann

Drouiz vient de lui avouer d’où il tient même son sel philosophique (il s’en

doutait un peu). Sauf qu’il en sait désormais encore un peu plus et apprend même

que le druide se réclame d’une civilisation que l’on appelle les Celtes et

qui sont porteurs de ce si puissant chant fantasmatique. Donc, OUI et mille

fois OUI, Daïk compte bien explorer l’origine de ce savoir avec la ferme

intention de toucher du doigt cette exo-légende fondatrice. Où vivent les Initiés

de la vallée du Bélen ? Où se trouve la cité de Vannes, capitale des Vénètes

qui ont dû affronter les terribles Romains de César, venus des rives opposées de

l’Europe ? Que sont devenus ces onze béleks survivants ? Ne s’agit-il pas des

ultimes dépositaires de cette civilisation ? Etaient-ils eux-mêmes de simples mortels ?

Autant de questions qui surgissent parce qu’il a bien écouté le druide et auxquelles

il espère tant trouver des réponses ! Malheur à toi, druide, je crains que tu n’aies fait qu’emplir

ma curiosité...

 

Et si le druide l’a renvoyé à ses chères études, à la méditation, à la contemplation,

force est de reconnaître que Daïk n’est pas un pur intellectuel pour autant.

Il n’a même pas reçu d’enseignement druidique contrairement à d’autres

jeunes de son âge ! Alors, certes, il n’est pas un intellectuel pur sucre, mais un petit

curieux, oui ! Donc, son heure est venue de savoir puisqu’il est le seul à connaître

l’épisode des explosions atomiques et qu’il tient, soudain, un début de piste :

Il y a douze mois et douze signes ; l'avant-dernier, le Sagittaire, décoche

sa flèche armée d'un dard. Les douze signes sont en guerre.

La constellation du Sagittaire… Il en est sûr et certain ! C’est par là-bas qu’il doit

se tourner et qu’il trouvera la clef manquante à son périple sur Terre.

Daïk se dé-rushe du Druide et rompt la communication.

Kenavo.

 

 

________________________ 

*Peuples celtiques, dont l’origine étymologique demeure encore floue. Les grecs anciens la firent dériver du verbe grec kellein (accoster, aborder un bateau) ou d'ancêtres éponymes tels que Celtos, fils d’Héraclès. Des linguistes ont émis l’hypothèse d’une racine indo-européenne *kel signifiant « haut » (de cette racine dérivent les mots celsus, « élevé, élancé, haut, grand », cella (« grenier »),  culmen, « point culminant »), columna, « colonne », collis). Autre sens : « frapper » ou « cacher ». Selon une autre théorie, le mot "celte" proviendrait de l'indo-européen *keleto, « rapide » car se déplaçant à cheval, ou de kel-kol, « colon, envahisseur ». Le mot Celte est aussi à rapprocher de « sel » (en grec ancien, hals, en latin, sal) au centre de l'activité économique de la riche civilisation de Hallstatt.

**« Des missionnaires de la religion dite chrétienne transposèrent ces chants dans la « contre-partie chrétienne. L’enseignement seul fut changé. L’apôtre emprunte au Druide son système pour le combattre », évoque Théodore Hersart de la Villemarqué in Barzhaz Breizh.

 

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Daïk, chapitre XI (2e partie)

 

La loi de l’offre et de la demande est symptomatique d’un manque

de courage intellectuel.

Il y a toujours assez de place pour tout le monde dès lors que l'on fait de

cette règle une priorité. La loi de la rareté-fait-le-prix*

est révélatrice d’une tendance autodestructrice puisque l’espèce humaine

se sait prolifique sur un espèce limité, borné. 

 Ne convient-il pas d’orchestrer les moyens de développer les conditions

d’épanouissement dans un espace infini ? L’être humain a

délaissé la recherche spatiale pour finaement privilégier la quête de l'arme atomique

se tournant résolument vers la discrimination par la rareté et la guerre !

Choix absurde, malveillant. Suicidaire, une fois de plus.

Et une terrible perte de temps !

 ..Fin de l’armement de la capsule. Daïk manœuvre le bras articulé

de l’astronef à quatre-vingt dix degrés de la planète autour de laquelle

il stationne.

Il entre en télépathie avec le vieux druide.

Le druide daigne lui répondre, mais décide finalmement de lui transmettre un flot

non codé de savoir intrinsèque.

L’enfant lui aurait bien posé quelques questions… mais peut-être est-ce mieux ainsi.

Collecter le savoir intrinsèque lui évitera de se faire repérer par ses parents. Daïk

se souvient avoir entendu parler d'un syndrome, en télépathie, appelé le syndrôme

de la balle au bond.  Le principe ? L’intrusion d’un tiers entre

un interlocuteur émetteur et un interlocuteur récepteur peut créer ine entrée en

communication inopinéeCe phénomène est rare, en télépathie. Mais la rareté, 

dans un monde infiniment vaste, cela arrive tout le temps...

 

Quand les êtres humains auront compris cette maxime, peut-être en auront-ils

enfin terminé avec leur principe de la discrimination et leur loi de l’offre et de la demande !

Daïk ne prend pas le risque d’envoyer un rush au Druide pour se rappeler

à son bon souvenir. L’extradolescent filtre les informations brutes qui émanent

du druide qui, pendant ce temps, se laisse faire et continue de tailler ses végétaux...

Daïk rétro-projette les informations qui lui semblent les plus 

pertinentes sur son média-terminal en prévision de l’effort de concentration que

va exiger la phase de navigation jusqu’au trou noir. Daïk n’a pas encore mis au point

sa trajectoire et bute toujours sur l’itinéraire intermédiaire une fois

qu’il aura franchi son trou noir, quelque part, entre univers II et IV.

Reste cette épineuse question : pourquoi l’homme n’est-il pas parvenu

à se libérer du joug de la guerre au sortir du conflit le plus meurtrier

et pourquoi n’a-t-il pas utilisé les pouvoirs de l’atome pour commencer

à préparer son avenir extra-terrestre ? A ce stade, une certitude : les premiers tirs

nucléaires se sont produits à la fin de la pire guerre entre humains et a ouvert

à une autre course technologique morbide. Le druide Ann Drouiz y parle de

« guerre mondiale », comme s’il lui dictait l’existence de deux conflits

majeurs, puis la visio holographique s’interrompt.

Bon… OK !, lâche Daïk en se massant les tempes. Le premier tir s’est produit dans une zone

du monde éloignée de cette guerre, les tirs n°2 et n°3 ont scellé le destin

de cette guerre sur l’archipel, mais la majeure partie du conflit s’est déroulée

dans une région très découpée et dangereuse, au bout du continent le plus vaste,

où se déroula la première guerre dite mondiale. OK. Daïk s’empresse de visualiser

les pics radioactifs sensibles émis par ces explosions nucléaires et dresse

aussitôt un constat : curieusement, aucune des explosions ne s’est déroulée

sur cette partie de la Terre. Surprenant ! De plus en plus surprenant ! Cette région

de la Terre aurait-elle renoncé à la guerre ? Ou n’y aurait-il plus de survivants ?

Pourquoi cette soudaine migration de la violence et de la destruction à

la surface de cette planète aux espèces si multiples et dangereuses ?

Tant pis. Daïk doit de nouveau entrer en contact avec Ann Drouiz.

Rush au druide !

Cette fois, ça marche !!!

Daïk se sent pris d’un vertige comme lorsqu’on bascule d’un espace-temps à un autre

(il n’a pas encore fabriqué sa combinaison à l’aide de l’imprimante 3D) :

Ruuuuuussssssssssshhhhhh.

-DDDaaaaaaïïïïk… ? Ô bel ennnnnffffffaant, que me veux-tuuuu?

-Ann Drouiz ! Mes hommages, ô druide. Je ne voulais pas vous déranger,

je me suis permis de collecter quelques informations précieuses contenues

dans vos ouvrages…

-Attends, je bouge. Ca capte mieux, là ? Oui, j’ai vu ça sur mon rapport

de fréquentation ! Tu croyais sortir de mon esprit sur la pointe des pieds,

mais j’ai tout vu, hi, hi ! Tu me parles de mes ouvrages parus

aux Editions de la forêt des Dépouilles !

-Excusez-moi, pardonnez-moi, ô druide.

-Dommage que tu n’aies pas l’âge de prendre l’apéro, mais ce n’est pas

grave, on va discuter un peu ! Attends juste un instant, je suis en plein collectage...

Je reviens, ne bouge pas, hein ? La vache noire à l’étoile blanche veut sortir

de la coque, la garce ! Hoooo !

-…

-Deux petites méta-secondes, hein !

-Oui, mon druide.

Une voix sourde, au loin :

-Ohhhhhôôôôôôô…. Ne sors pas de la coque et toi, Hu-Gadarn ! ICI !

Rhââ, cette vache sacrée est impossible à garder ! Saleté !

Chtoc !

!!!

Nouveau barouf de tous les diables, puis, essoufflé :

-C’est bon, je suis prêt. Je lui ai fait sa fête. Alors,

Bel enfant, que veux-tu que je te chante ?

-Eh bien… Je…

-Allons, tu ne m’as pas dérangé pour rien, ne fais pas ton timide ! Tu penses sérieusement

un instant que je me fiche du savoir des apprenants ? On ne me dérange jamais

dans mon champ.

-Vous… cultivez un champ magnétique… ?

-Non, pas un champ magnétique, non.

-Un champ d’astéroïde alors ?

-Non plus. Un champ de labour, de culture traditionnelle, avec des plantes

hallucinantes, toutes sortes de plantes qui prolifèrent à ma guise.

Tu sais qu’elles ont des vertus insoupçonnées en d’autres mondes ?

-Comme sur la Terre ?

-Exactement, l’enfant ! Je vois que tu comprends vite. Alors comme ça,

tu as déjà entendu parler des plantes et de leurs vertus ?

-Euh... je ne suis pas très fort en proto-botanique...

-C’est bien le problème avec vous autres qui ne croyez plus à mes théories,

vous vous intéressez à ce que vous croyez utile ! Ce n’est pas parce que nous

ignorons l’intérêt des plantes qu’il ne faut pas s’y intéresser.

Les Terriens en auront bien besoin un jour…

-Vous vous intéressez beaucoup aux Terriens aussi, n’est-ce pas, druide ?

-Ah. Je vois. C’est pour ça que tu m’as intercepté.

-Oui, enfin, c’est un peu plus compliqué que ça...

-Tu étais en train de puiser des informations sur la Terre, je le sais ! Je vois qu’il y a

une légère pellicule de rushs qui est retombée sur mes manuscrits terrestres.

Je peux te dire que c’est encore plus parlant qu’un banal rapport de fréquentation.

Je peux même te dire aussi que tu as tourné des pages, sans même le savoir.

Hé, hé ! Tu es entré dans mon esprit et je t’ai transbordé dans ma bibliothèque

terrestre en te désignant les ouvrages les plus intéressants…

Hé, hé, hi, hi, hi, ho, ho, ho ! J’adore faire ça.

-C’est vraiment ce qui s’est passé, druide, vous m’avez… redirigé ? La télépathie

peut faire ça ?

-Avec un peu de maîtrise, oui ! C’est comme les rétro-liens.

Ann Drouiz émet un petit rire de satisfaction. Le druide hydromelé bombe

le torse et plisse les yeux. Ah ça, il est plutôt content de lui.

Il poursuit :

-Non seulement on peut répondre aux questions, mais on peut aussi arracher

une partie de ses pensées et les transborder dans un lieu physique ou virtuel.

Donc, pour te dire, bien sûr que c’est possible. Tu as consulté des livres

anciens venue de la planète Terre. Et je peux te dire que nous les méconnaissons,

ces chers amis terriens, même moi tu sais. Nous les « archaïsons » volontiers.

Mais je peux te dire aussi que les ploucs de l’espace ont quelques qualités

tout de même : ils sont maîtres dans l’art de s’attaquer à plus fort qu’eux.

C’est un trait de caractère chez eux. Ils n’ont pas peur de pêcher par excès

d’orgueil. C’est parfois nécessaire pour avancer ; le problème, c’est qu’ils font

la guerre tout le temps. Leur entêtement permanent, leurs convictions dépassées,

leur méconnaissance phénoménale du cosmos… Sais-tu qu’à l’heure

où  je te parle, enfin… bref, je ne devrais pas te le dire…

-Quoi donc ?

-Rien. Rien. Parle-moi plutôt de tes recherches.

-Eh bien, disons que je suis tombé par hasard sur un phénomène

très curieux, en observant la Terre depuis mon bocal…

-Tu fais ça, toi ? Oh, oh, oh !

-Oui, oui, confesse Daïk, en baissant la tête à distance.

-Tes parents ne t’ont pas interdit d’observer la Terre dans un bocal ?

De mieux en mieux !

-Ben…

-Eh bien moi je dis qu’ils te font bien confiance ! Ce n’est pas à proprement

parler de ton âge tout ça, et tu le sais, n’est-ce pas ?

-Je ne…

-Tsssst, allons l’enfant ! Je plaisaaaante. Hu, hu, hu ! Ne t’excuse pas d’être

un esprit curieux, va. Je ne suis pas ton père, après tout. Que veux-tu savoir ?

-J’ai observé la Terre aux environs de la 4,6 milliardième RT [RT pour Révolution terrestre,

une unité de standard de temps universellement adoptée dans le dos

des terriens. Il en est de même de certaines unités de mesure et du nom des constellations

en univers IV, NDLA].

-Houla, soit plus précis. Il s’est passé beaucoup de choses aux environs

de la 4,6 milliardième révolution terrestre. Tu me parles de l’âge d’or de la Terre,

vaste période ! L’âge d’or, l’âge adulte, l’âge de l’être humain. Tu me parles

de la période la plus féconde de cette planète, quand tout a basculé. Oh que oui,

beaucoup de choses se sont produites sur cette bonne vieille Terre... C’est que l’homme est

une drôle d’espèce...

-Très bien, je vais être plus précis. Je suis tombé sur la Terre à l’âge d’or atomique.

J’ai vu la surface du globe se consteller de poussées radioactives. Certaines visibles

depuis l’espace, d’autres décelées grâce au cache mesurant la radioactivité…

-Tu laisses tes caches sur tes bocaux, toi ?

-Oui, euh… toujours.

-Superposés ?

-Euh, oui, tous les caches sont superposés de sorte que je puisse ainsi non

seulement voir, mais mesurer les différentes strates d’information astrophysiques

et chimiques. J’aime bien laisser les caches. Est-ce que c’est mal ?

-Hum... Non, non, c’est assez disruptif... Je te trouve très curieux pour ton âge, c’est tout.

Tu travailles bien tes AAP, à ce que je vois.

-Oui, comme mes parents ne sont pas souvent à la maison,

j’ai beaucoup de temps pour ça.

-Tu n’as pas beaucoup d’amis ?

-Ils habitent à l’autre bout du système le plus proche, et encore... beaucoup ont

dû migrer avec leurs parents en univers III.

-Ah, l’éclatement des cellules familiales à cause du travail… Un grand classique.

Ce n’est pas un mode toujours très adapté pour les enfants tout ça… Je vois... Tu n’as pas

de druide attitré dans ton système ?

-Non.

-Tu ne reçois pas d’enseignement druidique ?

-Non plus.

-Et tu connais tes classiques métaphysiques et astronomiques... Eh bien, fils,

je te tire mon chapeau.

-C’est juste que j’ai envie d’apprendre, rougit Daïk. Il bombe un peu le torse,

quand même. J’ai soif d’en savoir plus sur cette planète, j’aime beaucoup les légendes

terriennes. Je trouve que ce sont les plus surprenantes d’entre toutes.

-Hum ! Les plus sulfureuses, aussi. Tu mets le doigt sur des savoirs maléfiques. La Terre,

c’est un monde très subversif, tu sais...

Daïk se sent soudain verdir de honte.

-Ne t’excuse pas, va. Je sais bien que c’est de ton âge !, reprend Ann Drouiz

qui part dans un éclat de rire caverneux nourri de postillons à l’hydromel. Ne zoome pas trop

quand même sur cette planète. Ils font de drôles de choses avec leurs… Bref, des choses

qu’on ne peut même plus concevoir, nous autres.

-Quel genre de choses ?

-Hummm ! Il éclate de rire. Des choses. Tu ne peux pas comprendre ! En principe,

tu ne pourras jamais comprendre. Non seulement ce n’est pas de ton âge,

mais je dirais même que ce n’est pas de ton espèce ! Mais passons, si tu

le veux bien ! Revenons plutôt à ta question. Tu as vu des explosions radioactives

à la surface de la Terre, soit. Quelles sortes d’explosions ? Sais-tu que la Terre

a été percutée par un astéroïde qui a soulevé un gigantesque nuage qui a

bouleversé le règne des espèces vivantes ?

-Non, je l’ignorais. Je n’ai rien vu de tel...

-Allons bon ! Tu as raté la première catastrophe majeure, pourtant ! Les formes

de vie intelligentes précédentes ont été balayées. Elles étaient encore plus

archaïques que les humains et étaient loin de maîtriser la cosmologie.

C’est la seule façon d’apprendre à survivre pourtant.

-Non, ces explosions étaient comment dire… le fruit de l’homme, groupées sur

quelques dizaines de RT locales successives. J’en ai compté deux mille cinquante-trois,

avec précision, sur les différents continents.

-Ah les continents... Je vais te citer un classique. Mon vieux pote Taliésin disait :

« La terre a cinq zones et se divise en trois parties : la première est l’Asie, la seconde

l’Afrique ; la troisième, l’Europe. » Bon, si Taliésin voyait juste sur le nombre de

zones, il se trompait pour le reste… Deux mille cinquante trois explosions

artificielles, tu dis ?

-C’est ça. Des explosions atomiques.

-Atomiques ? Par tous les astres !

-Une première en plein désert puis deux sur un archipel au large du continent

le plus vaste, puis d’innombrables en tous points, mais jamais là où

se tinrent les deux grandes guerres dites mondiales.

-Oui, je vois, exact. Tu as laissé de la poussière sur les livres d’Histoire des grandes

guerres terriennes. Je comprends mieux de quoi tu veux parler. Tu veux parler de

la découverte de l’atome et de son utilisation à des fins guerrières. Tu cherches

à voir ce que tu ne devrais pas voir, tu cherches à concevoir l’inconcevable.

Sais-tu que cela n’est pas la bonne manière de procéder ?

-Eh bien… non, pourquoi ?

-On n’aborde jamais le néant par le début. Le chant des Séries commence au

nombre douze et se termine par le nombre un. Pas de série pour le nombre

un... Tu t’intéresses aux aboutissements avant de comprendre le tenant. Tu t’intéresses

à ce que les druides terriens appelaient La Nécessité unique, Le Trépas, le père

de la Douleur : Heb rann, ar Red heb-ken ; Ankou, tad ann anken. Et ils ajoutaient :

Netra kent, netra ken. Rien avant, rien de plus. N’as-tu jamais entendu parler du chant

des Séries ?

-Si, un peu… C’est une très vieille légende oubliée…

-Ce n’est pas seulement une vieille légende oubliée. C’est une composante

méconnue mais essentielle de la pensée cosmologique et philosophique

de cette planète, transmise de génération en génération par voie orale.

Ah, comment t’expliquer… transmise de druides à l’enfant, vie terrestre

après vie terrestre, tu saisis ? Nous ne procédons pas ainsi, nous autres

esprits immortels. Nous ne transmettons pas le savoir comme une chaîne,

hantés par la peur de la mort, contraints de se penser immortels en recourant

à toutes sortes de mythologies, alors qu’on pressent bien que le cosmos

est un autre monde où le temps n’a pas nécessairement la même dimension.

Tu mets le doigt sur l’angoisse existentielle de ces êtres antérieurs aux grandes

découvertes méta-astronomiques. C’est la question du néant que tu me

poses là. Cette série d’explosions atomiques a trait précisément à l’apprentissage

par l’homme de nouvelles limites alors même qu’il ne maîtrise pas encore

l’espace...

-J’ai cru comprendre au cours de cette brève incursion dans vos livres

qu’il y a eu deux guerres dévastatrices et qu’elles se sont terminées

par des explosions nucléaires meurtrières, puis des centaines et des centaines

d’autres se sont succédé mais sans dommages directs sur l’homme. Et curieusement,

ces explosions ne se sont jamais produites sur la partie du monde

où se sont déroulées les principales batailles...

-Tu cherches à faire des ponts entre légendes et faits physiques, tu cherches

à confronter tes croyances à la réalité. Je vois. Tu grandis, l’enfant. Oui, tu

grandis. Hélas tu n’as pas eu la chance de bénéficier d’un enseignement druidique

complet, contrairement à d’autres. Tu as grandi avec ta curiosité et tes

questionnements débordants sans pouvoir bénéficier de la science des sages.

Tes questions sont immenses et tout azimut. Tu poses le problème en partant,

comme je te l’ai dit, du mauvais bout de la chaîne. Peux-tu simplement

comprendre ce qu’est une chaîne ? Un début, une fin, un ordre de compréhension

des choses. Pour comprendre le monde des humains, il faut cesser de penser dans l’absolu

comme un être immortel. Tu dois sans cesse garder à l’esprit que tout est à durée

déterminée dans ce monde. Tout !

-Je comprends...

-Je ne sais pas si tu comprends, il ne faut jamais proférer de telles

certitudes à tort et à travers. Que cherches-tu à comprendre à travers

ces explosions : qu’elles ont été causées par l’homme lui-même ? Cela, si

je m’abuse, tu l’as déjà compris. Oui, la première a eu lieu dans un désert

sur un continent de la taille d’une île gigantesque qui va d’un pôle à un autre.

Cette bande de terre s’appelle le continent américain. C’est sur ce continent

qu’eut lieu la première explosion atomique créée par l’homme. Et cela a été

fait pour s’entraîner, comme une répétition, dans le but prémédité de tuer

d’autres hommes au cours des deux tirs suivants sur l’archipel que l’on appelle

le Japon. Or, le peuple habitant cet archipel combattait contre le peuple situé

sur le continent américain, le premier était allié au peuple à l’origine de la guerre

la plus monstrueuse que la Terre ait jamais portée et se trouvait en Europe,

dans cette petite région du monde étroite, très découpée, où des civilisations

multiples ont prospéré, l’un des trois berceaux des légendes les plus innombrables

qui courent encore aujourd’hui jusque dans le cosmos. Les premiers créateurs

de l’arme atomique ont puni le peuple de l’archipel pour mettre un terme

à leur guerre et à leur soutien au peuple d’Europe soumis au pire monstre

de tous les temps. Ce peuple américain soutenait une bonne partie des peuples

agressés d’Europe, notamment ceux d’où sont partis ses premiers colons

(mais pas seulement). Or, cette nouvelle arme s’est avérée dévastatrice,

plus puissante que les vaisseaux archaïques utilisés jusqu’alors. Elle s’est

imposée au monde et d’autres peuples ont voulu la posséder pour s’en

servir de bouclier ou d’arme absolue et éviter ainsi qu’une telle guerre monstrueuse

ne se reproduise un jour. Puis, pendant des dizaines de dizaines de révolutions

terrestres, tous ces peuples armés de l’atome se sont comment dire... entraînés !

Ils ont tiré à blanc, sans cible militaire désignée, mais dans l’intention d’améliorer

leurs techniques et de montrer aux autres qu’ils sont les plus forts. Seulement,

ils ont mésestimés les effets de leurs milliers de tirs sur une aussi courte

période et cela a déstabilisé l’équilibre de la planète sans qu’ils ne s’en rendent

compte. C’est comme si, pour s’entraîner à la guerre, ils s’étaient

tiré des milliers de balles dans le pied !

-Vous voulez dire que les humains n’ont pas cherché à combattre, à détruire

le territoire de leurs ennemis, mais qu’ils ont détruit leur planète au bout

du compte ?

-Les humains font les choses à l’envers. Ils créent pour détruire avant d’utiliser

le fruit de leurs créations à des fins bénéfiques. De la même manière, ils

ont préféré utiliser leurs découvertes atomiques pour la guerre ou pour créer

de l’énergie radioactive générant des déchets résiduels ultra-toxiques. Et

seulement ensuite ils ont utilisé les propriétés du plutonium pour mouvoir

leurs vaisseaux spatiaux. Hélas, après avoir enfin décidé de voyager dans

l’espace et de découvrir d’autres planètes dans une logique long-termiste,

ils ont sévèrement réduit leurs investissements spatiaux, focalisant sur la

nécessité de produire toujours plus d’énergie à court terme. Ils sont devenus plus

schizophrènes que jamais, comme aurait dit un illustre expert dans la

science des défauts humains, un certain S. Freud.

-Un expert dans la science des défauts humains ?!

Daïk rit. L’extradolescent se dit qu’il est tout de même bien inconscient

d’aller flirter avec cette planète peuplée d’êtres aussi dangereux et maléfiques...

Il poursuit néanmoins, au comble de la curiosité :

-Mais comment se fait-il que tant de légendes proviennent de cette planète ?

Est-ce précisément parce qu’ils n’ont jamais fait les choses comme

tout le monde, qu’ils ont expérimenté le mal plus que n’importe qui ?

-En somme, ta question est la suivante : est-ce que la multiplicité des légendes

tiendrait à l’importance du fond historique maléfique. Auraient-elles prospéré

sur le substrat du mal. Eh bien oui, je pense qu’il y a un peu de ça. D’ailleurs,

cette science est devenue très puissante dans les révolutions qui ont suivi

cette période de guerres terrestres et atomiques. Mais cela tient avant tout

au fait que la discrimination par la rareté est devenue insoutenable.

Je crois que tu t’es aventuré de ce côté-là déjà. Tu fais des ponts, l’enfant,

et c’est une bonne chose. Mais le rapport des êtres mortels à la rareté

de leurs ressources est une composante essentielle, pour ne pas dire

déterminante, de tous leurs problèmes. Ils ont transmis de générations en

générations cette doctrine pernicieuse. Ils fondent toute leur organisation

sur ce précepte suicidaire, au lieu d’élargir leur horizon en colonisant d’autres

planètes du système solaire, ce qui s’avérera de toute façon inévitable s’ils

ne veulent pas disparaître un jour. Tant d’autres espèces vivantes ont compris

depuis longtemps cette nécessité de coloniser l’espace pour survivre aux astres

qui ne sont pas éternels. Tant d’espèces ont compris cela depuis la nuit des

temps et sont à ce titre bien plus évoluées ! La génétique et la maîtrise

de l’espace sont les deux sciences fondatrices de l’immortalité dans

la forme que nous connaissons tous ici. Seul le vide sidéral demeure une

menace pour nous, comme tu le sais. Et bien il faut imaginer cette espèce

de vie dotée d’une planète magnifique, merveilleusement belle et féconde -

parce que la Terre est l’un des plus beaux oasis qui soit - mais incapable pour

autant d’envisager sa pérennité autrement qu’en puisant ses dernières

ressources et en s’entre-tuant. C’est très regrettable.

-Ce sont des barbares !

-Des barbares infernaux qui vivraient dans un paradis pour reprendre

ces termes issues de vieilles légendes venues jusqu’à nous...

-Mais peux-ton les aider ? Ne convient-il pas de leur apprendre nos techniques

génétiques et astronomiques pour les sortir de leur « enfer » ?

Soudain, le druide adresse un puissant rush à l’enfant. La communication

menace de se rompre.

Daïk rappelle le druide, le supplie :

-Ô druide, druide, répondez-moi, ne m’abandonnez

pas à ce questionnement !

 

* PS : oui, je sais. J'expérimente la presse économique capitaliste.

Pour mieux comprendre de l'intérieur.

 

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Chapitre XI (1re partie)

NAO – 9 –

   

L’ENFANT.

— Chante-moi la série du nombre neuf.

LE DRUIDE.

— Neuf petites mains blanches sur la table de l'aire, près de la tour de Lezarmeur,

et neuf mères qui gémissent beaucoup.
Neuf Korrigans qui dansent avec des fleurs dans les cheveux et des robes de laine blanche,

autour de la fontaine, à la clarté de la pleine lune.
La laie et ses neuf marcassins, à la porte de leur bauge, grognant et fouissant, fouissant et grognant;

Petit ! Petit ! Petit ! Accourrez au pommier ! Le vieux sanglier va vous faire la leçon.

 

 

FONDAMENTALEMENT, POURQUOI UNE ESPÈCE VIVANTE se sachant mortelle sème

la mort autour d’elle ?

L'instinct de survie ? 

Allons, même lorsque cette espèce se sait plus menacée, elle trouve

encore le moyen de semer la mort... 

La jalousie ?

Fais chier, je vais mourir. Tiens, meurs avant moi ! Bof...

La curiosité mal placée ?

Tiens, au fait, ça fait quoi de voir l’autre mourir… ?

Instinct de mort, éros, tétanos, et autres théories dans le genre. Tout en

armant sa capsule de secours, Daïk se remémore de lointains principes

terriens du même ordre. Telle cette légende venue d’un monde ancien ayant survécu

et colonisé une bonne fraction de l’espace : un récit raconte qu’un terrien aurait mis

des mots sur le mal par excellence. L’être humain serait animé

de deux flux contradictoires liés à sa propre constitution. Il serait programmé

pour donner la vie… et pour la reprendre !

Et pourquoi ça ? Des milliers d’individus ont étudié la question, Daïk rechigne à l’idée

de s’y coller à son tour avec son œil d’extradolescent.

Déjà qu’il a du mal à comprendre l’univers adulte

et binaire de ses semblables, alors celui de ces tortueux esprits

pseudo-intelligents qui, au balbutiement de la maîtrise de l’atome et

de la biotechnologie, se sont sentis obligés de jouer au suicide collectif… !

Non, n’attendez pas qu’il perce le secret de cette alchimie nauséabonde.

Daïk croit aussi se souvenir d’une légende rapportée par un collecteur

émérite racontant que les êtres humains seraient doués de pouvoirs

que d’autres espèces vivantes sur cette même planète n’auraient pas

et que cela les distinguerait de ce qu’ils appelleraient « les animaux »

de la même manière qu’un extraterrestre se croit supérieur

à un extraterrestre d’un autre univers...

A sa connaissance, cette règle est une particularité propre à cette planète

et tiendrait au fait qu’elle est comme un vaisseau peuplé d’une myriade

d’espèces vivantes. C’est loin d’être le cas partout où la vie a prospéré

dans l’espace, même dans l’univers IV, et cela pourrait expliquer ce sentiment

de supériorité malveillant.

Pour survivre, très tôt, l’être humain aurait dû éliminer les autres espèces

et cette pratique, au fond constitutive de son être, comme inoculée par

un esprit démiurge supérieur, aurait aiguisé une sorte d’instinct morbide.

Désormais maître de son monde, il retournerait volontiers cette tendance mortifère

immuno-acquise contre son prochain. L’enfoiré. Cela serait même une des grandes

contradictions de son règne : plus il dominerait et plus l’homme tuerait l’autre

d’une manière de plus en plus sophistiquée.

 

Daïk se connecte à l’œuvre de ce collecteur, historien, archéologue,

fin terriennologue surnommé Ann Drouiz. Le druide. Ermite aux théories fumeuses

qui collectionne toutes sortes de vieilleries sur la planète Terre. Son œuvre subversive

peut être consultée dans un bocal multidimensionnel pour adulte (on est

en exocratie tout de même !). Daïk télécharge l’artéfact de ce dernier sur

le média-terminal de la capsule de secours. Il ne veut pas aller trop vite en besogne,

mais puise de précieuses informations pendant que son imprimante 3D produit

les barres de plutonium qui serviront au décollage... Il se pourrait bien que

les premières clefs de compréhension de cette multiplicité d’explosions artificielles

se trouvent dans les travaux du terriennologue sulfureux et bizarodorant

Ann Drouiz. Qui sentirait l’H2O-mel !

 

Une petite recherche par mot clef dans ses bocaux l’envoie illico sur un tube

traitant de la question dans l’ouvrage L’univers II et l’univers IV ne font qu’un.

Un hologramme surgit dans son esprit :

-L’être humain se penserait dans l’obligation de tester ce pouvoir

sur ses semblables, dit Ann Drouiz apparaissant sous les traits d’un vieux jardinier

en tenue de circonstance. Il en serait ainsi des manipulations biologiques

puis génétiques en tous genres qu’il s’empresse de tester sur les plantes,

sur les animaux, mais aussi sur lui-même. Depuis qu’il a pris conscience

des menaces climatiques et astrophysiques qui pèsent sur lui, menaces

liées directement à sa propre suractivité, il s’est mis en tête d’éradiquer

les ultimes ressources de sa propre planète au lieu de les préserver !

Quelle bande de blaireaux ! C’est insensé, n’est-ce pas ? A l’origine de leur

attitude suicidaire, un précepte vieux comme une légende terrienne : plus

une ressource est rare, plus elle est chère. Et plus il convient de la piller

pour en tirer profit.

Daïk avait déjà entendu parler de ce bocal. Il se piquerait bien de pousser

le bouchon plus loin pour voir comment tout cela va mal se terminer. Pour

comprendre par lui-même, il doit s’appesantir, selon un terme éducatif très en vue,

sur cet instant T où l’homme a déclenché ces tirs nucléaires tout azimut.

L’instinct suicidaire de cette espèce vivante lui laisse présager la fin de l’histoire.

Il est fort vraisemblable qu’ils aient fini par épuiser les ressources de

leur vieille planète comme pour mieux se placer au bord du précipice...

Et au pied du mur, il est tout aussi vraisemblable qu’ils aient décidé de

sauter le pas en partant coloniser le système solaire sans se départir

de leurs sales habitudes.

Fort des récits qui ont cours à travers l’univers II, Daïk

imagine les habitants de cette planète bénite et maudite inventant

un système de discrimination retors pour que seule une petite minorité

dominante et dominatrice ait accès à la colonisation spatiale, genre sale

petit prétexte fallacieux permettant de justifier quelque ignominie bien

de leur cru. Au pire, ils recourront au massacre collectif, à l’abandon des plus

« pauvres* » sur place :

« Non, il n’y a pas de place pour tout le monde ! La place est rare, donc chère,

donc allez vous faire voir ! »

 

__________________________

*Personnes les plus écartées de l’accès aux technologies collectées

par l’humanité répondant en cela au dogme dominant appelée loi de

l’offre et de la demande organisant la rareté des biens et/ou de leur accès.

Les pauvres sont considérés par les dominants du système comme des esprits

intellectuellement faibles ou défaillants, donc comme inférieurs, et plus susceptibles

d’être éliminés en cas de guerre. Guerre : « période organisée »

destinée à réduire la population humaine dite inférieure sous couvert d’un prétexte

convenu entre groupes dominants.

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A force de rêver...

 

Je n'ai de dévouement chimérique

Et la foi biblique est obsolète.

J'ai cherché en vain une religion

Mais las, je crains de ne trouver de prophète.

Si le pieux réfute le poids de la raison,

Je suis trop crédule pour être mysthique.

 

Las ! L'athée résolu ne l'est que par dépit.

La froide capitulation aidant,

Rien ne réconforte le mécréant.

Aussi, seul et loin de toute utopie,

Puis-je escompter, en guise de maigre espoir,

Qu'à force de rêver... on finisse par croire.

 

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Daïk, chapitre X

 

C’EST BIENTÔT LA CONSTELLATION DU BÉLIER ! YEEEEEH !

C'est toujours une époque flamboyante où Joss frise l’hyperactivité.

D'ailleurs, le printemps va coïncider avec le démarrage de son nouveau chantier

et lui fournir matière à exulter. Le permis de construire enfin obtenu, tout est calé

et revient à une histoire d'autorisation d'occupation de la voirie (une formalité)

et hop, au turbin ! Après la phase démolition, place à la phase dite préparation

de chantier consistant à passer les premiers réseaux avant que les maçons ne viennent

placer les treillis soudés sur lesquels sera connectée la prise de terre...

Le but : aménager une dépendance à deux pas de son voisin anglais. Plan en main,

Joss a déjà disposé toutes les évacuations PVC en diamètre 100 qui seront

connectées au tout à l'égout en passant sous le seuil de la porte d'entrée ;

il en a profité pour passer un tube de polyéthylène noir de vingt-cinq millimètres

de diamètre en eau potable : le tuyau d’alimentation générale courra du

compteur d'eau au futur chauffe-eau (pour l’instant, du basique). Bien entendu,

il en a été de même pour les PER bleus et rouges qui remplacent assez avantageusement

le cuivre. Plus silencieux et bien plus simples à mettre en œuvre, ils alimenteront

la cuisine en eau froide et en eau chaude depuis le ballon d’eau éponyme.

Restera juste à prévoir la gaine d'alimentation électrique et les deux gaines

télécom verte, tandis qu’en amont, les autres canalisations (électriques en

particulier) passeront derrière les cloisons. Tout à son affaire, Joss en a aussi

profité pour disposer plusieurs gaines électriques pré-filées en 1,5 mm²

et 2,5 mm² sous les dalles (et le 6² pour la cuisine, eh !)...

Voilà le planning pour l'essentiel de cette deuxième journée de travaux !

A ce stade, la dépendance a été transformée en coquille vide. Impressionnant

à voir, surtout depuis que les vieux planchers pourris et rongés par

les petites bébêtes sont devenus du bois de chauffage… Il ne reste

plus que les poutres sous un déplafonné de cathédrale. Quant au couvreur,

un barbu ventripotent que l’on peine à imaginer jouer au funambule sur

une toiture, il a effectué une révision des ardoises et posé deux fenêtres de toit

déjà. A terme, l’aile accueillera un salon modulable en chambre sous

un déplafonné de quatre mètres de haut. Voilà. Joss est très,

très emballé ! La maison, qui fera quatre-vingt mètres carrés habitables,

disposera d'un petit jardin de curé clôturé par des murs en pierre sèche

avec une jolie vue sur la chapelle. Prochaine étape : le passage des alimentations

électricité et télécom, ainsi que le coulage des dalles, prévue début avril,

en attendant le sableur qui doit venir décaper les façades et les murs en pierre apparente.

Joss attend cette étape avec impatience. Elle devrait promettre de belles photos

avant/après...

 

Satisfait, Joss contemple sa prometteuse coquille vide, avant de faire

un petit crochet par le jardin potager qui va gentiment reprendre vie après

ce long hiver asthmatique, puis il file admirer l’œuvre de son fils occupé à ériger

des citadelles imprenables dans son bac à sable géant, de la taille d’un parc à huîtres.

Limite est-il visible depuis l’espace…

 *

Lorsque Joss observe son fils Nathan, il songe à sa propre enfance

qui lui paraît si proche, alors qu’il imagine un gouffre entre celle de ses

parents et la sienne. Il a longtemps pensé que chaque génération avait

ses propres référents, mais que pour autant il avait bien eu rupture entre l’avant

et l’après 1968.

Mai 68 n’a pas seulement été une révolution culturelle et sexuelle,

le virage a bouleversé les rapports à l’éducation des enfants et le rapport

à l’argent. Point peu exploré par les études sociologiques et psychanalytiques,

et c’est un paradoxe, ce rapport libéral à l’enfant a été concomitant à la montée

en puissance de jeux fabriqués et standardisés, produits en grande série,

phénomène précédent en cela le mouvement de libération des mœurs

de quelques années : les Barbies de Matel, par exemple, ont prospéré

dès le début des années 1960. Ont suivi les Duplo en 1969, les meubles et maisons

de poupée Légo en 1971 et les Playmobils en 1974, tandis que les premiers

personnages Légo apparaissent la même année. Le match Playmobil-Légo

pouvait commencer. Avec les Légo techniques créés en 1977, le jouet de masse,

industriel, révolutionne les jeux pour gosses. Il standardise par essence la structuration

des jeunes cerveaux tout en individualisant l’enfant dans son temps de loisirs.

Cette révolution allège le temps que les parents consacrent à leurs enfants

« plus autonomes entre quatre murs »... Leur esprit formaté s’aventure désormais

plus volontiers dans des mondes virtuels plus sûrs et rassurants pour eux

comme pour les parents, lesquels n’ont plus à redouter les terribles

retours de guerres des boutons et autres expéditions punitives

entre bandes rivales près de la rivière… Que voulez-vous, les enfants s’adaptent.

Certains parents leur reprocheront d’ailleurs cette même docilité

quelques décennies plus tard lorsque ces premiers montreront

toujours à l’âge adulte des penchants, jugés inconséquents et irresponsables,

pour les mondes dits virtuels. N’était-ce pas inévitable ? Ne fallait-il pas

se poser la question avant ? Les enfants des années 70 et plus n’ont-ils pas

surdéveloppé leur rapport aux histoires virtuelles et auto-inventées, au bénéfice

des parents ainsi libérés de temps et d’angoisses stériles ? Bien malin qui

peut ordonner de faire marche arrière ! Et plus Jos observe son fils, et plus

il convient qu’il laisse se reproduire gentiment un schéma éducatif ne facilitant

pas l’intégration sociale dans la société de demain,

ce dont il a lui-même un peu souffert, tout de même…

 

C’est toute la schizophrénie parentale qui est à l’œuvre, tel un étau entre

le désir de bien-être individuel et le désir d’épanouissement dans la société.

Ce dernier ne doit pas être du ressors exclusif de la sphère éducative. Mais force

est de reconnaître que nous entretenons tous plus ou moins cette dichotomie :

la famille est éclatée aux quatre coins de l’hexagone, nos enfants ne voient pas

souvent leurs cousins et leurs cousines. Nous sommes arrivés depuis peu dans

une région où nous connaissons peu de familles semblables avec des enfants

du même âge que les nôtres. Ils manifestent un vif intérêt pour des jeux solitaires.

Esprits autonomes, certes, mais socialement un peu plus isolés chaque jour.

Cette passion pour les figurines en tous genres est-elle porteuse de déconnections

futures ou bien cela n’est-il pas inévitable et intellectuellement stimulant ?

Plus il observe son fils aîné et moins il sait ce qu’il convient de faire. Il lui semble

si heureux dans son monde d’auto-construction, de détournement ou

d’appropriation de jeux standardisés comme il a pu l’être lui-même. Or, ce monde

lui sauve aujourd’hui la face, parce que sans cette capacité à bâtir son univers

de vie et de travail, il serait contraint de se plier de mauvaise grâce aux diktats

du post-taylorisme. Il serait encore imprégné de cette croyance qu’il n’y a

qu’une seule place pour chacun, que nous sommes voués à devenir un

rouage, au mieux un engrenage dans cette machine protéiforme et fantastique

que l’on appelle le monde du travail comme si le travail qui ne faisait pas partie

de ce monde là n’en était pas !

Tout ça rejoint ses grandes marottes. Cette connivence entre le législateur

et le système bancaire, entre le pouvoir politique et le pouvoir financier qui ressemble à un

monstre à deux têtes, mais ce monstre nous terrasse d’un même feu et n’a qu’un seul corps

pour nous écraser. Alors, comment faire face ? Faut-il apprendre à nos enfants à ériger

des boucliers ou faut-il leur apprendre à grimper sur le dos de la bête ?

 

Et grimper sur la bête, n’est-ce pas déjà leur inculquer l’idée

qu’il n’y a pas d’autre solution que de combattre ?

Pas de troisième voie possible ?

Et si elle était sous nos yeux. Et si c’était celle qu’ils suivaient en laissant

leurs enfants bâtir leurs univers comme ils ont pu eux-mêmes le faire...

 

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Daïk, chapitre IX

 

Daïk examine les trajectoires historiques des astéroïdes L'une d'elles s’est écrasée

sur la Terre au milieu de la partie continentale la plus massive

du globe ! Seigneur, quelle merde, la collision a libéré l’équivalent de mille explosions

atomiques artificielles et dévasté des forêts sur plus de mille kilomètres carrés !

Cet événement s’est produit quelques RT avant la passion humaine pour les armes

atomiques [Evénement de la Toungouvska, du nom d’un fleuve de Sibérie.

Cette collision s’est produite le 30 juin 1908 vers 7 h 13 dans cette partie

de l’Empire russe. L’hypothèse la plus plausible à priori confirmée est

celle d’un impact par un objet céleste type astéroïde. L’onde de choc a été

équivalente à plusieurs centaines voire à un millier de fois celle générée

par la bombe Hiroshima. Elle détruisit soixante millions d’arbres sur

une centaine de kilomètres à la ronde et fut entendue à huit cent kilomètres,

la distance Paris-Marseille].

Depuis que ces humains existent, ce serait

la plus importante explosion nucléaire causée par une collision. 

Donc, en l’espace de quelques dizaines de révolutions terrestres,

c’est l’équivalent de non pas deux milles, mais trois milles bombes nucléaires

qui ont secoué la planète toute entière...

 

Daïk sonde le temps et l’espace immédiats de la Terre

à la recherche d’un autre astéroïde parmi les centaines ou milliers

susceptibles de couvrir cette période trouble de l’histoire humaine.

Nombre s’avèrent trop petits, ou trop lointains.

Daïk note quelques spécimens trop tardifs, puis enfin ceux-là, beaucoup

plus intéressants :

 

18 janvier 1991 : un astéroïde passe à 165.000 km de la terre au point

le plus proche soit 0,43 distance terre-lune ; dimension de l’astéroïde :

entre cinq et douze mètres de long. Essai nucléaire artificiel le plus près

de la date d’approche : mars 1991 dans l’Ouest américain.

 

15 mars 1994 : astéroïde à 165.000 km soit 0,43 distance terre-lune ;

cinq à douze mètres de diamètre. Essai nucléaire le plus près

de la date : juin 1994 dans l’Ouest de la Chine.

 

9 décembre 1994 : astéroïde à 112.000 km, soit 0,27 distance terre-lune ;

dix à quinze mètres de diamètre. Essai le plus près de la date :

juin 1995 dans l’Ouest de la Chine.

 

20 mai 1993 : astéroïde à 150.000 km soit 0,39 distance terre-lune ;

quatre à neuf mètres de diamètre. Essai nucléaire le plus près de la date :

octobre 1993 dans l’Ouest de la Chine.

 

27 mars 1995 : astéroïde à 434.000 km soit 0,88 distance terre-lune ;

une belle bête de trente mètres de diamètre. Essai le plus près de la date :

mai 1995 dans l’Ouest de la Chine, encore..

 

Un beau tir groupé d’astéroïdes et deux préférences sautent aux yeux de Daïk :

l’approche du 18 janvier 1991, précédent de deux mois un tir atomique par l’homme

et celui du 15 mars 1994. Les deux astéroïdes sont de dimensions comparables.

De quoi largement héberger sa petite capsule de secours.

La distance, une demi Terre-Lune, ne sera qu’une simple formalité.

Objectif de la mission terrestre « Daïk » : comprendre ce qu’est la mort

et l’autodestruction.

Postulat « Daïk » : les êtres humains tentent de reproduire ce qui se passe

au cœur de leur étoile anticipant d’une bien curieuse manière ce qui va se produire

de toute façon d’ici quelques milliards de révolutions terrestres !

Question alternative soulevée par ce postulat :

y-a-t-il une intention cachée derrière ce projet funeste ?

Las de sa vie par procuration, l’extradolescent va enfin découvrir le vrai monde en prenant

au pied de la lettre les grandes leçons dont on le serine à longueur de révolutions terrestres :

 

« Observe les univers et tire-en des enseignements pour plus tard, quand tu seras grand. »

 

#1 : inspection de la capsule de secours. Vérifier que tout est en place.

Sautillant comme une puce, Daïk passe en revue tous les instruments de bord.

Il sait qu’il est mûr ! Mûr comme une étoile à l’âge adulte ! Roulement de tambours !

Gonflé à l’hélium, l’extradolescent entre en télépathie avec le serveur orbital

et méta-charge toutes les courses astrophysiques possibles et imaginables.

#2 : Deuxième point important : vérifier qu’il y a bien une imprimante

3D à bord pour confectionner sur place tous les outils nécessaires, ce qui allégera

la charge à bord pendant la route ! Daïk pense surtout à sa combinaison et aux ressources

énergétiques et caloriques nécessaires à sa petite aventure...

#3 : important bis : bien aborder le passage dimensionnel de l’univers II

vers l’univers IV via le trou noir super-massif.

Si Daïk est biodégradable dans l’espace, il peut en être de même de sa capsule.

Nombre de navigateurs sont partis et ne sont jamais revenus… Les anciens ont rapporté

d’innombrables récits de naufrageurs évoquant « d’intrépides fous des mers

et de l’espace qui outrepassaient les règles astronomiques et jouaient

avec les limites de l’univers. Ils jouaient avec l’horizon des événements, quitte

à se laisser piéger par le champ gravitationnel de trous noirs géants plus massifs

que des milliards d’étoiles », pour citer un ouvrage écrit par un spécialiste de la question,

appelé Ann Drouiz ou quelque chose dans le genre.

A ce propos, ce passage lui traverse l’esprit :

 

« Comme une araignée au cœur de sa toile, être

chimérique de la légendaire planète

Terre, les trous noirs guettent leurs proies. Leur satiété ne repose-t-elle pas

sur l’efficacité du système qu’ils ont eux-mêmes généré ? »

 

Ann Drouiz

 

En clair, les trous noirs se nourrissent de leur propre zone d’influence

gravitationnelle, c’est aussi simple que ça ! Ce qu’ils en font, en revanche…

c'est une autre histoire (*)... De tous temps, les naufrageurs et leurs descendants ont relaté

des récits de vaisseaux happés par un trou noir, jetant toutes leurs forces dans

la bataille mais finissant pas se faire désintégrer. D’émérites navigateurs racontent

qu’il ne faut jamais craindre la désintégration, c’est quelque chose d’inconcevable

pour un esprit censé immortel. Il conviendrait juste de fermer les yeux et se laisser aller,

oui, de lâcher prise ! Telle serait encore la meilleure façon de survivre.

Avec constance, les navigateurs affirment que chaque trou noir super-massif

permet de basculer d’un univers à l’autre et qu’une telle expérience s’approcherait

de ce que ressentiraient les humains eux-mêmes lorsqu’ils meurent.

Des cartographes ont ainsi établi que tel trou noir conduit de l’univers I à l’univers II,

tel autre du II au I, etc. Daïk, dans son cas, doit passer de l’univers II à l’univers IV

et prévoir de facto son itinéraire retour par un autre trou noir (ils sont tous à sens unique).

 

Est-ce une folie ? S’il en croit sa cousine Sannah, la réponse est :

-Non, n’y va pas !

Daïk ne connaît personne dans son entourage qui ait vécu

à un tel transfert de charge ; Sannah, je t’jure ! Elle serait bien capable de raconter

des salades rien que pour se faire mousser et quand bien même traverser un trou noir

serait indolore, reprendre de la vitesse ne sera pas une mince affaire. Aucun corps céleste

ne l’emmènera du trou noir II>IV jusqu’aux champs d’astéroïdes qui gravitent dans la ceinture

située entre la  quatrième et la cinquième planète (**) où il y aurait moyen de se poser

sur un astéroïde ou une comète en route vers la Terre.

Or, cette région du système solaire est riche en amas du même acabit.

Idéal pour faire des sauts de puce tel un autostoppeur bondissant

de planètes en comètes…

 

____________________________________

(*) Cela faillit arriver à l’une d’elle, détectée par les télescopes d’ASAS-SN

de Hawaï le 25 janvier 2014 sous la forme d’un gigantesque flash

dans la constellation de la Grande-Ourse. D’autres télescopes ont pris l

e relais de ce signalement et ont permis d’écarter la piste d’une supernova.

Après reconstitution de la scène à partir des indices recueillis à 650 millions

d’années-lumière de nous, les scientifiques ont mis en évidence la capture

d’une étoile par un trou noir… Cette étoile s’est tirée d’affaire de justesse : elle s’est

faite happée par le trou noir qui lui a arraché une partie de ses « vêtements »

au passage : l’équivalent d’un millième de la masse du soleil.

Quant au flash observé, il correspond  à l’échauffement provoqué par

la matière ainsi happée et passée au travers de « l’horizon des événements ». Autrement

dit, les forces d’attraction du trou noir l’ont emporté sur la cohésion de l’étoile sans l’engloutir

en totalité.

 

(**) Pour les planétologues, les astéroïdes sont des corps qui n’ont pas

pu s’agglomérer pour former une planète à cause de l’influence

de Jupiter. En cause : le phénomène de résonance,  qui serait à priori responsable

de l’absence d’une cinquième planète tellurique entre Mars et Jupiter. Les planètes

se sont formées il y a 4,6 milliards d’années par l’agglomération de poussières en petits corps

appelés planétésimaux qui se sont eux-mêmes regroupés pour former des corps massifs.

L’attraction gravitationnelle de la planète géante agit avec la même force

et surtout dans la même direction que le soleil. La répétition et l’accumulation

d’effets identiques finit par avoir une influence déterminante sur l’objet :

un changement de trajectoire et de période de révolution. C’est ce phénomène,

appelé la résonance, qui explique les trous dans la distribution actuelle

des orbites d’astéroïdes.

 

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Pssst...

 

Toi qui ne sais que faire de tes chimères...

Si ta vie est une guenille décousue,

Une toile qui se déchire à ton insu,

Fais de ton labeur

un art imaginaire

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Daïk, chapitre VIII

 

DEK – 10 –

 

L’ENFANT.

— Chante-moi la série du nombre dix.

 

LE DRUIDE.

— Dix vaisseaux ennemis

Qu'on a vus venant de Nantes :

Malheur à vous ; malheur à vous, hommes de Vannes !

DAIK N’A PLUS QU’UNE OBSESSION : partir à la rencontre de ce peuple

mystérieux qui joue à s’autodétr… Grrrrrrrrrrrr ! Ce terme ne doit pas faire

partie de ton vocable… Ce terme ne doit pas faire partie de ton vocable….. 

Le tout ne doit jamais parler le langage du rien, le plein le langage du vide.

La vie, le langage de la mort parce que Daïk est (prétendument) immortel.

Oui. Immortel.

Sauf que le vide sidéral peut dissoudre son esprit aux quatre coins de l’univers... 

 

Daïk voit une imposture dans ce beau discours officiel.

Ce qui serait naturel pour le commun des immortels ne reposerait-t-il pas

sur une contingence, un choix arbitraire ? Son instinct, comme celui d’un jeune humain,

lui souffle l’idée que la clef est de l’autre côté de la porte des toilettes.

L’extradolescent entend donc bien découvrir ces humains instinctifs

qui vivent sur cette planète bleue minuscule et sont sortis du ventre d’êtres

semblables à sa mère, mais recourant toujours à ce vieux processus de gestation

rétrograde. Un processus d’avant le triomphe d’une civilisation sur son environnement

ambiant, naturel.

Parce que chez les siens, la reproduction est depuis longtemps

une affaire de génétique d’une simplicité légendaire...

 *

Organiser sa fugue sur terre lui paraît, tout aussi, d’une simplicité légendaire.

Ses parents lui ont confié les clefs de la capsule de secours et ils ne devraient

pas revenir avant une demi-révolution autour de la gazeuse qui croise

derrière sa coupole. Un bouge ennuyeux à mourir, sans jolies éruptions

à contempler, rien de bien signifiant... De toute façon, sa famille s’est stationnée

en orbite autour de cette sinistre crotte sidérale dans le seul but de le laisser murir

sur un plan métaphysique. Les vieux adorent infliger ce genre de protocole

de maturation ! Sannah, sa cousine qu’il n’a pas vue depuis deux révolution-type

en univers II (RT-II), est restée plantée seule pendant toute la dernière

campagne parentale qui a duré une RT-II complète ! Elle était censée observer

les constellations les plus reculées de l’univers VI. Hé, sauf qu’elle passait

son temps à télépather - et télépapoter - avec ses copines de l’univers III

et qu’elle en a raté ses validations d’AAP (Auto-apprentissage standards).

Grosse plantouille ! Autant dire que ses parents étaient verts de rage. Ils ont fini

par comprendre en rétro-captant ses conversations méta-fréquence avec

ses copines. « Bonjour le respect de l’intimité », se plaignit-t-elle auprès de Daïk.

Pour finir, ils lui envoyèrent des rushes acides dans le cerveau en guise de rappel

à l’ordre.

Non, pas très cool, tout ça. Si ses parents n’auraient jamais osé faire un truc pareil,

Daïk regrettait tout de même leur manque de présence sur le mode :

« Il n’y a que le prospect spatial de vrai dans la vie ! »

 

Bref, ses techno-géniteurs sont des dingos du boulot, des hyperactifs,

tendance méta-obsessionnels. La réussite métaphysique est hyper importante

pour eux. Ne parlons pas de la réussite « métariel », qui va de paire. Tenez,

un aéronef comme le leur, là, a coûté plusieurs RT-II en équivalent-recherche pure.

Il a été synthétisé à partir de molécules stellaires et de particules ferreuses

de première qualité. Ah c’est sûr, cet engin est top-classe, il fait la fierté

de ses parents qui prétendent ne pas en avoir vu de plus beau depuis leur dernière

visite au Salon de l’aéronef. Mais ils auraient au moins pu les stationner

en face d’une supernova évolutive de toutes les couleurs ou je ne sais pas moi,

avec vue sur une mer d’astéroïdes, plutôt que de crécher dans ce quartier périphérique

sinistre ! Las, Daïk atterrit sur son lit, détache son regard des comètes

qui zèbrent la constellation, attirées par le trou noir le plus proche,

là-bas, au fond, dernière à droite. Ses facettes pourpres parcourent

ses rayonnages et tombent sur ses bocaux stellaires animés. Dans l’un, une planète

tellurique avec une vitesse de libération toute petite tournant sur elle-même

comme une toupie. Dans le bocal voisin, une étoile naine dans le diagramme HR

encore sur la séquence principale. Quel bazar... Encore un bocal mal rangé !

La planète ne révolutionne pas autour de cette étoile naine, mais autour

d’une étoile de type G, comme l’étoile du système solaire qui l’intéresse

au premier chef : c’est autour d’elle que tourne la fameuse planète Terre,

au troisième rang !

Des créatures démoniaques y jouent avec des allumettes thermonucléaires !

Soudain, une idée saisit Daïk. Il farfouille dans ses étagères, à la recherche

un bocal qui contiendrait l’artéfact d’une comète ou d’un astéroïde susceptibles

de l’emmener jusqu’à cette planète. Il délockerait la capsule de secours

et zou, en voiture !

Mais tout cela pose tout de même quelques petits problèmes :

à quelle vitesse le temps s’écoule sur cette petite tellurique ? Quel méta-logiciel

convient-il d’utiliser pour convertir l’espace temps de l’univers II en espace-temps univers IV ?

En fonction de l’écart d’échelle de temps, Daïk devra-t-il enfiler une rétro-combinaison

ou une pulso-combinaison ?

L’une comme l’autre sont comme du film de cuisine étirable, mais

la première ralentit l’espace-temps, tandis que l’autre l’accélère. Vu comme ça,

il devra opter pour une rétro-combinaison. Mais il doit en être certain ! La moindre

erreur serait fatale ! S’il opte pour une pulso-combinaison alors que l’espace-temps

de l’univers IV est déjà plus rapide que l’espace-temps de l’univers II, alors

il peut très bien débarquer bien trop tard, la vitesse temporelle accélérée

le conduisant peut-être au-delà de la dégénérescence même

du système solaire !!! Or, s’il est réputé immortel, Daïk redoute d’être

dispersé dans l’espace.

Juste comme ça.

Une dispersion pour une durée indéterminée  - si le scaphandre tient le choc -

mais un éparpillement de son être s’il s’avère dépossédé d’une telle protection

pour une raison x ou y (endommagement après une collision, fonte à l’approche d’un astre,

intervention manuelle d’un extra-terrestre, exposition à d’importantes réactions

de fission nucléaire…).

Tout l’enjeu revient à bien savoir programmer sa combinaison.

 

Electrisé par ses recherches, Daïk farfouille dans ses méta-souvenirs :

OK, la série d’explosions nucléaires est intervenue vers les 4,6 milliards

de révolutions-type univers IV. A ce stade, la planète Terre est censée

être en pleine force de l’âge. S’il se trompe de conversion, il risque de

filer à toute vitesse jusqu’à la phase d’épuisement en hydrogène de l’étoile

autour de laquelle tourne ladite planète. Autant dire jusqu’à sa mort :

parce que quand l’hydrogène vient à manquer, une étoile grossit,

grossit, elle puise ses réserves en carburant toujours plus loin dans

l’enveloppe externe de son noyau ! La taille de l’astre peut être ainsi

multipliée par deux cents facile et alors c’est un autre processus qui

s’enclenche ! L’hélium accumulé dans le cœur de l’étoile fusionne

pour former du carbone et de l’oxygène et, dans le même laps de temps,

l’hydrogène restant autour du cœur fusionne lui aussi, l’ensemble libérant

une énergie phénoménale ! Erk ! L’étoile devient une géante rouge

et absorbe toutes les planètes alentours, qui sont purement et simplement

désintégrées !

Et alors, les molécules de la Terre seront éparpillées dans l’univers et l’étoile,

au comble de l’instabilité, s’effondrera sur elle-même en propulsant

dans l’espace ses propres couches externes sous la forme d’une nébuleuse…

Wouaw...

Le calcul mérite d’être affiné et c’est rien de le dire : il va falloir parfaitement synchroniser

les deux espaces-temps de ces univers parallèles...

Aahh, tout serait si simple s’il se trouvait à cet instant dans le même univers

dimensionnel, en univers IV ! En comparaison, le choix de l’astéroïde serait

un jeu d’enfant.

 

 

Posté par ar valafenn à 01:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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Daïk, chapitre VII

 

QUI SONT-ILS ET COMBIEN SONT-ILS ?

C’est comme une nouvelle espèce que les scientifiques, comme les chasseurs,

commenceraient seulement à débusquer.

Une espèce qui fleurit jusque sur les réseaux sociaux.

Ce sont encore, parfois, des ovnis dans le paysage linguistique

de l'hexagone.

Comment revendiquer une langue qui n’a pas été transmise ? Certains ne sont pas

Bretons, mais Parisiens, Anglais, Angevins, Gallois, Vendéens ou Gascons... A mesure

que le nombre de locuteurs maternels diminue, leur proportion augmente.

Une chose est sûre : ces ovnis néo-bretonnants sont l'avenir de la langue.

Si le registre oral s'est probablement appauvri, malgré la meilleure des

bonnes volontés, le renouveau s'accompagne d'une amélioration notable

du niveau de langue écrit et de son volume de production.

C'est tout le paradoxe actuel : les bretonnants de naissance qui ont appris

oralement le breton ne savent pas souvent l'écrire, et à l'inverse, il n'est pas rare

que des néo soient plus à l'aise à l'écrit qu'à l'oral. Les enfants bilingues ont

souvent un niveau supérieur à celui de leurs parents. C’est d’autant plus

vrai que la majorité des parents qui scolarisent leurs enfants

en filière bilingue ne le parlent pas eux-mêmes.

Quand on scolarise ses enfants en école bilingue, en l'occurrence

dans une langue régionale, il faut reconnaître un attachement non anodin

à la diversité culturelle par opposition aux cultures dominantes. Au-delà

des vertus linguistiques et cognitives d'un tel enseignement, il y a

une envie de voir ses enfants s'épanouir dans un environnement pluriculturel :

franco-anglais, franco-breton, franco-japonais, franco-arabe, anglo-portugais,

serbo-allemand... Cela vaut dans toutes les combinaisons possibles

et c’est heureux ainsi.

Et puis, il y a un fond de défiance envers l'uniformisation culturelle anglo-saxonne.

On ne voudrait pas que les super-héros-en-slip réduisent les contes de Perrault

ou de Grimm en cendre à coup de rayons laser... mais on sait bien qu'en

même temps, il y a des tendances contre lesquelles on ne peut lutter.

Surtout en moyenne section,

Joss le sait bien.

La porte déverrouillée, il tombe nez à nez sur la petite :

-Tiens, t’as déjà fini ta sieste, toi ?

Au lieu de dormir, il fait le pari que le marmot (la marmotte ?) a mis à profit

ce temps de relâchement de la surveillance parentale pour écluser ses placards

et extraire ce déguisement de Spiderman de son grand frère, une vieillerie

qu’elle a enfilée tant bien que mal : elle a bourré ses deux jambes potelées

dans le même fuseau hachuré du pantalon. Comme elle a dû souffrir pour

accomplir ce tour de force ! Tout grippé qu’il est devenu à vitesse grand V,

Joss éclate de rire.

C’est davantage le souvenir d’un dessin qu’il a improvisé en classe

représentant Petit ours tout zébré aux couleurs de Spiderman que

la vue de la petite dans sa tenue d’apparat virile qui l’amuse. Jusqu’où

l’inspiration va se nicher ? En l’occurrence, on n’échappe pas au modèle culturel

dominant, même en filière bilingue et chez une fille (comme quoi il n’y a pas

que Reine des neiges dans la vie). Il avait baptisé l’œuvre Spider-Arzhig

et trouve que ce nom sied très bien à petite dernière qui n’a pas son pareil

pour tambouriner comme une damnée et marquer son paternel à la culotte :

-Tu sais, ce n’est pas la peine de fracasser la porte à coups d’épaule !

Quand c’est occupé, c’est occupé !

Il a l’impression parfois que les petits souffrent d’une claustrophobie inversée.

La simple idée de voir leurs parents disparaître dans cette sorte de cagibi leur

fait monter à la tête l’idée saugrenue que c’est eux qui sont enfermés.

 

Spider-Arzhig est en transe, dégoulinante de sueur. Non seulement elle a

bataillé pour enfiler sa tenue de combat, mais en plus elle s’est faite

enfermer hors des toilettes, salopards de parents !

 *

Logique contre logique. C’est ce que ressent aussi Daïk, livré à

lui-même sous sa coupole pendant que ses parents, partis en campagne,

travaillent enfermés dans leur capsule recensant on ne sait quelle

civilisation punaisée à l’autre bout de l’espace...

Daïk n’est pas au cœur de l’action, in the constellation to be, et il en vient

à regretter cette responsabilisation à outrance qui consiste à laisser son

rejeton livré à lui-même pendant que les parents vivent leur vie sous prétexte

qu’il est digne de confiance et qu’ils savent qu’il ne commettra plus le moindre

débordement. Le dernier adolescent qui a trahi la confiance de ses parents et

qui a connu ce que les Anciens appelaient une crise d’adolescence est considéré

comme le dernier représentant de la civilisation passée. Il fut un messie

à l’envers, un anti-modèle, l’ultime témoin d’un monde révolu.

Un ado archaïque dominé par ses pulsions.

Ses parents savent qu’il sera sage et responsable, l’inverse n’est même

pas envisageable. Hélas, Daïk a vu ce qu’il n’aurait jamais dû voir : une civilisation

en pleine crise d’adolescence utilisant la technologie tel un caprice.

Daïk recentre son esprit, chasse les pensées négatives par réflexe - c’est

normalement quelque chose de pavlovien comme relancer la respiration quand

l’organisme humain vient à manquer d’oxygène.

Sauf que Daïk a envie de voir ce que ça fait de ne pas être...

comme il devrait être.

 

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D'où viennent les Bretons ? - édit 2017

 

celtes-d'où viennent les bretons

Les derniers commentaires sur cette note, qui est l'une des plus consultées au demeurant depuis 2006 (voir également en rubrique "Ethnologie" Origine des Bretons) amène à rouvrir les débats et la discussion en vue de réamender le texte, le cas échéant. Avis à tous les fins connaisseurs, à commencer par J.-C. Even, qui a rouvert la question. N'hésitez pas à confirmer ou infirmer point par point :

 

D'où viennent les Bretons ? Combien étaient-ils à leur arrivée en Armorique ? Pourquoi et comment sont-ils arrivés en Armorique ? Une part de mythe demeure sur ce qui a été indiscutablement l'un des plus importants mouvements d'immigration en Europe au cours du premier millénaire. Un mouvement original et pacifique, qui s'est étalé dans le temps, sur des siècles.

Allons tout d'abord à la source. Installés dans les îles britanniques à la veille des premières grandes migrations en Armorique, les Bretons descendaient eux-mêmes de tribus celtes continentales, selon toute vraisemblance installées dans l'actuelle Belgique. Mais si l'on veut remonter encore plus loin, il est également fort vraisemblable que ces mêmes tribus celtes provenaient d'un triangle allant du sud de l'Allemagne à la Suisse en passant par l'Autriche : c'est là que se situait le noyau primitif même des Celtes (civilisations de Hallstatt et civilisation de la Tène), eux mêmes descendants de l'une des branches indo-européennes... D'Asie, donc.
S'agissant de l'Armorique, celle-ci était essentiellement peuplée avant l'arrivée des Bretons de tribus gauloises, telles les Osismes, les Coriosolites ou encore les Vénètes. Plus ou moins romanisées, ces peuplades celtes avaient elles-mêmes développé des liens commerciaux ou guerriers avec les îles britanniques : après la révolte et la défaite des Vénètes en 56 av.J.C, des Armoricains s'embarquèrent en effet vers l'île de Bretagne. Ces précisions ont leur importance, car elles préfigurent et expliquent en partie pourquoi l'arrivée des Bretons, ce mouvement d'immigration massif, s'est produit pour l'essentiel pacifiquement, par assimilation.
L'arrivée des premiers Bretons. Contrairement à une idée reçue, l'arrivée des premiers Bretons en Armorique, à la fin du IVe et au Ve siècle, dut beaucoup aux Romains, qui recourirent aux Bretons afin de protéger le littoral nord de l'Armorique et donc de défendre les côtes de l'Empire romain contre les pillards saxons et peut-être irlandais.
Ce flux d'immigration, contrôlé, encadré, préfigura un autre mouvement d'une toute autre ampleur, qui se produisit entre les Ve et VIIe siècle. Ce mouvement dut davantage, dans un premier temps, aux menaces d'invasion des Pictes de Calédonie (actuelle Ecosse) et des Scots d'Irlande qu'à celles des Angles et des Saxons.
Confrontés à l'invasion des Pictes et des Scotts, les Bretons décidèrent en effet de recourir à des mercenaires du Jutland (actuel Danemark). Seulement voilà : peu loyaux, les Jutes se retournèrent contre les Bretons et s'allièrent à d'autres tribus germaniques, qui les rejoignirent dans leur invasion des îles britanniques : les Angles et les Saxons. Les premiers occupèrent rapidement la côte nord-est de l'actuelle Angleterre (East Anglia), tandis que les seconds envahirent l'actuel bassin de Londres (d'où les noms de Sussex et d'Essex, par exemple).
La poussée anglo-saxonne. Les Bretons furent chassés et acculés sur la côte ouest de l'île de Bretagne, en Powys et Gwent (Pays de Galles) et en Domnonée (Cornouailles et Devon). Concentrés sur un plus petit territoire, les Bretons se trouvèrent à la fois menacés et confrontés à un problème de surpopulation. Cette poussée des Angles et des Saxons se traduisit ainsi par de nouvelles vagues de migrations, effectivement beaucoup plus importantes.
Une fois de plus, ce mouvement ne fut nullement anarchique et désordonné. Il s'agissait véritablement de troupes (ou de boats-people !) qui arrivaient à intervalles réguliers chez leurs compatriotes déjà fixés en Armorique avec femmes, enfants, chefs politiques et religieux (les fameux saints bretons). Ils achetaient des terres ou négociaient leur cession. Leur accueil était facilité par la présence d'autres Bretons, donc, mais aussi par les autochtones gaulois, qui présentaient des similitudes évidentes, tant linguistiques que culturelles. Bretons et Gaulois parlaient d'ailleurs des langues appartenant au même groupe de langues celtiques : celles du groupe brittonique ou p-celtic (par opposition au groupe gaëlique ou q-celtic).
Des nuances de peuplement. Si l'origine des Bretons est grosso modo bien connue, il est intéressant de rappeler que le peuplement par les Bretons s'est fait différemment selon les régions d'Armorique.
Ainsi, le nord de l'Armorique (notamment le Trégor) a-t-il été massivement peuplé par les Bretons de Domnonée (actuels Devon et Somerset), au point de lui transmettre son nom. Il en va de même de la Cornouaille (sud Finistère), massivement peuplée par les Bretons de Cornouailles britannique.
Les Bretons de l'actuel pays de Galles, de leur côté, ont plutôt peuplé le Léon et le pays Vannetais. A noter d'ailleurs la particularité du pays Vannetais, où le mouvement de migration n'a pas totalement submergé les autochtones. C'est d'ailleurs la principale explication de la différence linguistique du Vannetais. Si les trois dialectes bretons dits KLT de Cornouaille, du Léon et du Trégor sont proches, le Vannetais diffère sensiblement : notamment parce que le Vannetais est plus proche du gaulois. Les Vénètes y ont davantage imprimé leur trace que les autres peuplades gauloises d'Armorique, plus faibles.
Quelle fut la proportion d'immigrants dans la population (...) ? Les historiens peinent à quantifier la proportion d'immigrants bretons. Le débat n'est d'ailleurs pas clos sur cette question. Mais certains historiens avancent toutefois le nombre d'environ 30 à 50 000 immigrants bretons des îles britanniques entre les Ve et VIIe siècle. Ce qui est considérable. Car on peut estimer à l'époque la population de l'actuelle Bretagne à environ 100 000 âmes. Dans la moitié ouest de la Bretagne, le nombre d'immigrants a donc selon toute vraisemblance supplanté celui des autochtones, en particulier en Domnonée et en Cornouaille.
Il n'en reste pas moins que les bretons ont également peuplé l'est de la Bretagne, notamment jusqu'à une ligne allant du Mont-Saint-Michel aux portes de Nantes, mais il est vrai dans une moindre proportion et parfois par îlot. Ainsi, des zones ont été assez fortement peuplées par les Bretons, telle la presqu'île de Guérande et la région de Dol et Saint-Malo.

Force est donc de constater que la Bretagne est largement peuplée d'immigrés, auxquels il convient d'ajouter d'autres vagues d'immigration, notamment irlandaises (lors de l'évangélisation de la Bretagne puis, beaucoup plus tard, lors de la grande famine du XIXe siècle).

Daïk, chapitre VI

 

AU DÉPART, CELA RESSEMBLE À UNE BANALE PORTE D’ASCENSEUR

devant laquelle il attend, seul. La porte s'ouvre. Joss pénètre dans l'ascenseur.

A l'intérieur : surprise. Il tombe nez à nez avec son beau père, décédé il y a deux ans.

Ils restent tous deux sans voix, face à face. Les portes se referment.

L'ascenseur descend, descend, de plus en plus vite. Au point que leurs pieds décollent

du sol.

Ils restent en lévitation ainsi pendant de longues secondes, sans se parler,

comme tiraillés, entre la gravitation qui les attirent vers les entrailles de la terre

et la lévitation due à la poussée.

Soudain, l'ascenseur s'immobilise. Leurs pieds retouchent le sol, mais sans heurt.

Tout doucement.

Puis, la porte s'ouvre. Elle donne sur d’inquiétants escaliers métalliques qui semblent

descendre jusqu’aux entrailles du monde. Les lieux ne sont pas sombres, pas inhospitaliers

non plus, c’est une sorte d'entremêlement de poutres et de barres métalliques noyée

dans un halo de lumière jaune et rouge.

Son beau père ouvre la conversation par une série de jurons.

 

Tout va bien, il est en pleine forme. Egal à lui-même. Joss peut se réveiller.

C’est tout. C’est un rêve ! Rassuré, Joss est néanmoins troublé. Et il a la grippe.

Oui. Sortir sous la tempête n’a rien arrangé du tout. Après l’inspection

sous le déluge et après avoir déjoué le piège facétieux de Tania, il est allé s’allonger

dans la chambre à coucher et il a fait ce cauchemar avec cet ascenseur frénétique

fonçant droit vers les entrailles de la terre comme à la mine. Vlouf. Et son beau père

apparaît comme ça : il a l’impression d’être descendu dans sa tombe, de lui avoir

rendu une petite visite de courtoisie, sauf que sa sépulture est à des centaines

de mètres sous terre. Mal à l’aise, il pense aussitôt à ses grands pères,

eux aussi sont morts ! Pourquoi ne rêve-t-il pas d’eux ? Ils sont morts depuis longtemps.

C’est sûrement pour ça que Joss a rêvé de son beau-père. Sa disparition est plus

récente, plus proche de lui. Par un effet d’association d’idées, il réalise que ces hommes

ont peu ou prou le même âge dans son subconscient, comme s’il n’y avait jamais eu

de génération d’écart entre son beau père et ses deux papys.

Joss a peur de refiler la grippe à toute la famille. Il se lève et, fébrile, se dirige

vers les toilettes adjacents à la salle de bain de l’étage. Aussitôt enfermé,

des esprits frappeurs cognent à la porte ! Il a l’impression que ses deux

grands pères et son beau-père l’ont suivi sur le trône ! Ils ont tiré

le fil du cauchemar et de ses pensées pour se lancer à ses trousses. Mais il reconnaît

bientôt l’origine de ces coups frénétiques qui ne s’arrêtent jamais. Celles et ceux

qui sont parents de jeunes enfants doivent les connaître. Ces Mimi-geignards qui rôdent...

Ils guettent à chaque fois que vous allez aux toilettes. Pas moyen d’être tranquille,

ça tambourine derrière la porte sitôt que vous vous êtes enfermés ! A croire

qu’ils vous surveillent dans leur déguisement de Sioux, cachés derrièrel’étagère

de la mezzanine ou qu’ils sont reliés avec vos propres entrailles par talkie-walkie…

« Go !!!! »

Pas moyen d’être tranquille, non. Jamais ! Et voilà que ça tambourine encore et encore !

Joss a l’impression qu’ils sont innombrables. Une armée de mimi-geignards

de l’autre côté de la porte post-formée.

La prochaine fois, il s’est juré d’acheter un casque antibruit.

*

Oui, tels sont les toilettes de l’étage, son dernier camp retranché depuis

que la vie est sortie du ventre de sa femme. Son regard tombe sur ce calendrier

pseudo-érotique qui orne le mur à gauche du trône : un calendrier avec une jeune naïade

allongée sur le ventre, un drapeau breton en arrière plan. Eh oui, c'est grâce à un calendrier

qu’il s’est initié, il avoue et l’assume puisqu’il l’affiche même. Tout a débuté lors

de son arrivée à Auray. Il venait de débarquer par le TGV avec son sac de voyage

à l'épaule. Sur le chemin de la gare au journal, il avait trouvé une petite chambre d'hôtes.

Dans le hall, il y avait d'abord eu cette carte de la Bretagne toute en breton

avec des sirènes dénudées. Il avait déjà été surpris, attiré par cette affiche

aux noms mystérieux :

Bro Wened, Bro Gerne, Meurvor, Bro C'hall... Une heure plus tard, arrivé à son rendez-vous,

c'était en prenant possession de son bureau provisoire qu’il s’était véritablement initié.

Déjà émoustillé, il avait trouvé sur la table, ce fameux calendrier en breton en guise

de sous-main :

 

Genver,

C'hwevrer,

Meurzh,

Ebrel...

 

Fabuleux ! Il ne saurait dire pourquoi il était sous le charme. Il avait trouvé

ces premiers mots séduisants, énigmatiques, attirants. Ce fut le déclic qui

le poussa à apprendre la langue en commençant par un tout simple livre

touristique de l'écrivain Pierre Jakez Hélias, Images de Bretagne des Editions

Jos Le Doare : page 9, un petit lexique de quelque cent mots bretons usuels

avait fait l’affaire avant d’avaler les méthodes de Marc Kerrain et de Frañsez

Kervella… Voilà comment cette initiation a débuté. Initiation à une langue

très poétique, fort imagée, surprenante (comme toutes les langues, du reste). Il y a par

exemple ce mot : Sizhun (semaine), qui vient de Seizh (sept) et de Huñvre (rêve).

Les sept rêves de la semaine... Il y a encore Merc'heta (courir les filles) que l'on pourrait

traduire par "filler", "femmer" ! Il y a aussi Kazh-koad pour écureuil, le chat des bois ;

l’imagé Koroll qui désigne la danse ; diskar-amzer pour l'automne – littéralement, le déclin du temps ;

le joli Lipous qui signifie gourmand, alléchant ; le mystérieux Milendall qui désigne le labyrinthe ;

Kloched (prononcer clochette) à utiliser pour guillemets ; le rugissant Grozmolat pour

grommeler ! Quant aux termes modernes, ils sont souvent eux aussi très imagés

comme Karr tan, le char de feu pour la voiture ; Karr nij, le char qui vole pour l’avion…

Cette langue ne cesse de l'envoûter depuis son arrivée en septembre 1998,

en gare d’Auray. Elle l’envoûte jusque sur le trône ultime de son royaume,

tandis que la petite sœur de Nathan « grozmole » derrière la porte, que dire,

derrière la herse de son château. Il aime l’image du camp retranché, n’est-ce

pas approprié concernant cette langue, n’y a-t-il pas là une logique sous-jacente

et indéfectible à orner cette pièce recluse et intime d’un tel calendrier initiatique

(calendrier : traduire par Kalanna, à prononcer kalan avec « an » comme

dans maman + nnna !) ? Probablement. Cette langue est devenue celle d’un appendice,

d’un refuge au bout du monde, elle est délicate, intime. On ne la parle plus guère

que du bout de la langue parce que même ses défendeurs éprouvent encore

de la gêne à la pratiquer. C’est une langue du cœur avec sa part de mystère.

Le sceau du secret l’a maltraitée à ce point que même les néo-locuteurs ont parfois

la militance coupable.

Autant dire que Joss pressent un embarras à partager ce trésor parce

que la transmission orale de la langue a été perdue pour cause de nivellement

au profit du seul français cher à l’école de la République et que les apprenants

d’aujourd’hui sont pris entre le marteau des jacobins et l’enclume des bretonnants

historiques qui n’apprécient pas toujours (même si c’est de moins en moins

vrai) les tentatives de réappropriation de leur langue par de jeunes apprenants

qui véhiculent un breton jugé chimique, artificiel, uniformisé et standardisé,

pour mieux en assurer la transmission à l’avenir.

Si ce n’est pas déjà trop tard...

 

 

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Daïk, chapitre V

UNNEK – 11–

  

L’ENFANT.

— Chante-moi la série du nombre onze.

 

LE DRUIDE.

— Onze guerriers armés, venant de Vannes avec leurs épées brisées ;

Et leurs robes ensanglantées ; et des béquilles de coudrier ; de trois cents il ne reste qu'eux onze.

 

 

DAÏK EST ALLONGÉ AU-DESSUS DE SON LIT ET LÉVITE MOLLEMENT

SOUS LA COUPOLE. Du coin de l’œil, il épie les alignements

d’artefacts posés sur plusieurs dizaines de plateaux translucides

qui s’empilent jusqu’au firmament de verre. A chaque RT II-versaire, tout enfant

se voit attribuer dix artefacts d’un monde vivant. Lui en possède

déjà près d’une centaine, dont cette fameuse planète Terre située

dans la Voie lactée, en univers IV. Il se plaît à les observer en temps réel,

en accéléré, au ralenti, zoome parfois à la surface ou même jusqu’au

noyau afin d’en étudier la composition chimique. Par exemple,

il peut dire qu’à l’époque des deux mille cinquante trois explosions

nucléaires artificielles, la Terre possédait un noyau solide,

composé de fer à quatre-vingt pourcent et de nickel enrobé,

comme un bonbon inversé par une sorte de pâte fondante et liquide.

A l’intérieur du noyau solide, se trouve un autre noyau semblable

à une graine d’amande, lui-même entouré d’une enveloppe.

A cet instant, l’idée d’une expérience scientifique traverse l’esprit

de Daïk. Les êtres vivants sur cette planète n’ont-ils pas essayé

d’appliquer bêtement la méthode sismique dans une forme archaïque

consistant à créer des ondes de choc au travers du noyau afin

d’en détecter les déformations ? Cette technique ancestrale

permet de déterminer les caractéristiques du noyau, ce qui est

un élément central de la compréhension des civilisations. Toutes les espèces

vivantes avancées connues à ce jour sont passés par cette phase

d’appropriation de leur propre univers avant d’explorer l’espace.

L’étude du champ magnétique est d’autant plus déterminante dans

le cas de la Terre qu’il est créé par les courants électriques qui parcourent

le noyau externe en fusion, lequel circule lui-même autour du noyau

en fer. C’est ce mouvement de rotation qui crée un puissant effet

dynamo. Mais Daïk s’interroge. Il existe tant d’autres moyens de détecter

les déformations d’ondes de choc sismique au travers d’un noyau,

des méthodes a fortiori indolores pour des espèces vivant à la surface !

Ces êtres sont-ils aussi stupides que ce que semblent sous-entendre

ses parents ? On apprend aux enfants dès leur plus jeune âge

à décoder les principes élémentaires de la cosmologie. On rabâche sans cesse

qu’il est impossible de réussir dans la vie sans avoir développé

un sens aigu de l’observation astronomique et astrophysique.

Et voilà que Daïk se sent tiraillé pour la première fois de sa vie :

l’artefact de la planète Terre, rangé sur ses étagères entre ses voisines

bleues et rouges, à environ trois T.A. cinquante au-dessus

de sa tête, est sous embargo, comme s’il s’agissait d’une relique des antiques

cartomanciens.

Cette planète est reléguée au rayon des subversives sciences occultes

primitives : à l’âge proto-atomique, les peuplades y jouent

avec le feu et pratiquent sans le savoir la pire des magies noires...

Et puis, pourquoi ces tirs #2 et #3 sur des êtres humains ? Les peuples

de cet archipel situé près du vaste océan principal l’auraient-ils trouvé

ou tenté de le détruire ? D’autres peuples se seraient-ils élevés

contre et ils les auraient punis ? Mais la punition est une survivance

de tels comportements archaïques, il le sait trop bien ! Ses parents

viennent de le punir, croyant l’empêcher d’aller observer cette planète

qui reste néanmoins à sa portée (le mental d’un enfant est supposé

être assez puissant pour résister à la tentation à partir

d’une demi-douzaine de RT-II d’existence). Seigneur, il en a près de dix !

Mais Daïk avoue avoir très envie de s’emparer de nouveau du bocal.

C’est la première fois que cela lui arrive. La Tentation est aussi

archaïque que le châtiment, cela aussi fait partie des marqueurs ancestraux.

Les contes sont peuplés de barbarismes de la sorte : les êtres les moins

évolués de tous les univers sont ceux qui détruisent, cèdent à la tentation,

déjouent les principes éducatifs et moraux, se révoltent. Voilà

ce qu’on lui a toujours inculqué. Alors quoi ? Les intentions des déclencheurs

d’explosions atomiques relèveraient de la sorcellerie et Daïk serait tombé

par hasard sur la représentation physique la plus aboutie du mal

dans tout ce qu’il a pu voir : ce qui n’est jamais arrivé nulle part ailleurs

à sa connaissance ! Cette série apocalyptique semble s’être arrêtée net,

et c’est heureux, mais que de dégâts causés, aux conséquences climatiques

insoupçonnées…

Daïk comprend mieux cette omerta qui règne sur cette planète et la gêne

immense qui s’est emparée de ses parents quand il a parlé de cette série

d’événements désastreux, cataclysmiques. Daïk est peut-être à ce jour

le seul être à avoir touché du doigt l’expression du mal.

Il tient la preuve formelle que le mal n’est pas qu’une légende, un repoussoir.

Le mal a existé.

Les récits des anciens sont fondés.

L’extradolescent redoute d’autres malheurs à la surface de cette planète

maléfique. Il observe l’espace infini derrière sa coupole translucide. Daïk

se sent vaciller… Il se sent attiré, happé. Parce qu’il a fondamentalement

envie d’aller voir ce qu’il ne devrait pas. S’il fait ça, il sait que rien ne l’empêche

d’aller observer l’origine du monde depuis un autre point de la galaxie

selon le vieux principe suivant : plus l’œil du télescope porte loin, plus

il regarde une image animée du passé comme si l’observateur

se jouait du temps que la lumière met à parcourir l’espace.

S’il le veut, Daïk peut très bien remonter au monde des prophètes

de sa propre civilisation, mais à une seule condition : la quitter.

Changer d’univers en traversant un trou noir.

-ENCORE UN MODÈLE DU GENRE !

-Sacrée tempête ! Tu vois, il était grand temps de s’occuper du solin.

-Oui, chérie, tu avais raison...

-Allez, fiston, rentre vite ! Ta petite sœur a fini sa sieste.

Nathan referme la porte fermière en évitant, cette fois,

de se coincer les doigts entre le battant et le dormant.

-Je crois qu’il n’a toujours pas compris comment ça marche. La poignée

du haut sert exclusivement à ouvrir la fermière. Tu l’oublies, parce que

non seulement tu ne refermes pas la porte d’entrée mais tu ouvres

tout grand la fenêtre fermière et je te signale que ça fait des courants

d’air et que je n’ai pas envie que ta sœur entre d’aussi bon pied

dans l’infernale saison des rhumes et des virus ! Compris fiston ?

-Oui, papâââ.

-Ya, tadig, dit Koupaïa.

Le couple tente l’expérience des classes bilingues français-breton

avec un certain zèle, au désespoir des grands parents qui se demandent

quelle mouche les a piqués alors qu’il n’a même pas grandi ici. Joss

a beau leur expliquer que tous les lieux-dits sont bretons ici et qu’il aime

savoir qu’il va se promener au Coin du champ ou au Bois de la roche ou

bien encore dans le hameau-qui-inonde, en référence à Pen er prad,

Koad ar roc’h ou à la ville d’Is, toutes ces sortes de choses d’apparence

inutile mais poétiques, ils le regardent avec des yeux ronds,

de ces yeux qui scannent vos relevés bancaires à distance sur le mode :

-C’est pas votre breton qui va nourrir votre famille, fils...

-Papy, mamie, j’y crois, c’est important, OK ? Je n’ai pas envie

que mes enfants se réveillent un beau jour dans un monde

d’extraterrestres acculturés qui ne reconnaissent même plus le monde,

tiens, qui baragouinent CSS, HTML, SEO et anglicismes à tout bout de champs.

-Ca serait plus utile et rudement pratique pour converser avec tes voisins anglais, dit son père.

-Eh, papa. C’est à lui d’apprendre le français... et le breton s’ils le veulent !

-Et tes enfants plus tard, ils feront quoi ? Ils vendront du chouchenn au coin du bois ?

-Ils feront ce qu’ils voudront, mais au moins ils sauront où ils habitent...

Ils sauront faire des ponts entre les langues. Les enfants seront

aussi à l’aise en anglais qu’en breton ou en arménien s’ils le veulent.

-Eh bien en attendant, ton fils ne comprend pas grand-chose à l’anglais

je trouve, répond la grand-mère. Moi, de toute façon, je ne vous comprends plus...

-Parce que vos parents vous comprenaient quand vous décidiez

de partir vous entasser en banlieue parisienne en délaissant tout ce patrimoine

là, même qu’il n’y a plus de boulot et que si vous aviez poursuivi

l’œuvre familiale, toute la famille aurait un fantastique outil de travail ?

-Ah elle est pas mal celle là ! Parce que tu serais prêt à retourner à la ferme ?, s’offusque

son père.

Et pourquoi pas, songe Joss. 

Et voilà, en substance, l’échange type. Enfin, disons plutôt l’échange

type d’avant la période « refroidissement des relations diplomatiques »,

comme du temps de la guerre froide. Puis a suivi l’entente cordiale. Et désormais,

ils filent tranquillement vers la Glasnost. Non le dégel : il confond glasnost

et permafrost ! La glasnost, c’est la transparence… Et ils n’en sont pas là,

heureusement. Avoir l’impression que ses parents scannent en permanence

l’état de vos finances juste pour insinuer qu’on ne sait pas y faire suffit...

Joss redoute qu’en vieillissant il rentre à son tour dans le rang

et abandonne ses principes en concédant qu’ils reposaient avant

tout sur un besoin de se différencier. Comme si la quête d’indépendance

était impossible sans ce processus un peu rustre. Heureux les héritiers

qui embrassent la cause de leurs aïeuls, Joss a la faiblesse de croire

qu’il se comporte ainsi parce que ses parents eux-mêmes se sont

inscrits en faux devant leurs propres parents. Au bout du compte, il se dit

parfois qu’il vit un peu comme ses grands-parents comme s’il avait

opéré un fantastique lob au-dessus de leurs têtes.

Hélas, il doit désormais corriger le tir pour ne pas sortir du terrain : « Faute ! »

Peut-être qu’un jour, ses propres enfants lui reprocheront ce bilinguisme

précoce et qu’ils penseront comme ses parents :

« Papa, c’est quoi ce relevé de banque ? »

Il répondra alors entre ses dents :

-C’est un relevé de banque d’un type qui est né avec la crise,

a grandi avec la crise et t’élève avec la crise, fils. Que les Dieux économiques

te préservent !

Ses enfants appendront les cycles de Kondratiev et sauront

qu’ils durent entre cinquante et soixante ans et donc qu’il y a

tout lieu de croire que, sa vie entière, Joss passera pour un type

qui n’arrive pas à tenir son budget aux yeux des générations ascendantes

comme descendantes ! Ainsi va la vie, ainsi va l’ordre du monde... Le sien s’appelle récession,

obstruction. Le leur s’appellera peut-être, il le leur souhaite, espoir, audace, voire

conquête spatiale, qui sait, comme aux grandes heures des Trente glorieuses...

 *

Fin de la conversation. Le baromètre plonge tout à coup. L’aiguille fonce

droit vers les limbes, sous la ligne des neuf cent soixante quinze hectopascals :

-J’espère que les Anglais ont ramassé les cannettes de bières qu’ils laissent traîner

dans leur jardin, ça va voler !

Joss les a surpris un jour, l’été dernier, fort embarrassés (mais moins

que lui finalement). Il était allé les voir pour emprunter un sécateur électrique.

Il les avait vus à l’œuvre et c’était tout de même rudement plus pratique...

Las, il avait découvert leur jardinet de derrière jonché de cadavres à l’heure

du barbecue, alors qu’ils se tenaient (leurs voisins, pas les cadavres)

en compagnie d’un couple d’amis, des Irlandais. Disons plutôt un couple d’amis

avec plus de 2,1 enfants par femme. Trois, quoi. Les parents, un grand brun

baraqué et une petite rousse, lui avaient expliqué que c’était une pratique

assez répandue en Irlande que de balancer les canettes autour de soi

le temps que dure toute la divine beuverie. La leur devait durer depuis plusieurs jours.

Koupaïa sourit, approuve. Elle aussi avait trouvé le rite assez curieux.

Ils ne s’attendaient pas à être démasqués de la sorte en pleine déviance barbare.

-Tu sais qu’ils trouvent qu’on leur ressemble en plus sobre ?, dit Joss à sa femme.

Nathan vient se poster près de la fenêtre et contemple ses constructions

menacées par les premiers soubresauts du temps. Joss, lui, pense plutôt

à son solin et jette un œil à cet ogre de cheminée qui engloutit six à dix

buches par jour, loin des ratios imposés par les nouveaux diktats qui vont

transformer le patrimoine breton en nouveau cimetière si l’on écoute

encore et toujours ce qui a été décrété dans des bureaux parisiens. Fuyez

les lotissements, je vous en supplie, fuyez les lotissements ! Et kaoc’h

[m... en breton] d’ar bilan énergétique ! Même les Irlandais ne sont pas

fous et ne viennent pas sous leurs latitudes à cette saison. Robert

Smith lui a confié l’autre jour qu’il a une guerre de retard parce que

ses compatriotes trouvent que l’hexagone ne vaut plus le coup :

-Tu radotes, Robert. Tu sais ce que je crois ? Tu rêves de t’expatrier à nouveau, toi aussi !

-Moi ? God heaven, pour rien au monde ! Je ne bouge plus.

-Allons… Le soleil, les palmiers, les filles en bikini..., renchérit Koupaïa.

-Chérie, tu veux juste jouer avec mes nerfs et me tenter toi aussi ?

-Hmmm, ce n’est pas ta Bretonne qui va sortir son deux-pièces à cette saison, c’est sûr.

-Sous les yeux de nos voisins, en plus.

Après avoir pris congé de leurs amis insulaires, leur conversation se poursuivit à huis-clos :

-De toute façon, soleil ou pas soleil, je n’ai plus une minute de répit dans ma vie…

-Oh, pauvre amour !

-Quoi, je n’ai pas raison ?

-Arrête, cette fois, c’est toi qui va jouer avec mes nerfs. Tu les as voulus comme moi, nos petits

anges, hein ?

-Ca frise le double tutorat à plein temps. On a plus le temps de rien faire et ça nous coûte

les deux bras !

-C’est le syndrome des hommes : jamais assez de sexe, toujours trop de taxes !

-Bon ben sur ce, je vais faire un tour…

-C’est ça. Euh... par ce temps ?

-T’inquiète. ‘Vais juste vérifier l’état du solin.

Une violente bourrasque vient s’opposer à la tentative d’évasion paternelle.

Force onze à douze, pressions en chute libre. Koupaïa s’inquiète, et

elle a raison. Mais ce n’est qu’une tempête comme ils en subissent

tant d’autres et le premier test grandeur nature avant le passage

en force de l’homme au bonnet et au teint aviné qui se prend pour

Dieu une fois par an et pour un parfait loser alcoolisé le restant

de l’année. Joss se ramasse une violente volée de pluie dans la figure,

hasarde quelques pas chancelants, rase le mur de la longère,

constate que la descente de gouttière nantaise vibre dangereusement

mais semble tenir bon. Arrivé au pied du pignon, il se décide

à prendre du recul sinon comment voir quoi que ce soit ? Il  mesure

l’incongruité de cette sortie inutile : il n’y a aucun moyen d’apprécier

à l’œil nu l’étanchéité de l’ouvrage, c’est à l’intérieur que tout se joue !

La perspective d’une joute aussi verbale qu’inutile avec madame a été

le prétexte à cette séance rafraichissante parce qu’il aime sentir

le vent et la pluie qui lui fouettent le visage. Il aime cette sensation

de marcher à contre sens, de faire du surplace. Peut-être va-t-il s

e prendre la souche de cheminée dans la figure, il se pose la question !

D’ailleurs, c’est bien l’intérêt même d’écrire que de pouvoir poser

des questions qu’on aimerait bien que les autres nous posent :

-Mais Jossy, que deviens-tu ?

-Où es-tu, ma pomme ? Tu nous manques, tu sais.

-Oui, que fais-tu, nous nous languissons de le savoir !

Jossy alias me-unan, my self, aussi unique que les statistiques de ses articles.

Normal que celles-ci soient hautement confidentielles en ce moment, ‘faut dire.

Il ne se foule pas trop pour aller gonfler un peu les stats des autres…

C'est comme la croissance, les articles. Les sujets, il faut les chercher

avec les dents. Certes, il a bien un vieux stock qui lui assure un fond de

roulement (parce qu'il est comme ça - tout petit, il écrivait déjà des articles

sur ses playmos). Mais pas de quoi flamber. Bref. Donc question. Que fait-il,

hormis aller vérifier ses coups de truelle par très gros temps ? Et bien, il

vous informe que Joss va daigner répondre, las de tant de sollicitations :

Primo, Joss a la grippe (bon, ça, c'est pour justifier des dernières journées

d'absence sur son écran, c'est déjà ça de fait). Deuxio, il a réactualisé

sur Internet ses statistiques sur les produits intérieurs bruts par habitant

des régions de France. C'est hyper important, des statistiques sur les régions

de France qui sont redécoupées, en plus. Il aura fait tout ça pour rien,

mais ça lui est parfaitement égal. Tertio, Joss s’est acheté un ordinateur

tout neuf, et même qu'il faut le lancer entre deux et trois fois chaque matin

pour qu'il daigne ouvrir les yeux ! Il paraît qu'il a quatre cerveaux.

Sauf qu'en fait, ça fait quatre crétins à réveiller chaque matin :

-Eh oh, n° 1, debout, réveille-toi !

-Eh oh, n° 2, Houhou, debout feignasse !

-Hop hop, n° 3, on se réveille, j'aimerais bien lire mes mails, connard.

-Cher n° 4, aurais-tu l'aimable gentillesse d'ouvrir tes jolis yeux d'ordi encore

gorgés de sommeil ? Je sais qu'il est tôt (10 h 30), mais il serait peut-être

opportun de daigner sonner le tocsin auprès de tes amis W. Vista

et autre Bit defender. D'avance, merci.

C'est un peu comme les machines à laver. Avant, vous étiez tranquille pour

une génération. L'ordi précédent lui a tenu dix ans, Internet compris. Le nouveau,

censé être au moins deux cent cinquante fois plus puissant, a commencé

à faire son istribilh au bout de trois mois ! Joss a l’impression qu'il mène sa vie

d'ordi à lui tout seul. Il balance des alertes quand ça lui chante (c'est-à-dire

sans arrêt), refuse de s'éteindre le soir. « Et noooon, désolé. Je veux paaaaas. » 

Il repense alors aux multiples tentatives d'allumage du matin et il fulmine de nouveau.

C'est devenu comme un jeu entre eux deux.

Bref, Joss, c'est une friche industrielle à lui tout seul.En ce sens, Joss s’entend

assez bien avec son voisin britannique. En fait, ils sont un peu sur la même longue

d’onde du travail précaire et du télétravail. L’un comme l’autre ont l’illusion

de bosser, mais en fait, ils savent pertinemment au fond d’eux qu’ils

s’opposent au diktat ambiant par pur confort social : ils sont deux ours

de la pire espèce, l’un a grandi sur la rive nord de la Manche, l’autre

un peu plus loin sur la rive sud, mais ils ont l’un comme l’autre trouvé

dans cette verte campagne un cadre taillé sur mesure idéal pour

se faire oublier. Se faire oublier, c’est tout de même la meilleure invention

du paresseux social, non ?

Il a bien dit social, parce que Joss n’est pas un paresseux tout court.

L’auto-construction comme la pige ne sont en aucun cas des sinécures,

ajoutez à cela l’apprentissage d’une langue « étrangère », autre point

commun entre him (l’anglais qui apprend le français) et lui (le français

qui apprend le breton) et vous avez peut-être même de quoi choper

un nouveau burn-out, sauf que cette fois c’est sans véritable compensation

pécuniaire à la fin du mois. En fait, le drame de leur vie d’homme libre

consiste à ne pas vivre comme les autres et de ce fait à ne pas avoir ni

l’impression de gagner leur vie ni celle de marquer des points. Pourtant,

ils cheminent, apprennent un tas de choses, bidouillent quelques trucs

pour rentabiliser leurs vieilles pierres… mais ils se surprennent à penser

à l’argent aussi souvent que lorsqu’ils étaient d’horribles salariés

capitalistes vénaux, prêts à toutes les compromissions.

Oui, force est de reconnaître qu’ils se sentent gagnés par une sorte

de doute égotiste et nombriliste horrible. Une partie d’eux, tapie dans

l’ombre de leur cerveau de libertaire, leur intime même l’ordre

de se fabriquer de nouvelles chaînes pour faire comme tout le monde...

-Eh mais… c’est en contradiction totale avec nos préceptes de vie !

Je ne vais jamais faire ça ou alors je ne suis plus crédible, ni envers

mon entourage familial ni envers mon entourage… euh… quel entourage ?

Professionnel ? A part quelques chefs de rubrique que je ne fréquente que par

mails interposés, long processus insidieux de déshumanisation des relations matérialistes

et de dématérialisation des relations humaines... Seigneur tout puissant !

Joss est gagné par des envies de normalité ! Il voudrait que tout soit

comme avant et en même temps, il n’a aucune envie que son environnement

immédiat ne change, pour rien au monde. Il les aime bien, lui,

ses voisins, ses vieilles pierres, ses routes de campagne, ses bords de mer,

ses tempêtes, sa petite porte fermière, son ordi postmoderne qui ne décolle pas

du lit numérique les jours où il se pose des questions existentielles.

Après la métaphysique, la bétaphysique. C’est la même chose, mais avec

la bêtise artificielle...

 

Trempé comme un crouton à l’ail dans une bonne soupe iodée, Joss

retourne à la maison, actionne la porte d’entrée qui se refuse à lui.

Fermée à double tour !

-C’est quoi cette poignée que j’ai moi-même posée ?!

Il est ruisselant (la façade est orientée sud-ouest) et là, il voit, derrière

la porte fermière, la frimousse de sa petite rejetonne démoniaque grimpée

sur une chaise ou sur la pointe des pieds et qui le nargue, un sourire

de triomphe aux lèvres ! Elle lui fait coucou ! Joss a la très désagréable

impression d’être le méchant-loup (en plus humide) qui essaye en vain de

souffler sur la maison en pierre ou en brique, il ne sait plus, de toute façon

l’idée est là : cette longère en granit lui résiste et la petite l’a bien compris !

Il ne lui lira plus aucun conte de la sorte pour lui donner d’aussi mauvaises idées

parricides, car derrière l’histoire du méchant, c’est la symbolique de l’adulte mâle, non ?

Joss sonne, frappe aux carreaux, autant dire que sa petite hystérique va

entendre parler du pays s’il advient que cette porte de malheur daigne s’ouvrir un jour !

Mais d’un coup, il voit la petite décoller de sa chaise, sa mère l’arrache

par les aisselles, et vlouf, « numéro deux » atterrit sur ses deux jambes

et maman déverrouille la porte fermière, sermonne l’enfant pendant

que le père se précipite sur le paillasson aussi liquide que fumant.

-Qu’est-ce qui t’a pris, non mais ! On ne fait jamais ça !

La petite blondinette le dévisage, angélique, fait celle qui ne comprend pas.

Oh que oui. Elle fait celle qui ne comprend pas ! La diablotine

se transforme en victime sitôt le forfait accompli.

Et le pire, avec un peu de chance, c’est qu’elle a déjà oublié

la motivation première de ce tour de clef malicieux...

 

 

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Daïk, chapitre IV

 

  

 

Daouzek miz, daouzeg arouez

Unnek belek houarneset
Dek lestr tud gin a welet
Nao dornik gwenn
Eiz avel
Seiz heol
C’houec’h mabik great e koar
Pemp gouriz ann douar
Pevar mean higolin
Tri rann er bed
Daou ejenn
Heb rann, ar Red heb-ken
Ankou, tad ann anken
Netra kent, netra ken.

  

Douze mois et douze signes

Onze guerriers armés

Dix vaisseaux ennemis

Neuf petites mains blanches

Huit vents

Sept soleils

Six petits enfants de cire

Cinq zones autour de la terre

Quatre pierres à aiguiser

Trois parties du monde

Deux bœufs

Point de série pour le nombre un ; la Nécessité unique

Le Trépas, père de la douleur

Rien avant, rien de plus.

 

 

ON RACONTE QUE LES ANCIENS PARLAIENT cette langue étrange

venue d’un autre monde. Ils l’avaient emportée dans leurs bagages,

cette langue inconnue. D’où venait-elle ? L’enfant l’ignorait. D’un coin

reculé de l’espace sans doute. Pars à la découverte de cette langue

et peut-être comprendras-tu ce que signifie ce mot effroyable

et incompréhensible : le néant.

La nécessité unique. Le Trépas, père de la douleur…

Bouleversé, Daïk retourne à ses capteurs et surtout à son univers

à échelle réduite. Il chasse l’angoisse culpabilisante d’avoir laissé

ses parents alors que c’est eux qui l’ont laissé (!) et il se dit, le ventre noueux :

-Je dois comprendre pourquoi toutes ces explosions nucléaires

en si peu de temps. Deux mille cinquante explosions, puis plus rien ! Pourquoi ?

L’enfant se repasse les enregistrements en boucle et en toute

désobéissance, dénombrant les explosions nucléaires comme on dénombrerait le contenu

d’un sac de billes :-Voyons, une première explosion dans le désert ; une deuxième

puis une troisième sur des humains peuplant un archipel... Puis la quatrième.

Et là, la cinquième, à l’autre bout de l’océan qui borde l’archipel... Puis, encore

trois dans ce même océan... Et, soudain, une nouvelle explosion en une zone

vierge jusqu’alors de toute flambée hydrogénée, quelque part en plein désert

dans cette vaste partie du monde terrestre continental,

à mi chemin entre le pôle et le plus petit des trois océans !

Daïk se prend à rêver de miniaturisation et de voyage vers ce monde

étrange dont il ignore les mœurs et les milliers d’idiomes tombés dans l’oubli.

Cette terre n’est qu’une terre parmi d’autres et ses propres aïeux

n’ont gardé que des bribes de son histoire. Quel dommage... Leur tâche est exclusivement

tournée vers l’exploration astronomique et métaphysique. Tous les outils

auxquels ses parents ont recours sont voués à énumérer, recenser, trier les molécules,

à calculer les distances, les densités, les forces de gravité, à explorer les trous noirs...

De son aire de jeu sidéral, il peut toucher les astres et cela est

la grande affaire des adultes, mais lui, l’enfant  aimerait comprendre ce monde qui n’intéresse plus personne.

Pourquoi s’agitent-ils ainsi autour de leur étoile ? Etudier ces peuples

ne vous intéresse-t-il donc plus, vous les adultes, qui vous passionnez

pour les univers multiples ?

Mais personne ne lui répond.

A l’heure des valises et de dire au-revoir à ses parents, l’enfant était revenu

à la charge. Sa mère, feignant de comprendre, lui avait dit alors :

-C’est donc pour cela que tu n’as rien mangé ? Pour cette espèce humaine archaïque ?

Elle ne pouvait pas le sermonner plus que ça puisque le jeûne

n’était en aucun cas répréhensible dans le monde immortel. Le qualificatif

archaïque l’étonna néanmoins. Et il sent du mépris dans les paroles de sa mère,

cela ne lui ressemblait pas. Elle s’était presque emportée...

Seigneur, cela ne lui était encore jamais arrivée !

-Ne joue plus à ce jeu stupide, tu comprends ?! Pour l’amour des cieux, Daïk !

Oublie ce monde, jette-le, jette-le loin de toi ! Oublie cette histoire d’explosions !

-Maman, on me cache des choses et je n’aime pas ça.

-Oublie, chéri, oublie tout ça…

Ce n’est pas de ton âge.

Ce n’est plus du nôtre.

Cela ne l’a jamais été et le ne sera jamais.

 

Une étoile filante traverse le ciel entre deux constellations du troisième univers.

Juste à côté : une belle supernova. Le ciel zébré, constellé de galaxies figées pour

des milliers et des milliers d’années, fait tapisserie dans sa chambre à coucher.

Il serait adulte que presque rien n’aurait changé sous la coupole

de son enfance... Amer, Daïk soupèse son bocal puis le tourne dans tous les sens

entre ses doigts. Puis, il se résigne à dégrafer les électrodes reliées à cet univers

étrange et le range sur ses étagères vitrées au milieu de tous ses artefacts.

De tous ses mondes, le monde terrien est indiscutablement

le plus intriguant. La planète Terre a toujours été un monde intriguant.

Combien d’enfants sont en train de jouer en ce moment même avec un artéfact 

galactique comparable ? Des milliers, des millions peut-être ! Mais combien

ont figé le temps sur ce point précis de l’humanité terrestre et ont déjà observé

cette série sidérante d’explosions nucléaires artificielles à la surface

d’une planète ? Probablement personne ! Daïk est le seul à être tombé sur un tel spectacle,

il en est convaincu. Son intuition lui dit que c’est une découverte aussi

incroyable que de découvrir une nouvelle dimension ! Ces adultes passent

leur temps à regarder au loin, le plus loin possible et tous ces univers

leur montent à la tête. Lui, il aimerait figer son regard et le temps sur

cette découverte d’un autre temps. Daïk a toujours été un enfant différent, l

unaire diraient les esprits chagrins. D’aucuns dira qu’il ne fera jamais rien

de son éternité, qu’il contemplera l’infini sans jamais conquérir ne serait-ce

qu’un système ! « Avoir l’éternité devant soi pour ne pas cueillir la moindre

année-lumière carrée, c’est absurde. Cet enfant est absurde... » C’est ce

qu’ils pensent tous de lui, hein ? Daïk se sent mal. Il ne s’est jamais

senti aussi mal de sa vie. On lui cache des choses alors qu’on lui a

toujours dit qu’il n’y avait rien à cacher, que rien n’était inatteignable.

On lui cache ce que personne n’aurait jamais dû voir depuis l’espace...

Aucune espèce vivante évoluée, jamais. Deux milles cinquante trois secondes

perdues dans un océan de cent quarante deux millions de milliards de secondes

à l’instant où cela s’est produit, soit une chance sur soixante-neuf

mille trois cents milliards de le découvrir !

Et cet enfant s’appelle Daïk.

 

 

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Daïk, chapitre III

DAOUZEK – 12 –

 

L’ENFANT.

Chante-moi la série du nombre douze, jusqu'à ce que je l'apprenne aujourd'hui.

 

LE DRUIDE.

— Il y a douze mois et douze signes ; l'avant-dernier, le Sagittaire, décoche sa flèche armée d'un dard.

Les douze signes sont en guerre.

La belle vache, la vache noire à l'étoile blanche au front, sort de la forêt des dépouilles ;

Dans la poitrine le dard de la flèche ; son sang coule ; elle beugle, tête levée ;

La trombe sonne : feu et tonnerre ; pluie et vent; tonnerre et feu ; rien ; plus rien ; rien, ni série !

 

PENDANT CE TEMPS, DAÏK,, LUI, SONGE À L’ORIGINE du monde.

Aux théories du big-bang.

Il sait qu’il y a, dans l’infini né du chaos originel, d’innombrables civilisations

douées de conscience. Rien ne prouve à ce jour que l’être humain

ne soit l’invention d’une espèce extra-terrestre férue, comme la sienne,

de manipulations génétiques, l'observant depuis une autre dimension.

Pour lui, l’être humain pourrait bien évoluer dans un bocal créé de toutes pièces

par une intelligence supérieure pour qui l’univers

serait de la taille d’une urne funéraire tenant dans une main.

 

Daïk s’imagine libérant une sorte de menthe religieuse affamée,

sortie d’un autre récipient. Ses pattes crochues sont sur le point de se poser

sur la surface de la Terre, prêtes à perforer la stratosphère. Avec un peu de chance,

l’irruption de l’insecte anéantira toute forme de vie avant même

que l’enfant n’ait le temps de jouer au Godzilla géant... 

Une première patte s’enfonce comme si on enfonçait un jouet contondant

dans un ballon d’anniversaire. La peau se tend, résiste, puis… soudain…

une voix venue de l’au-delà s’élève et hurle :

-A TAAAAABLE !!! N’oublie pas que nous devons partir en campagne, nous sommes

déjà en retard !

C'est sa mère.

Et l’intelligence supérieure de renoncer à perforer l’atmosphère terrestre par peur

de se faire gronder.

Daïk range son Godzilla dans son bocal. L’enfant songe aux jouets minuscules

des êtres humains et s’étonne de leur caractère inanimé :

-Ça doit être d’un ennui ! Les pauvres ! Et dire qu’ils n’ont pas songé un seul instant

à donner vie à leurs playmobiles et autres barbies surannés…

Les enfants humains semblent dépourvus d’émotions et se contentent

de jouer avec des macchabés, voilà bien un marqueur d’une civilisation dépassée !

Daïk ne croit pas à la théorie de l’élève dépassant le maître. Ce n’est pas l’ordre des choses,

même s’il concède quelques idées de génie. Leur perfectionnisme guerrier

l’a toujours sidéré. L’invention de la bombe atomique, par exemple !

Daïk se souvient avec émotion avoir vu un jour la surface terrestre se consteller

de champignons miniatures comme des pets... Une analyse un peu plus fine du

phénomène lui permit de constater qu’il s’agissait en fait d’armes de guerre :

les êtres humains venaient d’inventer l’arme de destruction massive absolue...

A l’échelle de leur espace temps, les irruptions s’étaient déroulées

de façon assez espacées. D’abord, il y eut une multitude d’explosions depuis

un prototype tiré dans l’atmosphère. Un premier tir fut expérimenté en conditions réelles

dans une région désertique puis, à plusieurs reprises, sur des êtres humains entassés

sur un petit archipel très éloigné du premier impact en plein désert... Ces deux impacts

funestes se situaient au large cette fois de la zone la plus peuplée du monde terrestre.

Vu de l’espace, il y avait de quoi s’interroger sur le phénomène : les êtres humains

visaient-ils délibérément la zone la plus densément peuplée pour toucher le plus

de monde possible et si oui, pourquoi ?

Cela répondait-il à une autre tournure d’esprit, inconnue vue depuis l’extérieur,

comme lorsqu’on ne comprend pas les logiques d’une famille tant

qu’on n’en fait pas partie ?

Le jeune extradolescent en référa à ses parents qui étudièrent le phénomène

au moyen de capteurs posés sur le bocal. Ils en conclurent que l’intention

consistait bien à viser le groupe d’êtres humains vivant sur cette île.

De nouvelles explosions, plus petites mais bien plus nombreuses, secouèrent

une autre région du monde située à mi distance entre le premier tir atomique

et la deuxième salve. En clair, c’est comme si on avait d’abord pilonné une zone

avant de changer de secteur pour tester de nouvelles armes beaucoup plus puissantes

à l’autre bout du globe !

-Pourquoi ? Pour TUER ?

-Stop ! Tais-toi !

Ses parents ont toujours tu le mot tuer ainsi que le mot détruire, parce que cela

ne doit pas faire partie de leur vocabulaire. D’ailleurs, il est formellement interdit d’aller sur

cette planète de fous furieux.

L’incompréhension resta donc de mise. Pour ses parents, autant il était aisé d’identifier

les molécules et les processus chimiques à l’œuvre, autant la logique humaine

leur échappait totalement.

Ses parents s’empressèrent de le mettre en garde sur ce point :

-Chéri, les manipulations atomiques, c’est très dangereux ! Formellement interdit,

d’accord ? Tu ne joueras pas à ça pendant notre absence ! Tu attends sagement notre retour

de campagne, promis ?

-Oui, mamaaaan.

L’enfant en vint à la conclusion suivante : plus de deux mille cinquante explosions

atomiques avaient retenti sur la Terre, la plupart sous l’eau ou en sous-sol,

et tout de même cinq cents directement dans l’atmosphère. Un truc énorme 

sur une échelle de temps aussi ridicule ! Sur ces deux mille cinquante explosions,

« seuls » les deuxièmes et troisièmes tirs (parce qu’il s’agissait bien de tirs) ciblèrent

des populations terrestres ! Daïk en retourna à son bocal en bougonnant :

-La planète Terre tourne autour d’une étoile d’une façon frénétique et constante,

comme c’est souvent le cas dans les systèmes solaires classiques. OK.

Si l’on décompose ces révolutions par un effet de ralentissement extrême,

on peut donc en conclure que ces deux mille cinquante-trois explosions

nucléaires se sont produites sur une période de l’ordre de cinquante révolutions

autour de l’étoile mère, alors que la planète existe depuis quatre milliards

et demi de révolutions ! Paaaapa, mamaaaannnn, j’ai besoin d’aide !!!

-Quoi encore, chéri ?

-J’ai un exercice de maths, là, et je ne suis pas très sûr de moi !

Oh, tiens, ça mord ! Papa-maman se prêtent illico au jeu des vérifications :

-Bon... Si c’est pour un exo de maths... Ben... Cinquante révolutions sur 4,6 milliards...

Oui, c’est bien... Tes calculs sont justes... Mais tu ne nous as pas écoutés !!! Tu arrêtes ça !!!

-Mais c’est grave !, s’emporte Daïk. Je crois que les êtres humains

sont devenus fous comme si le temps passant, ils s’étaient attelés à

l’expérimentation de nouvelles méthodes de saccage. (Il avait bien veillé à ne pas utiliser

le mot destruction formellement interdit). Pourquoi ces peuplades se comportent

comme des barbares ?

Gros yeux à facettes :

-Tu AR-RÊ-TES avec ça ! C’est compris ?

-Boh, pô juste !

Tout le repas suivant, le dernier avant que ses parents ne partent en campagne,

l’enfant bouda. Ses parents ne firent pas grand cas de ses turpitudes

et mirent ce peu d’entrain gustatif sur la teneur moléculaire du repas, 

probablement déséquilibré à +-0,2 % près : trop pauvre en zinc, pas assez de fer,

trop de sucre, pas assez d’acides gras, jamais comme il faut, quoi ! Question d’habitude...

Bon, il mangera mieux dès lors qu’il aura percé le mystère.

Faudrait pas le connaître, le petit chéri...

 *

Une légende prétend que les espèces connaissent toutes une période appelée

L’âge de l’enfant terrible. 

Curieuse expression... Alors, si tel était le cas, l'âge terrible des humains allait s’accompagner

de bouleversements biochimiques altérant jusqu’à l’équilibre environnemental global.

Outre les radiations, les teneurs en dioxyde de carbone mais aussi en métaux lourds

promettaient de s’élever de façon immaîtrisable. Des capteurs pointaient déjà d’importantes

perforations de la stratosphère près des pôles... 

Au moins, toutes ces questions avaient le mérite de lui éviter

de penser au départ imminent de ses parents. Puissent les humains se croire au bout

de la chaîne, seuls au monde ? Puissent-ils croire encore en un univers monoplan,

sans passerelles et linéaire depuis le big-bang originel ?

Et les trous noirs ?

Et l’antimatière ?

Pour la première fois de toute sa vie, l’enfant se senti borné.

Et il se dit que cela ne devait pas être une mince affaire que d’être

un simple mortel.

Daïk crut ainsi ressentir la peur de MOURIR. Ils ne se comporteraient pas de la sorte

si la mort n’existait pas. L’idée de tuer ne leur traverserait même pas l’esprit .

Non, tuer n’existerait pas, cela ne ferait pas partie de leur psyché.

Comment peut-on faire quelque chose que nous sommes incapables d’imaginer ?

L’enfant frémit à l’idée que la mort existe depuis qu’il a assisté à cette série

d’explosions atomiques. Deux ont fait mouche, il l’a vu tout de suite.

Il sait très bien pourquoi ses vieux n’ont pas insisté pour qu’il termine son repas :

un peu de télépathie, que diable ! Bien sûr qu’ils savaient pourquoi

il n’était pas dans son assiette. Mais ils ne pouvaient pas comprendre

qu’il avait compris que la mort existait pour d’autres et ce que pouvait

signifier le mot tuer, un terme méso-extraterrestre dont il avait

déjà entendu parler en laissant traîner ses oreilles indiscrètes dans les Sphères

pour adultes...

Aussi incroyable que cela puisse paraître, la vie n’avait pas toujours été éternelle.

Une mort avec rien avant, rien après, est-ce de cela dont voulaient parler les anciens ?

Le néant ?

Pour la première fois aussi, Daïk se surprit à redouter

sa séparation d’avec ses parents.

Une éternité allait s’annoncer...

 

-Tu es sage, hein ? Tu as tout ce qu’il faut à la maison. De toute façon nous serons

toujours là...

-Oui, bien sûûûûr.

-Tu n’hésites pas à nous envoyer un rush en cas de souci, d’accord, chéri ?

 

Après les recommandations d’usage, et sitôt la porte de la capsule refermée,

Daïk pleura.

 

 

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Lecture croisée : Daïk, chapitre I et II

 

ISBN n° 979-10-96086-12-2

http://www.francodeport.org

(c) Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation et de représentation

réservés pour tous pays.

 

- I -

 

-CHÉRIE, J’AI ENCORE FAIT UN RÊVE STUPIDE.

-Super chéri !, répond Koupaïa depuis la salle de bain.

C'est vraiment une spécialité chez Josselin, comme rêver de son cousin

qui se fait retirer des défenses d'éléphant à la place des canines.

Et bien, cette nuit, « Joss » a rêvé qu’il visitait une maison

dans la région des Abers après l'avoir achetée sans la voir,

et il découvrait sur place, horrifié, des fuites partout. Au faîtage,

des ballons de baudruche avaient été placés pour boucher les trous.

Le problème, c'est qu’ils se dégonflaient deux fois par jour. Du coup,

l'agent immobilier allait les regonfler façon Sisyphe.

Il était très doué pour ça. Joss était fort impressionné.

-A propos, tu as pensé à la fuite, entre le mur et la souche de cheminée ?,

s’époumone Koupaïa.

-Oui, eh bien c’est le solin en ciment qui est mort !

Joss aime ce genre de réponse, qui est une façon de se préserver

de l’effort. Comme si formuler la nature du problème revenait déjà

à solutionner le problème. Mais d’ordinaire, cette technique

de résolution para-métaphysique ne fonctionne guère plus

de deux jours. Miss revient à la charge le troisième : « Alors, la

cheminée, tu as pu regarder ? »

Regarder, litote féminine ! Comprendre : tu as pu sortir l’échelle télescopique,

le nec plus ultra de l’échelle de couvreur, potasser internet pour comprendre

comment on pose la bête, préparer un ciment, euh… un mortier,

non, un ciment avec un adjuvant hydrofuge, virer les ardoises pour

fixer l’échelle en priant le ciel que Mistinguett saura le conduire

sans paniquer aux urgences distantes de trente kilomètres - une bagatelle -,

grimper jusqu’au faitage avec un seau en équilibre précaire posé

entre deux barreaux, avancer marche par marche, redescendre

parce qu’on a fait tomber la truelle, se dépatouiller du seau

plus encombrant encore que durant la montée, réitérer la menace

et la prière, se contorsionner autour de la souche de cheminée

avec la truelle, prendre le parti de refaire un solin sur l’ancien

sans trop savoir s’il convient plutôt de le virer, tant pis, trop tard,

le coup est parti, on n’en parlera pas à madame… et redescendre en vie.

Et dire à la miss, suspicieuse :

-Ça y est, j’ai regardé !

Et là, comme par enchantement, le terme mute.

-T’as regardé ou t’as refait le solin ?, s’enquiert-t-elle.

Adieu litote, bonjour fermeté, c’est l’heure du contrôle qualité.

Et pas un mot sur l’exploit héroïque. Chérie, je suis sain et sauf, là,

tu m’as vu ? Non, normal, sinon elle aurait demandé au voisin de le faire.

L’anglais qui a une tête de plus que Joss et le nargue tous les étés

le torse nu devant la maison. Il s’installe dans le jardin sous leurs fenêtres

alors qu’il pourrait très bien faire la même chose derrière chez lui.

Tu parles de Robert Smith ? Tu rigoles, t’as vu comment ils bricolent,

les Engliches ? Ils ruinent nos longères bretonnes ouais ! Les agents

immobiliers s’arrachent les cheveux pour revendre leurs merdes

innommables une fois qu’ils se sont aperçus que la vie était

tout de même moins chère au Portugal ou dans les Carpates

parce qu’eux, ils y comprennent quelque chose à la belle finance

mondiale ! Ils se jouent des parités monétaires, sortent du brouillard

londonien comme le loup du bois quand la livre sterling est à leur

avantage... Non, tu vois, je l’ai fait, OK ? Il n’y a rien de plus

insupportable que ce genre de remerciement post-mortem :

-Non, mais sinon j’aurais demandé à…

Eh oui. La retape, c’est aussi une preuve d’amour et un éternel

recommencement, surtout lorsqu’on entame un énième chantier

assorti d’une énième ligne de crédit… Ah l’éternelle jeunesse,

comme c’est beau ! En viendra-t-il un jour à bout de cette manie ingrate

de repartir à zéro ? C’est quoi son problème ? Tenez, prenons un autre

exemple : le travail. Un éternel recommencement, là encore. Joss se la

raconterait bien un peu, tiens, pendant que Mistinguett a le dos tourné.

Deux enfants par femme, taux de natalité le plus élevé d’Europe mais

un demi-job par génération. Hé, de quoi il se plaint ? C’était il y a une

bonne quinzaine d’années. Aujourd’hui, c’est nettement pire ! Joss va-t-il

pouvoir seulement devenir stable un jour comme une bernique ?

Tout cela n’existait pas enfant dans ses études socio-playmobiliennes.

Les belles mécaniques économique et géopolitique y figuraient jusqu’au constat

cynique, mais de relations humaines... Disons plutôt des avatars de relations,

un artefact du monde.

En dépit de quelques calques intéressants, la transposition du modèle

playmologique s’est avérée très éloignée des règles socio-économiques

du monde réel. Auto-construction (ça, c’est plutôt pratique), scénarisation

de la vie (pratique, si on est édité), stéréotypie des relations humaines (déjà

très moyen), approche démiurge de la vie en société (carrément nul) !

Il a fallu une femme et un deuxième enfant pour mesurer le pouvoir

d’abstraction induit par ces petits personnages exploités à l’extrême

jusqu’à un âge bien trop tardif pour lui permettre de grandir au même

rythme que les autres. Alors, plus le temps passe et plus l’évidence

s’impose : les playmobiles ont eu le mérite d’être un retardateur

à emmerdements. Ils vous préservent de la dureté de la vie, de la maltraitance

collective. C’est excellent pour schématiser voire idéaliser les relations

humaines, excellent pour développer une approche logique de ce

qu’elles devraient être avec ses enchaînements et ses propres syllogismes

(exemple : si le playmo black fait de la politique il ne deviendra pas

chef des playmos parce qu’il n’y a pas beaucoup

de playmos black), mais en apparence, rien n’est logique.

C’est comme comprendre la signification des Rannoù, le chant des Séries.

Une révolution dans la vie de Josselin comme bientôt dans celle de Daïk.

Et il avait bien besoin de ça pour ne pas mourir d’épuisement dans

cette course stérile orchestrée par la nouvelle société régie

par l’hémisphère cérébral gauche qui est... directement connecté au majeur droit !


- II -

 

JOSSELIN CONSIDÈRE SON FILS JOUANT SOUS LA PLUIE EN PLEIN VENT,

en digne héritier. Il est surpris de constater à quel point l’histoire se répète :

sous ses yeux, son playmologue junior sarcle un immense bac à sable

peuplé de licornes, de personnages articulés et chimériques avec

ses vestiges de maison alsacienne, son château médiéval revisité,

ses mâchicoulis, son chemin de ronde, ses oriflammes, ses tourelles faites

de récupération agrémentées de fragments de tipis appalachiens... 

Le petit a même bâti un moulin et creusé un petit étang de ses propres

mains parachevant son œuvre une parka sur le dos. Puis, l’enfant s’est tourné

vers le soleil rasant sur le point de se faire engloutir par la tempête, et

ses mains ont glissé le long du tuyau d’arrosage, qu’il a laissé courir

entre ses doigts froids et, comme la pluie de cette fin octobre n’a pas suffi,

il a tourné le robinet du potager.

Et le petit démiurge a inondé les douves de sable humide et glacé.

Aussitôt, des excavations nouvelles se sont formées autour

de la citadelle assiégée par le nouveau déluge cataclysmique. Les basses terres

ont disparu sous les eaux. Et les eaux ont empli le bac à sable ceint

d’une muraille en ciment, œuvre fondatrice du père.

L’enfant lui dit alors que sa ville d’Ys allait résister aux assauts destructeurs

et que la ceinture maçonnée, plus solide que l’univers de sa jeune création,

était comme les limites du monde.

 

Un jour, pressentant peut-être la mort créatrice de l’enfance, il a dit à son père

qu’il y avait sûrement quelque part, sur une autre sphère, des esprits supérieurs

contemplant son œuvre et retranscrivant l’Histoire de ses peuples !

Il a la conviction qu’il y a autant d’univers que de bacs à sable,

autant de peuples que d’histoires inventées par les enfants sur Terre.

Et puisqu’il y a une fin pour tout, un jour viendra ses peuples

s’éteindront comme les Babyloniens ou les Romains se sont éteints…

Josselin saute sur l’occasion pour lui dire qu’il en sera probablement

ainsi de la mondialisation.

Son fils fait des yeux ronds.

On ne peut pas arrêter Joss dans ces cas-là, c’est plus fort que lui :

-L’uniformisation n’est que l’expression d’une bascule d’un modèle

de société vers un autre avec ses codes, en aucun cas universels,

seulement d’une contingence différente. La mondialisation n’est même pas

mondiale ni globale, elle se joue des frontières et des barrières pour

mieux en créer de nouvelles, ce qui permet de

les imposer avec d’autant plus de facilité, et c’est le but.

-Euh… Oui, papa.

Et encore, Joss s’est gardé d’enfoncer le clou : cette civilisation porte

en elle les germes de sa disparition future. Un tel discours n’est guère

motivant, mais Joss craint de toute façon que Nathan ait parfaitement

saisi son état d’esprit depuis le temps qu’il le pratique. Peut-être se doute-t-il

même que ses théories, d’un optimisme béat, donnent sur l’oreiller avec sa mère :

-L’être humain va s’éteindre, rongé par le stress qui n’est que la manifestation

biochimique d’une forme de dé-synchronie mentale. Moi je te le dis,

le stress va dévaster le monde ! Pour moi, l’homme technologique est perdu

d’avance !

-Aaaah ouiii ? C’est bien ça ! Bonne nuit, chéri…

Pauvre Koupaïa. Dans le même genre, Joss a prédit aussi le retour en force

des druides et des Pictes avec leurs tatouages et leurs rites ésotériques,

dans l’esprit du chant des Séries. Tous zébrés et chantant :

 

Daik, mab gwenn drouiz ore

Daik, petra fell dit-te ?

Petra ganin me dit-te ?

Kan din eus-a ur rann, ken a oufenn bremañ !!!…

 

Tout beau, bel enfant du Druide ; réponds-moi ; tout beau,

que veux-tu que je chante ?

Chante-moi la série du nombre un, jusqu'à ce que je l'apprenne aujourd'hui.

 

C’est la première strophe des Rannoù (Le chant des Séries),

ce fameux chant breton collecté par Théodore Hersart de la Villemarqué

dit Kervarker (in Barzaz Breiz, 1846). Il s’agit de l’une des pierres angulaires

du patrimoine oral druidique évoquant l’enseignement

spirituel et philosophique d’un enfant par un druide.

Eh bien, Joss kiffe le Chant des Séries.

 

-... ♪ Et les Indiens et les Pygmées referont surface avec leurs cheveux

colorés et leurs corps dénudés, et avec tout plein d’autres rites encore ! 

-Essaye de dormir un peu, chéri, tu veux... ?

 

*

 

Dans la foulée de l’emménagement dans leur nouvelle longère bretonne,

Nathan a très vite conquis le jardin familial.

Il y prospère dans l’allégresse et érige des châteaux gigantesques.

Nathan a déjà une autre idée derrière la tête : « Un jour, je bâtirai

d’autres structures avec du sable de grand et du ciment ! »

Ses parents n’ont jamais entravé cet élan créateur, n’en déplaise

aux esprits qui voudraient le voir grandir plus vite que les autres.

En fait, ils sont assez convaincus qu’il est très conscient de ce qu’il entreprend.

Le discours des parents type est de considérer qu’ainsi va la vie

et que l’enfance est l’âge d’or du monde, le sel philosophique.

Son cortex cérébral est encore protéiforme, limite en bordel,

mais c’est une chance, car le petit ne s’est pas encore acharné

à privilégier cette petite partie du cerveau concentrationnaire

qui est sollicitée par les tenants de l’hyperspécialisation. La révolution

qui se profile, celle de la mondialisation et des nouvelles technologies,

n’exige-t-elle pas une concentration de la matière grise dans un point

précis du cerveau avec le risque de se retrouver exclu, de fait, le jour

où il conviendra de suivre la dernière mode comme sortie d’un chapeau ?

Dernière norme qui décrètera, du jour au lendemain,

qu’il convient de cultiver le champ d’à côté sur l’ode suivante :

« Hé les mecs, à trois, tout le monde change de cerveau ! »

... (sic) ! 

De la même manière, Nathan craint de devoir sacrifier l’étendu

de son cortex au profit d’une sorte d’hyper-culture d’un tout petit territoire

cérébral aussi glorieux qu’aliénant. Il pense qu’il ne sera jamais le meilleur

en rien, jamais le premier ni le dernier. Pour lui, cette quête est impossible.

Il confesse déjà à ses parents qu’il préfère renoncer à ce qui fait

pourtant le triomphe des espèces : l’ambition et le manque d’humilité.

 

*

 

Le château résiste, malgré la pluie et le vent. Joss emboîte le pas

à l’enfant qui boutonne sa parka sous l’œil de sa maman. Elle se garde

de le presser de rentrer à la maison parce qu’elle a compris que c’est

sa vie et qu’il la passera à explorer ce territoire sans autre approche

qu’une sorte d’intuition ascientifique.

Et sa douce maman se dit parfois qu’elle doit être aussi folle que son père

pour le laisser faire ça...

 

 

daïk l'extradolescent ok

 

 

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