lettre typo celtique D

AÏK DEBARQUE SUR TERRE. Il cible l’Europe,

terreau des légendes, contrée des mythos !

Mais Joss est loin d’imaginer que Daïk va bouleverser sa vie

ou plutôt... sa mort.

 

Il y eut un grand flush. Mais pour une raison indéterminée, Daïk atterrit quelques

années APRÈS l’ère des tirs nucléaires. Sans doute a-t-il mal ajusté

sa combinaison espace-temps... Heureusement, tout n'est

pas perdu : Daïk atterrit bel et bien en Bretagne, au pays des Vénètes...

 

Et par chance, il échappe à la course de la Redadeg, le tour de la Bretagne

 à pied que des types sont prêts à payer pour y participer parce que

leur culture judéo-chrétienne ne doit pas être assez mise à rude épreuve par le sens

fiscaliste aigu de leur pays ! Mais c’est pour la cause : ils dézinguent des portiques écotaxes,

mais sacrifient quelques foulées pour palier au manque d’interventionnisme de l’Etat,

tiens, l’Etat, libéral quand ça l’arrange et qui a décrété de ne surtout pas trop

en faire pour une langue de dégénérés qui va s’éteindre d’elle-même. Sa mort est

plus ou moins programmée et actée ! Daïk est donc à deux doigts d’atterrir dans

un terroir d’acculturés en devenir qui ne seront bientôt plus en mesure de lui

expliquer le chant des Séries dont on se fout déjà pas mal. Comme ébouriffé

par le passage des coureurs (des romains ou des vénètes ???), il est intrigué

par l’odeur qui émane d’un bouge vaguement amélioré tenu par une vieille

« mamm gozh », comme ils diraient ici, et qui ressemble à une sorte de soupe

protéinique (le bouge, pas la grand-mère)...

Après avoir chuté lourdement avec son scaphandre espace-temps sur

cette placette pour le moins étrange, Daïk ne peut que constater que ces

humains ont découpé des blocs de roches métamorphiques issues de leur

propre sol, sol plus dur encore qu’une lune inculte, et qu’ils les ont empilés et

que… mais... Seigneur… ils vivent dedans ! Avec tout le radon radioactif que

cela suppose ! Oui, au mépris des règles élémentaires de la physique nucléaire,

dans des sarcophages atomiques, sans scaphandre !

Modèle du genre, la construction rocheuse d’où émane cette forte odeur

de molécules protéiniques l’interpelle. Non seulement les humains vouent

toujours un culte à la farine de l'air, mais ils se nourrissent aussi d’une

pâte informe créée à partir de farine végétale, agrémentée de matière

grasse à mort lente ! Houuuch ! Un truc terrible. A sa connaissance en univers II,

n’importe quel organisme vivant ne résisterait pas à un tel régime alimentaire.

C’est un signe qui ne trompe pas : les humains s’autodétruisent VRAIMENT. Ils

ne tiendront jamais un milliard de révolutions terrestres et leurs modes de vie

semblent à des années lumières des standards de n’importe quel peuple qui

anticipe un tant soit peu sa survie dans le cosmos ! L’immortalité, ce n’est

quand même pas trop compliqué d’après tout ce qu’on lui a bassiné pendant

sa prime jeunesse !

 

Non. Pas l’ombre d’un vaisseau spatial, d’une capsule protégeant des radiations.

Au lieu de quoi les Terriens du coin s’abritent dans de vieilles charrues de feu

équipées de panneaux transparents qui font effet loupe. Daïk s’approche sur la

pointe des pieds des humains assis à des tables à base de carbone. Par chance,

il fait deux bonnes têtes de moins que le plus petit de leurs modèles, des enfants

du druide en plus rustres et bruyants. L’une d’eux, une petite femelle (il la reconnaît

à sa démarche féline semblable à celle de sa cousine sur-éduquée Sannah) lui semble

un peu plus évoluée que les autres marmots. Limite il pourrait l’imaginer en

compagnie d’un druide causant rhétorique métaphysique et astronomique.

Mais il ne doit pas enfreindre la Loi, surtout pas maintenant !

Il doit pénétrer l’esprit d’un enfant du druide en toute discrétion.

Le mieux est de passer son chemin et d’entamer une longue analyse quantique

dans le but de sélectionner un modèle s’approchant le plus possible du bel enfant

du druide. L’idéal serait d’approcher d’un enfant ayant entendu parler

de Taliésin ou de Merlin (mais peut-être est-il déjà trop ambitieux). L’extradolescent

ignore que sur cette planète, le chaos fait loi : vous pouvez toujours planifier,

rien ne se passera comme prévu. C’est comme leur météorologie d’une inconstance

surprenante et d’une extrême variété. Ici, tout est en nuance. A part la pointe Finistère,

pas de vents démoniaques (2.000 km/h sur sa lointaine sœur Neptune),

pas de croute terrestre gelée sur des milliers de kilomètres ni de sol spongieux

ou gazeux. Non, tout semble d’un équilibre absolu, mais si on y regarde de près,

cet équilibre des forces a un gros défaut : il est très fragile et le peuple terrien,

loin d’être rustre, est à l’image de sa planète, d’une violence aussi inouïe qu’invisible,

d’une diversité d’âme et de pensée insoupçonnables sous des dehors uniformes.

Mis à part la couleur de leur enveloppe et la texture de leurs poils (parce

qu’ils ont des poils comme certaines proto-espèces), les êtres qui l’entourent

ont tous, à de rares exceptions près, le même nombre de bras, de pieds, d’yeux.

En revanche, une quantité invraisemblable d’espèces pullule : des bêtes qui volent,

qui grattent, rampent, flottent, nagent, des bactéries par milliards que les humains

ne semblent même pas voir, des méduses comme on en trouve en univers III…

Un joli capharnaüm qui n’est peut-être pas étranger à l’agressivité permanente

qui fait la réputation des humains. Ils sont dérangés ou sollicités en flux tendu

par une infinité de bestioles qui tantôt viennent leur sucer le sang, tantôt

les empoisonnent, les dévorent pendant leur sommeil, quand elles ne viennent

pas leur réclamer à bouffer en leur hurlant dessus ! Paradoxalement, ce sont celles

qui leur crient dessus en permanence qu’ils osent appeler des « espèces domestiques ».

Résultat des courses : les humains se vengent comme ils peuvent en les découpant,

en les brûlant, en les mangeant, ou parfois en les transformant en mobilier !

D’aucuns dort avec des macchabés vidés de leurs entrailles transformés en descente de lit.

 

Bref, tout juste arrivé sur Terre, Daïk est déjà impressionné par le nombre incalculable

d’usages que font les humains de leurs colocataires. Il leur arrive même de les

transformer en capsules qu’ils avalent avec de l’eau dans des sortes de récipients

transparents comme les vitres qui ornent leurs machines roulantes.

En fait, seules les bactéries ont encore le dessus sur l’homme. Une règle générale

semble ainsi dominer sur cette planète : les proies ignorent - ou mésestiment

au mieux - leurs prédateurs. Ils ne voient jamais le coup venir et succombent

bêtement à ce qui semble pourtant couler de source au jeune Daïk. Tiens, les bactéries,

par exemple, un modèle du genre ! L’être humain fait preuve d’une créativité

sans faille dans ses rapports aux autres, mais s’accommode coupablement

de ce qu’il ne perçoit pas comme un danger, et lorsqu’ils recourent à toutes sortes

de machines aussi absurdes qu’archaïques, c’est pour mieux se perdre dans

des complications invraisemblables. Dieu qu’ils sont encore loin du compte !

L’immortalité n’est pas pour demain, ni pour après demain, alors qu’elle devrait être

une quête permanente. La destruction, en revanche, apparaît clairement comme un mode

de fonctionnement. Les livres et les récits de ses pères étaient justes. Daïk perçoit toute

l’ampleur de la menace : on comprend mieux la défiance universelle qui règne à

leur encontre.

L’extradolescent renonce à s’approcher du fameux bouge d’où proviennent

ces grognements hystériques et menaçants. Il se faufile entre les constructions

en roche brute et traverse des nuées de bactéries et de petites bêtes. Au détour d’un

édifice, un espace avec des cailloux découpés en cube et bien alignés. Au milieu de

cet espace : une construction en granit représentant un être humain comme si l’un

d’entre eux avait été coulé dans de la roche en fusion ! Un sacrifice humain peut-être ?

Ou bien le témoignage d’un rite comme il en existe tant dans les récits antiques…

Daïk tiendrait-il déjà une piste ? Il approche du monument sacrificiel.

L’homme ressemble à celui dont il est question dans nombre de récits druidiques.

Jésus Christ. Mais seul le chant sacré des Série l’intéresse.

Daïk délaisse donc le vestige hérité du rite nécrophage. Il paraît que les hommes

ont dressé pléthores de vestiges semblables dans ces contrées sauvages.

Pourquoi représenter ainsi à l’identique (ou presque) partout ce qui ne s’est produit

qu’une seule fois ? Pour rendre universel ce qui a été à l’origine un événement

isolé, particulier ? Alors, ces hommes sont vraiment passés maîtres dans l’art

de la reproduction… Là encore, sûr qu’ils ne doivent même pas s’en rendre compte,

mais tout est affaire de reproduction chez eux, absolument tout ! Les objets,

les représentations, même leurs tenues invraisemblables !

 


De l'utilisation d'un photocopieur

 

Tout juste débarqué, Daïk a déjà eu tout le loisir d’observer plusieurs petites

femelles habillées de la même façon avec des représentations identiques. Les mêmes

petites filles avec les mêmes petits animaux de couleur criarde gravés sur leurs

vêtements, le tout agrémenté de calligraphies anciennes. Espèce sexuée douée

de capacités de reproduction, l’être humain pense ABSOLUMENT TOUT

SON ENVIRONNEMENT DANS LA DUPLICATION. Pourquoi ? Par peur que l’espèce s’éteigne ?

Convient-il de répéter en boucle le message :

 

Reproduisez-vous, vite, vous allez tous crever !

 

C’est ça. L’être humain est obsédé par sa propre disparition et a structuré

tout son environnement de manière à rappeler en permanence qu’il convient

de penser reproduction à chaque instant et dans toutes les actions de son existence.

Le jour où il deviendra immortel ou qu’il ne procréera plus que par le biais de

la génétique, alors ne trouvera-t-il peut-être plus judicieux de dupliquer

les éléments qui composent son environnement.

 

Daïk évite de justesse un nouveau banc de microbes en tous genres dont

deux germes hautement pathogènes (pour les humains). Plus loin, plusieurs

arbres surgissent. Seigneur ! Des arbres !!! Daïk songe au chant des Séries du nombre neuf :

 

Neuf petites mains blanches sur la table de l'aire, près de la tour

de Lezarmeur, et neuf mères qui gémissent beaucoup.

Neuf Korrigans qui dansent avec des fleurs dans les cheveux et des robes

de laine blanche, autour de la fontaine, à la clarté de la pleine lune.

La laie et ses neuf marcassins, à la porte de leur bauge, grognant et fouissant,

fouissant et grognant; petit ! Petit ! Petit ! Accourez au pommier !

Le vieux sanglier va vous faire la leçon.

 

LE POMMIER, végétal immense, curieux, bruissant de petites bêtes minuscules,

mais complètement hystériques autour des branches de l’arbre. LA VIE ! La vie

qui frémit, grouille, palpite, sort par tous les pores. Des milliers et des milliers

d’espèces qui se croisent, s’évitent de justesse ou, à l’inverse, se bouffent le cul.

L’X-ado est stu-pé-fait ! Est-ce le témoignage d’un monde chaotique ? La vie

tendrait-elle à se multiplier ou à se concentrer avec l’évolution ? Au vu de son

propre monde en univers II, il lui semble que l’évolution s’accompagne d’une grande

réduction du nombre d’espèces. Elles s’agglutinent, fusionnent telles des galaxies

qui s’absorbent. Daïk songe à Andromède et à la Voie lactée bientôt réunies

 comme 1+1 font 1.

Déjà fort indisposé, l’extradolescent est saisi d’une terrible angoisse. Tout ce monde

lui semble si complexe et dangereux. Il comprend mieux la puissance et la grande

diversité des légendes terrestres. Comment survivre dans un tel chaos

permanent sans s’édicter des règles intangibles et sans, surtout, se représenter

le monde au travers de récits métaphysiques ou, disons, du moins, globalisants ?

Le seul fait de déambuler dans cet univers lui colle la frousse et brouille son esprit :

il ne sait même plus ce qu’il cherche tant le nombre d’informations

qui l’assaille est vertigineux.

N’importe quel esprit dénué de repères et de principes éducatifs se sentirait

agressé en permanence. Daïk ne tiendra jamais plus d’une révolution terrestre

s’il ne garde pas à l’esprit le sens de sa quête : aller au bout du chant des Séries,

comprendre le sens du nombre Un. La Nécessité unique. Le Trépas père de la Douleur.

Rien avant, rien de plus…