La déliquescence de la société civile et du système

éducatif postsoviétique a eu un impact direct sur le mental

des gens. Pour perdre confiance en soi, il n'y a pas mieux

qu'une bonne déliquescence collective. Elle fera toujours

illusion. L'honne est ainsi fait qu'il croira toujours

en premier lieu être le problème - et consultera un prétendu

expert ad-hoc - avant de réaliser que le problème

est ailleurs, qu'il vient du groupe.

A ce propos, il suffit de considérer les Français d’aujourd’hui

pour voir combien les "baguettes fraîches" sont parfois 

persuadées d’être devenues le pain rassis du monde.

 

 Eh bien, la Russie de l’époque, c’était la France

d’aujourd’hui dans la tête des gens.

 Pauvre Marika... Elle n'avait pas besoin de ça.

« Cette fille, elle a un poney sous le lave-vaisselle ! »,

ne dit pas son boss d'elle d'ailleurs un jour ? Marika ne sut jamais

comment interpréter cette réflexion. Cela signifiait-elle qu’elle était

à ses yeux une pauv’dinde ou qu’elle était… chaude ? Bonnasse ?

Qu’un potentiel sexuel hors du commun sommeillait sous

le capot ? 

C’était d’autant plus difficile à comprendre qu'elle n'avait pas

de lave-vaisselle.

Un lave-vaisselle… Non mais ! Ou alors... ce type 

insinuait-il qu’elle était une ménagère sauvage ???

En même temps, un poney ce n’est ni un étalon ni une jument. Un

poney, c’est... gentiment sauvage. Ouais, cette fille, c’est une

mijaurée, une midinette ! Ouais, ça devait plutôt être un truc

dans le genre, l’enflure !!! Parce que son patron de l’époque,

son premier employeur, était quand même un sale type qui comptait

ses tâches de rousseur dans son décolleté...

On rêve toutes du sale type, soit, mais d’un sale type beau

et parfaitement éduqué. Enfin... bon, d'accord. Un peu schizophrène, en fait.

Genre double personnalité avec un super vernis social, un air

propre sur lui : il ne va pas vous sauter dessus, mais vous

désirera dans un coin très, très reculé et vachement profond de

son cerveau. Parce qu’il vous désire du cerveau, lui !

Bref, on rêve d'un type très intelligent, mais juste un tout petit peu

moins que soi. Pour ne pas être vexant au quotidien. Il faut juste

qu’il soit brillamment idiot, savamment bestial, socialement

unique, mais pas ours, non, dans le sens désocialisé.

Il faut que ce soit un être social différent.

 

Pour continuer à vous brosser le portrait de Marika, sa mère disait

à l’envi qu’elle avait bronzé au travers d’une passoire. Parce que Marika

était couverte de tâches de rousseur. Un peu comme un dalmatien, mais marron.

Ses tâches de rousseur avaient tendance à s’estomper depuis

l’âge adulte. Ce qui la complexait adolescente s’effaçait, et

maintenant qu’elle avait envie de les assumer eh bien elles

disparaissaient. ебать ! [yébat’] ! Merde ! Maintenant que ça

ne me complexe plus, eh bien… j’ai des tâches de vieillesse

précoces qui apparaissent à la place ! À moins qu’il ne s’agisse de mélanomes

super malins de la mort, en plus !

Bref, Marika était un tout petit peu hypocondriaque, en fait.

En découvrant Internet, sur le tard (comme un Cro-Magnon

avec ses gros doigts), elle avait « appris » (désappris)

au fil de ses recherches compulsives, que l’hypocondrie

se nourrissait toute seule par le seul fait de lancer

des requêtes sur le Net !

« Vous faites une recherche sur votre santé ? Vous êtes malade

et condamnée d’avance », lui répondait son ordinateur.

Saleté d’Internet ! En l’occurrence, ses premières tâches de vieillesse

allaient très vite la conduire droit chez les pompes funèbres,

car elle avait appris que passé cinq millimètres, un mélanome

était déjà mal barré.

Donc, comme elle avait deux tâches d’un centimètre sur

le visage, elle s’imaginait déjà deux fois condamnée.

Non, attendez, quatre fois, en fait, parce que deux fois deux fois cinq

millimètres égalent quatre cancers, c’est mathématique !

 

OK. Marika était l’archétype de la cérébrale,

avec tout plein de questionnements intérieurs et deux

mains gauches. Pauv’dinde n’était d'ailleurs pas spécialement fière

de l’épisode fâcheux qui allait suivre, un souvenir encore frais

qui remontait à 2005 mais qui avait son importance pour

toute sa carrière à venir. Elle sortait de ses études et avait

signé son premier contrat de travail pour une entreprise

occidentale implantée à une petite centaine de kilomètres

de Moscou. Un data center de taille moyenne dans une

ville d’environ cinquante mille habitants. Elle gardait, au

demeurant, un excellent souvenir de cette expérience.

Et c’est, à vrai dire, incognito qu’elle avait commis son

premier forfait.

On venait de lui confier son premier déplacement

d’importance chez un fournisseur. L’une des sous-chefs du

service des approvisionnements lui avait prêté sa voiture de

fonction, une petite Volkswagen noire, se souvenait-elle. Ne

lui demandez pas le modèle ni la série, elle s’en cognait des

bagnoles. La pauvre dinde venait tout juste d’obtenir son

permis de conduire (il était temps à 23 ans…) et manquait

encore d’un brin d’assurance au volant, ce qui la

condamnait à une mort certaine dans un pays où les

automobilistes étaient majoritairement des psychopathes

légalisés.

Qu’à cela ne tienne, la voilà partie dans une ville

inconnue avec le stress du premier rendez-vous seule ! Et

voilà qu’elle se perd en route, enchaîne demi-tour sur demi-tour,

tandis que l’heure tourne. Elle risque tout bonnement

de rater son rendez-vous crucial auprès d’un fournisseur en

bureautique. L’angoisse. In-en-vi-sa-gea-ble. La panique

la gagne quand, soudain, elle reconnaît l’endroit. Bon

sang, c’est là ! Elle vient juste de passer devant et elle doit

avoir déjà une bonne vingtaine de minutes de retard ! Ni

une ni deux, elle fait demi-tour mais pas un demi-tour au

carrefour, naaan. Un demi-tour en plein boulevard, limite

au frein à main. Des voitures arrivent des deux côtés, quand

elles ne créent pas des doubles files là où il n’y en avait pas à

l’origine. « Faut que je me tire de là ! Marche arrière toute

pour entamer mon demi-tour non homologué ». Et BANG,

Marika recule dans une vieille Lada en stationnement.

Pas le temps ! Pas maintenant !!! « Faut que j’y aille, à ce

rendez-vous ! ». Elle enclenche la marche avant et, voyant une

voiture arriver plein pot, accélère.

Nouvelle collision.

Cette fois, c’est un quatre-quatre Nissan garée dans l’autre sens

de la route qui est embouti au niveau de la portière avant.

Elle passe la marche arrière, se place enfin dans le sens de

circulation. Las ! Résultat sans appel : trois voitures

écornées ! Ce n’est pas le casse du siècle, un peu de tôle

pliée et enfoncée, elle n’est certainement pas la première en

Russie, mais elle ne demande pas son reste. Elle ne fait aucun

constat (hein ? un quoi ?) et rentre bien sagement au centre

en sifflotant, l’air de rien, sans sa commande, arguant qu’il

convient de changer de fournisseur :

 Cette société a des connexions avec l’espionnage industriel russe,

je l’ai flairée à… des kilomètres ! Leurs visios ne sont pas conformes,

leurs caméras non plus !

L’information remonte au siège et son boss l’appelle un mois plus tard :

– Bravo, ma petite ! Vous avez débusqué une authentique

boîte véreuse avec connexions mafieuses ! On a besoin de gens

comme vous, qui connaissent le terrain. Ce n’est pas facile

pour nous autres, Occidentaux (son boss est un Bavarois). Voilà

deux ans qu’on travaille avec cette boîte et personne n’avait

soupçonné quoi que ce soit ! Vous avez lu les journaux ce

matin ?

– Non… enfin, si…

– Vous avez vu ce qui est arrivé aux concurrents qui

travaillent avec cette entreprise ?

Et voilà.

Voilà comment elle obtint sa titularisation et devint, deux plus tard, directrice

adjointe d’un service de renseignement et de prévention des

risques interne nouvellement créé au sein du groupe, et qui

fut son tremplin vers les services secrets.

Enfin... si on peut appeler ça comme ça...