C’WEC’H - 6 -

 

 

L’ENFANT.
— Chante-moi la série du nombre six.

LE DRUIDE.
— Six petits enfants de cire, vivifiés par l'énergie de la lune; si tu l'ignores, je le sais.

Six plantes médicinales dans le petit chaudron; le petit nain mêle le breuvage, son doigt dans sa bouche.

 

 

lettre typo celtique D

AÏK EST SUR LE POINT DE DECOUVRIR LA MORT. 

 

Il va comprendre ce que c’est de mourir.

Le petit enfant de cire…

 

Le vide sidéral le sépare désormais de sa

famille. Peut-être a-t-il même échappé

 pour de bon à la vigilance du vieil Ann

Drouiz... Comme il se sent seul, 

il tente un rush avec Merlin et Taliésin :

 

C’houec’h mabik great e koar,
Poellet gand galloud loar ;
Ma n’ouzez-te, me oar.

C’houec’h louzaouen er perik
Meska’r goter ra’r c’horrik ;
Enn he c’henou he vezik.

Toujours cette langue étrange… Mais c'est le conteur

et collecteur Théodore Hersart de la Villemarqué, dit Kervarker,

qui répond à la place des deux druides terrestres, tel un initié du Bélen :

-Les enfants de cire jouaient un grand rôle dans la sorcellerie du Moyen-âge

lors des siècles qui ont suivi les grandes migrations. Quand les druides

et les peuples de l’Ile de Bretagne ont traversé la mer

pour coloniser de nouvelles terres à l’extrémité du continent, ils y ont retrouvé

des ancêtres communs, des Celtes continentaux descendants des Gaulois.

Les Bretons se sont mêlés à eux et par ce fait, ont régénéré leurs croyances

en dépit de la soumission des Vénètes aux troupes romaines de César. Ainsi les enfants

de cire ont-ils traversé les siècles. Quiconque voulait faire tomber son ennemi

fabriquait une figurine et la donnait à une jeune fille qui la portait

emmaillotée neuf mois durant dans son giron, poursuit Kervarker.

Les neuf mois révolus, un mauvais prêtre baptisait l’enfant à la clarté de la lune,

dans l’eau d’un moulin. On lui écrivait au front le nom de la personne qu’on voulait faire

mourir, au dos le mot Belial, et le sortilège ne manquait jamais d’opérer. Des siècles

plus tard, aidé d’un moine noir, un Comte perpétua l’obscure tradition des Celtes

sur son rival*.

 

Daïk est saisi d’un trouble. Il contemple le bras d’Orion face à lui, majestueuse protubérance

spiralée prête à le conduire aux confins de la Voie lactée.

Une figurine en forme d’enfant de cire fait office de sortilège, de maléfice.

 

                                                                               *

 

-ILS ARRIVENT !, hurle Koupaïa. Elle s’agenouille près de l’enfant allongé dans l’herbe.

Koupaïa enroule son fils dans le plaid du salon :

-Mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Là, sur son front !

On dirait du sang, mais l’eau saumâtre a délavé l’encre improvisée. Près de l’enfant et de

son château, un moulin de sable avec une roue à aube figé comme une horloge à bout

de forces. De petites figurines sont disposées en cercle près de lui : six enfants playmobils,

réunis telle une assemblée druidique. Autour d’eux, six feuilles du jardin. Six !

-Le sang, les six plantes, les six enfants de cire… Ca ne te dit rien ?

-Le chant des Séries ! Tu crois que notre fils a joué au druide ? Regarde tout ce sang !

-Il n’y a pas de plaie ! J’ai vérifié, je vois rien !

Transie, Koupaïa déboutonne le veston de l’enfant, remonte les manches du pull-over,

inspecte ses poignets, son torse, tandis que Joss en fait de même avec ses pieds,

ses  jambes, avant de l’entortiller de nouveau dans le plaid.

-Que font les secours ? Seigneur !

-J’appelle les flics.

-OUI, appelle-les aussi ! Et vite !

 

                                                                                *

 

Daïk entame sa descente. Kervarker révèle ce qu’il sait des six plantes médicinales.

Le corps du collecteur de légendes repose dans son tombeau.

Son esprit interpelle Daïk quand il réalise que quelqu’un extrait son savoir :

-Qu’est-ce qui se passe, qui est là ? Me faire ça à moi, dans mon état ! Misère ! Un squelette !

Et ma barbe, ma jolie barbe ! Disparue, poussière !

-Excusez-moi... Désolé. Je ne voulais pas déranger... Mais votre esprit est immortel.

Je peux vous rassurer. Je vous entends comme je vous vois. Vous n’êtes pas un hologramme...

-Mais tu as une voix d’enfant ! Qui es-tu pour me croire ?

-Je m’appelle Daïk.

-Daïk ? Comme l’enfant du druide ? Tu me poses toutes ces questions sur le chant des Séries

alors que tu t’appelles Daïk ??? Daik, mab gwenn Drouiz, ore...

-Je ne suis pas celui auquel vous croyez. Je viens d’un autre monde.

-Mais on t’a donné le nom de l’enfant qui reçoit l’instruction du druide,

le bel enfant du druide...

-J’ai entendu parler de cette légende, seulement… je vous jure que je ne suis pas un Terrien !

-Que me chantes-tu là Bel enfant ? D’où viens-tu alors ?

-D’un autre univers que nous appelons l’univers II… Ce n’est pas parce que vous ne nous voyez

pas que nous ne sommes pas là, dit un jour l’un d’entre vous**. Si je vous parle, c’est que

j’ai enfreint la Loi. Je me permets de vous le dire parce que je crois que vous non plus, vous

ne pouvez plus communiquer avec vos contemporains...

-C’est ce que tout le monde pense souvent des morts ici-bas.

-Alors nous sommes sur la même coque de bateau ! Ce n’est pas parce qu’ils ne vous voient

plus que vous n’êtes pas là, n’est-ce pas ? Vous les morts terrestres, vous êtes comme

nous  autres les extraterrestres...

-Les druides seraient ravis de t’entendre. Mais comme tu le dis si bien, nous ne devons

en aucune façon enfreindre la Loi.

-Oui, répond Daïk. C’est la grande loi universelle et physique qui régit les êtres du cosmos,

n’est-ce pas ? C’est comme, de notre point de vue, laisser les êtres terrestres dans

leur solitude physique. Pourquoi les priver de ce savoir, ça je ne l’ai jamais compris...

-As-tu posé la question à tes aïeux ?

-Oui, bien sûr.

-Et quelle fut leur réponse ?

-Ils prétendent que les êtres humains sont néfastes, mauvais, dangereux. Ils disent qu’ils font 

le mal sur Terre. Que tous les peuples du cosmos ont peur de leurs réactions terribles. Ce sont

des esprits étroits et vénaux.

-Ils n’ont pas écouté leurs propres druides ni leurs messies. Ils s’aveuglent de ne pas croire

en ce qui n’est pas formellement démontré. De fait, ce qui les rassure d’un côté nourrit

leurs inquiétudes de l’autre.

-Et ils ont joué avec l’atome...

-L’atome ? La farine de l’air ?, s’étonne le collecteur.

-Une centaine de révolutions terrestres après votre existence, ils ont fabriqué des armes

de destruction gigantesques, je le sais, le l’ai vu !, s’exclame l’extradolescent. Ils ont allumé plus

de deux milles feux dévastateurs. Certains sous les océans, d’autres sous terre et

des centaines d’autres encore sur terre, libérés à même l’atmosphère…

-Le feu sur la montagne ! Huit vents qui soufflent. Huit feux avec le Grand Feu, allumés

au mois de mai sur la montagne de la guerre… Bon sang, ils ont relancé le décompte

du chant des Séries...

-L’un des feux a dévasté un archipel et tué des milliers et des milliers de Terriens.

-Le Grand Feu sur une île ! L’Ile de Bretagne !

-Non, une autre île, tout à l’autre bout du monde.

-Ils ont perdu l’esprit du chant des druides ! Malheur !

-Après le Grand feu, d’innombrables répliques se sont produites. Ils osent croire

que ces feux ne tuent plus personne, mais ils se trompent. Ils tuent, eux aussi. Ils sont invisibles,

bouleversent l’équilibre de la planète, précipitent sa fin. Les hommes n’entendent pas attendre

un milliard de révolutions et refusent de se préparer au naufrage.

-Que viens-tu faire alors dans ce bas monde ? Pourquoi enfreins-tu la Loi ?

-J’ai assisté aux explosions dévastatrices et j’en pressens d’autres ! Mais il n’y a pas que ça.

Je sais qu’il existe un lien sacré entre les druides et notre peuple.

-Comme toi par exemple ?

-Non, grand Dieu ! Non, je ne prétends rien de tel.

Daïk est pris d’un vertige. Non et non. Comment se pourrait-il ? Voyons… Une simple allusion…

-Une invocation. Une incantation. Une incarnation, peut-être...

-Un nom comme on nomme les choses, rien de plus ! Ils auraient très bien pu m’appeler…

-Mais ils ne l’ont pas fait.

-C’était un choix contingent !

-Ou sous-jacent, comme une cause sacrée que l’on inocule dans une existence. Ils

t’ont attribué le nom de l’enfant du Druide originel, Daïk ! L’héritier du savoir

druidique par excellence, le prodige ! 

-Vous faites erreur, ils ont toujours combattu l’idée que je sorte de mon orbite. Je passe

ma vie à tourner autour d’une horrible planète gazeuse d’un ennui immortel.

Je suis seul tout le temps.

-On voudrait t’inculquer la philosophie que l’on ne s’y prendrait pas autrement.

On voudrait t’inculquer la mort, non plus. L’ennui avant d’être immortel est mortel.

C’est un précipice qui débouche toujours sur un défi.

-Quel défi ?

-Rompre l’ennui. L’ennui est un charme qu’il convient de rompre. Ou alors, c’est

la mort assurée…

-Mais je suis immortel !

-On t’aurait condamné à l’ennui éternel ? Alors, si tel est le cas, tu es un damné.

 

Un damné ! Sur un satellite en orbite autour d’une gazeuse d’où rien ne surgira plus,

comme une planète Terre après que l’eau, l’oxygène, les six plantes médicinales aient

disparu ! Né d’une damnation, condamné pour l’éternité...

Abasourdi, Daïk songe à ses parents qui le pressent de connaître l’immensité du savoir,

mais l’interdisent de faire quoi que ce soit. Je suis privé de tout ce dont j’ai accès à travers

ces artéfacts animés en temps réel mis à ma disposition mais desquels il ne ressort jamais

rien de concret, seulement un devoir : apprendre à connaître pour mieux tenir

les choses à distance. Oui, Daïk est abasourdi à l’idée d’avoir été enfanté par des esprits

qui ont organisé une sorte de piège immatériel et infini autour de son existence…

-Il semble que tes parents soient bizarrement… très humains. Je pense que tu as

un défi à relever. On n’appelle pas son enfant Daïk tout en l’éloignant de ce qui fait

l’essence et le sel de la vie innocemment.

-Mais vont-ils m’empêcher de m’accomplir indéfiniment ?, enrage l’extradolescent.

-Il se peut qu’ils fassent tout pour t’en empêcher parce qu’ils estiment que c’est trop tôt.

Plus la rétention est importante, plus l’effet rebond le sera aussi.

-Tout ça, c’est donc organisé, prémédité ? Du pur calcul ? Ah, les stratèges !

-Je crois que tes aïeux attendent quelque chose de toi. Quelque chose de fort,

voire d’insensé. Un peu comme si, au fond d’eux, ils avaient furieusement envie que

tu retournes voir d’où tu viens.

Et de confier à Daïk l’autre lecture du chant du nombre six, avec l’idée

que ce chant corrobore la thèse d’un sortilège :

-Pourquoi six enfants de cire plutôt que tout autre nombre, je l’ignore. Je vois

mieux la raison des six plantes médicinales du bassin qu’un nain a mission

de mêler. Les plantes dont il est ici question jouaient un grand rôle dans

la pharmacie des druides et des anciens bardes. Les historiens latins n’en comptent

que cinq : le sélage, la jusquiame, le samolus, la verveine et le gui de chêne. Mais

les poèmes mythologiques des Cambriens en nomment bien six

en joignant aux plantes désignées la primevère et le trèfle et excluant le gui,

qui servait sans doute à d’autres usages. Selon eux, c’étaient les ingrédients d’un bassin

pareil à celui du chant armoricain, surveillé par un nain et contenant le breuvage du savoir

universel. Trois gouttes du philtre magique ayant rejailli, disent les bardes, sur la main

du nain, il porta le doigt à ses lèvres et aussitôt, tous les secrets de la science se dévoilèrent

à ses yeux. C’est pourquoi le nain du poème armoricain a aussi le doigt dans la bouche...

 

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*Le comte d’Etampes sur le comte de Charolais en 1463.

**L’écrivain américain John Ball.