C’EST BIENTÔT LA CONSTELLATION DU BÉLIER ! YEEEEEH !

C'est toujours une époque flamboyante où Joss frise l’hyperactivité.

D'ailleurs, le printemps va coïncider avec le démarrage de son nouveau chantier

et lui fournir matière à exulter. Le permis de construire enfin obtenu, tout est calé

et revient à une histoire d'autorisation d'occupation de la voirie (une formalité)

et hop, au turbin ! Après la phase démolition, place à la phase dite préparation

de chantier consistant à passer les premiers réseaux avant que les maçons ne viennent

placer les treillis soudés sur lesquels sera connectée la prise de terre...

Le but : aménager une dépendance à deux pas de son voisin anglais. Plan en main,

Joss a déjà disposé toutes les évacuations PVC en diamètre 100 qui seront

connectées au tout à l'égout en passant sous le seuil de la porte d'entrée ;

il en a profité pour passer un tube de polyéthylène noir de vingt-cinq millimètres

de diamètre en eau potable : le tuyau d’alimentation générale courra du

compteur d'eau au futur chauffe-eau (pour l’instant, du basique). Bien entendu,

il en a été de même pour les PER bleus et rouges qui remplacent assez avantageusement

le cuivre. Plus silencieux et bien plus simples à mettre en œuvre, ils alimenteront

la cuisine en eau froide et en eau chaude depuis le ballon d’eau éponyme.

Restera juste à prévoir la gaine d'alimentation électrique et les deux gaines

télécom verte, tandis qu’en amont, les autres canalisations (électriques en

particulier) passeront derrière les cloisons. Tout à son affaire, Joss en a aussi

profité pour disposer plusieurs gaines électriques pré-filées en 1,5 mm²

et 2,5 mm² sous les dalles (et le 6² pour la cuisine, eh !)...

Voilà le planning pour l'essentiel de cette deuxième journée de travaux !

A ce stade, la dépendance a été transformée en coquille vide. Impressionnant

à voir, surtout depuis que les vieux planchers pourris et rongés par

les petites bébêtes sont devenus du bois de chauffage… Il ne reste

plus que les poutres sous un déplafonné de cathédrale. Quant au couvreur,

un barbu ventripotent que l’on peine à imaginer jouer au funambule sur

une toiture, il a effectué une révision des ardoises et posé deux fenêtres de toit

déjà. A terme, l’aile accueillera un salon modulable en chambre sous

un déplafonné de quatre mètres de haut. Voilà. Joss est très,

très emballé ! La maison, qui fera quatre-vingt mètres carrés habitables,

disposera d'un petit jardin de curé clôturé par des murs en pierre sèche

avec une jolie vue sur la chapelle. Prochaine étape : le passage des alimentations

électricité et télécom, ainsi que le coulage des dalles, prévue début avril,

en attendant le sableur qui doit venir décaper les façades et les murs en pierre apparente.

Joss attend cette étape avec impatience. Elle devrait promettre de belles photos

avant/après...

 

Satisfait, Joss contemple sa prometteuse coquille vide, avant de faire

un petit crochet par le jardin potager qui va gentiment reprendre vie après

ce long hiver asthmatique, puis il file admirer l’œuvre de son fils occupé à ériger

des citadelles imprenables dans son bac à sable géant, de la taille d’un parc à huîtres.

Limite est-il visible depuis l’espace…

 *

Lorsque Joss observe son fils Nathan, il songe à sa propre enfance

qui lui paraît si proche, alors qu’il imagine un gouffre entre celle de ses

parents et la sienne. Il a longtemps pensé que chaque génération avait

ses propres référents, mais que pour autant il avait bien eu rupture entre l’avant

et l’après 1968.

Mai 68 n’a pas seulement été une révolution culturelle et sexuelle,

le virage a bouleversé les rapports à l’éducation des enfants et le rapport

à l’argent. Point peu exploré par les études sociologiques et psychanalytiques,

et c’est un paradoxe, ce rapport libéral à l’enfant a été concomitant à la montée

en puissance de jeux fabriqués et standardisés, produits en grande série,

phénomène précédent en cela le mouvement de libération des mœurs

de quelques années : les Barbies de Matel, par exemple, ont prospéré

dès le début des années 1960. Ont suivi les Duplo en 1969, les meubles et maisons

de poupée Légo en 1971 et les Playmobils en 1974, tandis que les premiers

personnages Légo apparaissent la même année. Le match Playmobil-Légo

pouvait commencer. Avec les Légo techniques créés en 1977, le jouet de masse,

industriel, révolutionne les jeux pour gosses. Il standardise par essence la structuration

des jeunes cerveaux tout en individualisant l’enfant dans son temps de loisirs.

Cette révolution allège le temps que les parents consacrent à leurs enfants

« plus autonomes entre quatre murs »... Leur esprit formaté s’aventure désormais

plus volontiers dans des mondes virtuels plus sûrs et rassurants pour eux

comme pour les parents, lesquels n’ont plus à redouter les terribles

retours de guerres des boutons et autres expéditions punitives

entre bandes rivales près de la rivière… Que voulez-vous, les enfants s’adaptent.

Certains parents leur reprocheront d’ailleurs cette même docilité

quelques décennies plus tard lorsque ces premiers montreront

toujours à l’âge adulte des penchants, jugés inconséquents et irresponsables,

pour les mondes dits virtuels. N’était-ce pas inévitable ? Ne fallait-il pas

se poser la question avant ? Les enfants des années 70 et plus n’ont-ils pas

surdéveloppé leur rapport aux histoires virtuelles et auto-inventées, au bénéfice

des parents ainsi libérés de temps et d’angoisses stériles ? Bien malin qui

peut ordonner de faire marche arrière ! Et plus Jos observe son fils, et plus

il convient qu’il laisse se reproduire gentiment un schéma éducatif ne facilitant

pas l’intégration sociale dans la société de demain,

ce dont il a lui-même un peu souffert, tout de même…

 

C’est toute la schizophrénie parentale qui est à l’œuvre, tel un étau entre

le désir de bien-être individuel et le désir d’épanouissement dans la société.

Ce dernier ne doit pas être du ressors exclusif de la sphère éducative. Mais force

est de reconnaître que nous entretenons tous plus ou moins cette dichotomie :

la famille est éclatée aux quatre coins de l’hexagone, nos enfants ne voient pas

souvent leurs cousins et leurs cousines. Nous sommes arrivés depuis peu dans

une région où nous connaissons peu de familles semblables avec des enfants

du même âge que les nôtres. Ils manifestent un vif intérêt pour des jeux solitaires.

Esprits autonomes, certes, mais socialement un peu plus isolés chaque jour.

Cette passion pour les figurines en tous genres est-elle porteuse de déconnections

futures ou bien cela n’est-il pas inévitable et intellectuellement stimulant ?

Plus il observe son fils aîné et moins il sait ce qu’il convient de faire. Il lui semble

si heureux dans son monde d’auto-construction, de détournement ou

d’appropriation de jeux standardisés comme il a pu l’être lui-même. Or, ce monde

lui sauve aujourd’hui la face, parce que sans cette capacité à bâtir son univers

de vie et de travail, il serait contraint de se plier de mauvaise grâce aux diktats

du post-taylorisme. Il serait encore imprégné de cette croyance qu’il n’y a

qu’une seule place pour chacun, que nous sommes voués à devenir un

rouage, au mieux un engrenage dans cette machine protéiforme et fantastique

que l’on appelle le monde du travail comme si le travail qui ne faisait pas partie

de ce monde là n’en était pas !

Tout ça rejoint ses grandes marottes. Cette connivence entre le législateur

et le système bancaire, entre le pouvoir politique et le pouvoir financier qui ressemble à un

monstre à deux têtes, mais ce monstre nous terrasse d’un même feu et n’a qu’un seul corps

pour nous écraser. Alors, comment faire face ? Faut-il apprendre à nos enfants à ériger

des boucliers ou faut-il leur apprendre à grimper sur le dos de la bête ?

 

Et grimper sur la bête, n’est-ce pas déjà leur inculquer l’idée

qu’il n’y a pas d’autre solution que de combattre ?

Pas de troisième voie possible ?

Et si elle était sous nos yeux. Et si c’était celle qu’ils suivaient en laissant

leurs enfants bâtir leurs univers comme ils ont pu eux-mêmes le faire...